• Mohawk, Richard Russo, traduit de l'anglais par Jean Esch (10-18)Encore un gros roman américain. Dommage qu’il paraisse à la rentrée car il est parfait pour lire en été, tard le soir, par forte chaleur, quand l’odeur des tilleuls monte de la rue déserte et qu’on sait ne pas avoir à se lever tôt le lendemain. Barthes, si ma mémoire est bonne, opposait lecture de jouissance et lecture de plaisir. Si la lecture de jouissance dans le sens où il l’entendait n’est pas toujours très jouissive, par « lecture de plaisir » on voit tout à fait ce qu'il veut dire et les romans dans le genre de Mohawk en constituent l'exemple parfait.

     

    « Dans le genre de… » : j'ai déjà dit ma perplexité devant l'étrange bonheur qu'on éprouve à se plonger dans les stéréotypes qui jonchent ces épais volumes produits au-delà de l'Océan. Pourquoi aime-t-on ? Cette chronique d'une petite ville de l'Amérique dite « profonde », nous intéresserait-elle transposée à Moret-sur-Loing ? Ou est-ce que tout le plaisir vient de retrouver ces « diners », ces parties de poker, l'inévitable épisode « baseball », ces filles mères qui habitent des mobile homes, et le fatal conflit des pères et des fils ? Tout se passe dans Mohawk à peu près comme dans une chanson de Bruce Springsteen, sauf que Richard Russo développe en 450 pages ce que Springsteen dit dans une chanson. Mais la longueur même fait ici partie des règles.

     

    Oui, si nous aimons ce genre de textes, la faute en est sans doute en bonne partie à notre imaginaire formaté par une culture mondialement dominante. Pas seulement, toutefois. Revenons à Barthes : parmi les lectures de plaisir il me semble qu'il citait Zola. Et de fait ce que nous savourons avec une jubilation vaguement honteuse à la lecture de Russo et de ses pareils c'est bien une conception archi-classique du romanesque. D'abord, il y a, et comment, une histoire — pas vraiment résumable, d'ailleurs à quoi bon : secrets de famille et désirs contrariés sur fond de crise économique… Il y a des familles, donc, compliquées, imbriquées, dont on s'amuse longtemps à démêler les liens. Il y a, enfin, de la psychologie, juste assez subtile pour qu'on se sente intelligent d'en goûter les finesses, dans ses draps frais, en même temps que le calme nocturne du mois d'août.

     

    Zola, cependant, c'est surtout le réalisme. Sans ce dernier ingrédient, pas de lecture de plaisir. Et qu'il soit illusoire, et le pur effet d’une habitude littéraire, cela n'a jamais empêché d'y trouver des charmes. Ce caractère truqué est particulièrement sensible dans Mohawk. La précision des détails matériels installe l’impression de réalité, non sans humour (« Le grésillement des saucisses le rassérène et il les regarde se fendre et sautiller, fasciné. La graisse commence à se rassembler et à glisser vers la rainure du bord du grill »). Mais si on y regarde de plus près, le récit n'est qu'un long tissu de coïncidences totalement invraisemblables même dans une ville de dimensions réduites, mettant aux prises des personnages plus improbables les uns que les autres, et prêts en toute circonstance à se lancer dans des plongées introspectives dont la lucidité et la précision ne sont pas de ce monde : « Anne éprouva cette gêne qui planait souvent entre elles et dont elle n'était pas sûre qu'elle eût lieu d'être » ; « Bien qu'il se considérât comme un homme honnête, Mather Grouse savait qu'en dernière analyse il n'avait pas été moins horrifié par la malhonnêteté de la  proposition de Rory Gaffney que par la perspective de comploter avec un homme dont les ongles, même s'il les coupait presque jusqu'au sang, étaient toujours noirs ». Et ainsi de suite.

     

    Enveloppé dans le tissu douillet des conventions, on se laisse emporter sans surprise ni résistance. Il y a pourtant aussi d'autres défauts plus susceptibles de troubler le lecteur même le plus résolu à ne pas bouder son plaisir. Après tout Mohawk est le premier roman de Russo, et si 10-18 le publie à présent c'est parce que paraît aussi aux éditions Quai Voltaire un nouvel opus. Même pour un roman américain ce premier livre est un peu lent au démarrage, et tout autant au dénouement. C'est qu'aucune zone d'ombre ne doit subsister : il faut que tout soit clair, et pour chacun des nombreux figurants. Ce souci de limpidité fait que souvent on a compris avant que le narrateur ne tire, assez laborieusement, son fil. Lequel a volontiers le calibre et la blancheur de l'allégorie — la petite ville de Mohawk est l'Amérique.

     

    Mais à côté de ça le roman de Russo a deux grands mérites pour estomper l'embarras qu'on éprouve à l'avoir lu en moins de trois jours. D'abord, à y regarder de près, il ne s'y passe après tout, sauf aux alentours de la fin, pas grand-chose, le caractère répétitif des situations et des pensées trouvant sa justification dans le vide et l'ennui qu'il s'agit de dépeindre. Ensuite le sujet n'est pas pour une fois le Mal ni le Destin. Mettant en scène de « drôle[s] de garçon[s] », qui n'ont « jamais l'impression d'être bizarre[s] » mais que tout le monde s'accorde à trouver tels, Mohawk parle avant tout des rapports entre le groupe et des individus confrontés au poids de l'habitude et des conventions. Ce qui dénote peut-être chez son auteur une certaine lucidité quant aux problèmes littéraires dans lesquels lui-même se débat.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 14 août 2013 sur le site du Salon littéraire

     


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  • Un jour par la forêt, Marie Sizun (Arléa)Au cours de l'entretien qu'elle m'a fait l'amitié d'accorder à ce blog, Marie Sizun citait, parmi les écrivains dont elle se sentait proche, Virginia Woolf et Henry James. Pour ma part je la rattacherais plutôt à la famille des Dabit ou des Luc Dietrich, auquel on pense souvent en lisant La Femme de l'Allemand ­— la violence en moins. Des auteurs que j'aime, comme j'aime le ton singulier de Marie Sizun, sa délicatesse sans esbroufe.

     

    Dans Un jour par la forêt on retrouve ses thèmes privilégiés : l'enfance, le père enfui, le tête-à-tête forcément compliqué avec la mère. Sabine, onze ans, collégienne à la dérive, a trop honte de sa « grosse maman » pour supporter d'assister à l'entretien que la prof de français a exigé d'avoir avec elle. « La petite » fugue et erre tout un jour dans Paris, où elle rencontre un couple d'Anglais épris de culture française. Mieux comprise par ces étrangers que par ses proches, elle découvrira grâce à eux les beautés de sa propre langue, des poèmes que l'école n'avait pas su lui faire aimer (en particulier celui de Victor Hugo qui a dicté le titre), et sa propre vocation d'artiste. À la fin de la journée, de retour chez sa mère, Sabine est « devenue grande ».

     

    Marie Sizun, ancien professeur, se lance donc dans un genre périlleux : le roman-sur-l'école. Et le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne pèche pas par complaisance à l'égard des enseignants. Mesdames Lemagre (lettres) et Dujonc-Debray (mathématiques), on n'aimerait pas les avoir comme profs, ni même comme collègues. Il est vrai que les enfants ne sont pas gâtés non plus, et la narratrice n'édulcore rien de leur cruauté ni de leur haine des différences, notamment sociales. Car si Sabine « sait bien qu’elle n’est pas comme les autres », ce n’est pas seulement pour des raisons psychologiques, mais parce qu’elle habite « rue Bakounine », « derrière le périphérique ». Voilà qui est clair.

     

    Bref, personne n’est très gentil dans cette histoire de classes et de classe. Heureusement qu’il y a « la petite ». Pour le coup, qu’est-ce qu’elle est mignonne ! Un peu trop. Les choses du sexe n’éveillent pas en elle la moindre curiosité, elle a des pensées poétiques, des culpabilités exquises… Tout cela, il faut bien le dire, est un petit peu manichéen. On frôle même parfois le cliché : les enfants « qu’on laisse sur le bord de la route », la gentille prof de dessin seule à comprendre l’incomprise, l’analyse scolaire trop cérébrale qui ne permet pas de saisir la beauté des textes, alors qu’en faisant appel à la sensibilité… Mais en même temps c’est une des originalités du livre ce fil conducteur de la littérature qui le parcourt de bout en bout. « Dans la rue », Sabine « regarde », « voit ce qu’on ne voit ni à la maison, ni à l’école » et « attrape des mots au vol » : partout « il se déroule une histoire, il n’y a qu’à regarder ». Cette enfant sera écrivain, pas de doute. D’ailleurs son errance à travers Paris la mène d’un fragment de poème à l’autre, remémoré, entendu par hasard ou découvert grâce à ses mentors britanniques. Le vers de Hugo dont le titre s’inspire scande sa marche. Évidemment c’est un peu regrettable dans ce contexte que le texte de Rimbaud intitulé « L’Éternité » soit cité de façon fautive — nul n’est à l’abri d’une étourderie mais que personne dans toute la maison Arléa ne se soit avisé de l’erreur laisse perplexe. Passons.

     

    L’important, c’est que malgré tout la petite musique de Marie Sizun s’impose. Avec sa désuétude affirmée, sa manière sereine d’assumer l’héritage du roman psychologique, elle finit par triompher des réticences, on se laisse prendre. C’est que l’auteur du Père de la petite possède un art unique de la spirale et des petites touches. Ébauchés en phrases brèves et comme au passage, les thèmes sont laissés en suspens pour être repris un peu plus loin, développés, croisés, avec une exactitude dans la construction et une délicatesse dans le détail qui forcent l’écoute. On écoute, donc : à sa manière, qui n’est pas tonitruante, Marie Sizun en dit long sur les effrois et les exaltations de l’adieu à l’enfance.

     

    P. A.

     


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  • Une rançon, David Malouf (traduit de l'anglais par Nadine Gassie, Albin Michel)On ne tombe bien sûr pas à tout bout de champ sur un grand livre. Le plus souvent on commence à lire dans l'incertitude puis au bout de quelques pages ou un peu plus on décide qu'on va aimer ou pas — dans un cas comme dans l'autre, sans réserve : les articles en demi-teinte ne sont pas très intéressants. Mais les œuvres comme Une rançon s'imposent tout de suite, sans qu'il y ait rien à décider. Dès les premiers mots (« La mer a de nombreuses voix », et la magnifique description qui suit) on comprend où on s'aventure.

     

    Parmi ces voix de la mer il y a celle de la mère d'un des héros, Achille, et l'ouverture du roman de David Malouf nous plonge immédiatement dans le bruissement des histoires, légendes immémoriales et rumeur de textes antiques. Ici il s'agit du chant XXIV de L'Iliade, ni plus ni moins. Ce final très connu de l'épopée d'Homère raconte, rappelons-le, comment le vieux Priam demande à Achille et obtient de lui le corps de son fils Hector, auquel il fera rendre les honneurs dus aux héros.

     

    On est d'abord frappé par la rigueur et la simplicité du dispositif. Malouf ne joue pas au plus fin : pas de modernisation indiscrète ni de pacotille historicisante ; l'écrivain australien suit le déroulement du récit homérique, faisant quelquefois résonner les échos du texte même (le lavoir de pierre « où jadis, avant la guerre, les femmes troyennes avaient coutume de descendre rincer leur linge », « le lieu où le Scamandre, dans sa course sinueuse à travers la plaine, creuse deux cours d'eau distincts dans le gravier blanc de son lit »). Mais, se glissant entre les mots du texte ancien, il fait surgir comme un autre récit possible qui serait resté caché dans ses plis. Un tel travail, comparable à celui de Thomas Mann à partir de la Bible dans Joseph et ses frères, constitue d'abord une réflexion sur l'art même de la narration, et l'auteur lui-même le souligne dans sa postface : l' « intérêt principal » de son livre « réside dans la relation elle-même — pourquoi relatons-nous des histoires et éprouvons-nous le besoin d'en écouter, comment les histoires se transforment-elles par le récit qui en est fait ».

     

    De l'épopée antique, cette histoire-ci tire une seconde qualité qu'il faut bien appeler la grandeur : noblesse sans affectation du ton, de l'écriture, admirablement restituée par la traduction ; précision du détail et régularité du rythme d'où résulte l'impression d'assister aux phases d'un rituel. Aussi bien tout est-il, évidemment, déjà joué, et chaque personnage se sait pris « dans la longue perspective du temps » à travers lequel il se déplace quelquefois, à la faveur d'une vision ou d'un rêve, pour contempler ce qui, inéluctablement, aura lieu.

     

    Mais c'est aussi d'une autre histoire qu'il s'agit ici. Moderne ? Oui, si parmi les caractères de la modernité il faut compter le sens des rapports entre ancien et nouveau. Le texte homérique effleurait déjà le thème : « J'ai osé, moi, ce que jamais encore n'a osé mortel ici-bas : j'ai porté à mes lèvres les mains de l'homme qui a tué mes enfants » dit le Priam de celui que nous appelons Homère (505-506, traduction Mazon). Malouf s'empare de cette problématique et en fait le leit-motiv de son livre. Son vieux roi est conscient d'être « entré dans un espace jusqu'alors inhabité » où « chaque geste [est] encore à inventer, chaque mot à redécouvrir ». Par là, il est sorti de son rôle traditionnel et a fait naître un autre Priam, comme David Malouf tire des marges du récit ancien un récit différent, qui est pourtant la même histoire. Le thème du double et du dédoublement le parcourt tout entier : Achille, perdant Patrocle, s'est perdu lui-même ; Hector, qu'il tue alors que celui-ci porte l'armure de Patrocle, laquelle est aussi la sienne, le précède de peu chez les morts ; devant le père d'Hector il se souvient de son propre père, Pélée, et pense à son fils, Néoptolème. Toutes ces dichotomies convergeant en fin de compte en celle qui oppose l'image figée, conventionnelle, imposée par le poids du temps, à la capacité de s'en évader pour découvrir une forme de vérité. Ainsi Priam dit-il de sa propre démarche : « J'y trouve une sorte de liberté (…) : une chance [pour Achille] de se libérer de l'obligation d'être toujours le héros, comme on attend toujours de moi que je sois le roi ». L'inouï, le nouveau, l'individuel, contenus et cachés dans les bornes de l'ancien et des modèles hérités du passé : cette idée, qui rend le roman de David Malouf possible, est aussi le sujet de la réflexion  qu'il y mène et qui pourrait s'entendre sur le plan littéraire comme sur celui de l'histoire, collective ou individuelle. Elle lui apporte aussi la troisième qualité des grands textes, la profondeur, et achève ainsi d'en faire une œuvre qui ne démérite pas face à celle qu'elle ne trahit que pour la célébrer.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 22 août sur le site du Salon littéraire

     


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  • http-_i.ebayimg.comC'est donc reparti, comme on dit couramment… La tournée des grands hommes. Hugo Boris nous en met même trois pour le prix d'un : Danton, Hugo (Victor) et Churchill. Drôle de choix. Le fil conducteur par lequel (Hugo) Boris s'efforce de relier ses Trois grands fauves, c'est le rapport à la mort. L'un, Danton, a cru se prémunir contre elle en s'exposant dès son plus jeune âge aux plus grands dangers ; l'autre, Hugo, la tient interminablement à distance en dévorant à la manière d'un ogre ses propres enfants ; le troisième, Churchill, l'ignore puisqu'il est « déjà mort », tué dès l'adolescence par le mépris d'un père adoré.

     

    Admettons… L'écriture de Boris a la nervosité et l'énergie qu'un sujet pareil semble exiger. Il sait composer de ces morceaux qu'on dit de bravoure : la charrette de Danton ; les tables tournantes du proscrit de Guernesey ; un beau récit de bataille napoléonienne qui, dans un enchaînement assez virtuose, se fige pour redevenir l'affrontement des soldats de plomb que le petit Winston dispose sur les planchers du château ancestral. Et même s'il y a dans tout cela un peu trop de virtuosité, justement, un goût un peu trop marqué de l'effet, même si tout est un peu trop dit, trop apparent, si les effets de reprise et de parallélisme entre les trois récits sont un peu laborieux, ce n'est pas le plus grave.

    Le malaise qu'on éprouve à lire Trois grands fauves vient d'ailleurs — et pas seulement de l'accablement devant un titre calamiteux. Danton galvanise la Convention mais c'est « pour se désennuyer » et en raison de son « incurable avidité à paraître ». Churchill cherche avant tout à « marcher dans les pas de son père », « son besoin illimité d'affection ne sera jamais rassasié ». Hugo paraît consacrer l'essentiel de son temps à boire, manger et « baiser » les « femmes de peine » et autres « chambrières », obsédé par le souci de sa propre « vigueur ». Toute dimension historique, politique ou purement littéraire est repoussée à l'arrière-plan et cet usage systématique du plus gros bout de la lorgnette finit par lasser un petit peu. Car le narrateur hésite entre deux visions de ses « trois prédateurs » : ce sont au fond de simples hommes, mus par leurs angoisses, leurs fantasmes et leurs soucis œdipiens, comme nous ; ou bien ce sont des monstres, poussés à l'extrême par leurs angoisses, leurs fantasmes, leurs problèmes avec l'image du père, toujours comme nous, quoique en exagéré. Outre que cette vision des choses manque un peu d'originalité elle n'est, il faut bien le dire, pas très intéressante. Sans compter qu'elle mène à d'inquiétants glissements — Churchill et Hitler devenant, au détour d'une phrase, « deux animaux du même sang ». Je n'ai pas un culte particulier pour les grands personnages, mais j'ai la faiblesse de croire que tout le monde n'est pas comme tout le monde, et ce qui m'intéresserait ce serait qu'on me parle du côté par lequel certaines gens ne sont pas comme moi. Même s'il serait moins confortable, moins rassurant d'être confronté à la différence qu'au même. Quel pourrait être en effet l'intérêt d'un livre comme Trois grands fauves, au-delà du simple savoir-faire ? Démontrer au lecteur qu'après tout, ouf, ces gens-là ressemblent à tout le monde…? C'est un peu mince. Et même, comment dire… Petit ?

     

    P. A.

     

     Ce texte est paru une première fois le 14 août sur le site du Salon littéraire. 

     


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  • La Tête haute, Emmanuelle Lambert (Les Impressions nouvelles)Les personnes âgées seraient-elles nos nouveaux héros ? Pendant longtemps, à quelques exceptions près, Jean Valjean, Chabert, Aschenbach, on était après cinquante ans classé et inutilisable. Mais depuis un certain temps les vieillards prennent de la valeur sur le marché de l'imaginaire : cinéma, roman, ils font à ce qu'on dirait des personnages principaux tout à fait possibles et de moins en moins incongrus. Effet probable de l'allongement de la vie et de l'accès des baby-boomers à l'âge qui fut celui de leurs devanciers. Soyons contents. Le moment de la retraite recule devant nous tel un mirage mais dans nos années finales nous aurons des figures en lesquelles nous reconnaître pour vivre nos vies jusqu'au bout comme des personnages de fiction.

     

    Quand on commence La Tête haute d'Emmanuelle Lambert on se dit qu'elle a bien senti le vent et que Betty, Marseillaise de quatre-vingt-quinze ans, a toutes les qualités requises pour faire une héroïne au goût du jour. Elle s'apprête à raconter sa vie à Jean, écrivain, dont ses enfants et petits-enfants lui ont proposé les services, puisque de cette vie il s'agit de faire un livre. On a un peu peur.

     

    Mais de la vie de Betty, en fin de compte, que saura-t-on ? Peu de chose, des bribes, il faut bien le dire légèrement stéréotypées : la mort de la mère, l'orphelinat, l'amant issu de la bourgeoisie et la grossesse accidentelle… Tout cela, qui ne nous étonne guère, n'est sans doute pas l'essentiel.

     

    « Ça finit par une date, mais ça commence par une voix », lit-on dans les dernières pages du roman. Dates et voix, voilà donc les deux clés. Et de fait ce que nous propose Emmanuelle Lambert est d’abord un roman sur les âges, plutôt que sur l’âge. Jean, qui a quarante ans, « appartient à la Préhistoire » aux yeux de Ghita, laquelle en a quatorze. Elle est la sœur de Sonia, qui en a huit. Betty, qui appelle Jean « mon petit », a une petite-fille, Agathe, qui en a vingt.  Tous ces gens dont les histoires se croisent utilisent les objets et les techniques propres à leurs temps respectifs, si bien que dans le roman d’Emmanuelle Lambert les toiles cirées et les nappes brodées de coquelicots se mêlent aux SMS « complètement dépassé[s] », à Skype et aux vinyles revenus à la mode. Ils parlent aussi avec les mots de leur génération. Les uns déclarent : « Je vous ai préparé un petit frichti » ou « Elle était ficelle, c’est pas possible », les autres s’écrient « Putain, Jean, bouge ton cul, remets-toi à écrire, tu nous fatigues, là ». Emmanuelle Lambert excelle dans le dialogue, le quasi-monologue intérieur, bref tout ce qui est de l’ordre de la parole. Son roman des âges est, encore plus, un roman des et sur les voix. Jean appelle Agathe « La jeune voix », il écoute les propos de Betty y compris ce qu’elle tait et donne des cours de soutien scolaire à Sonia, qui ne parle plus. Sa compagne, psychanalyste, garde le silence professionnellement toute la journée mais le soir « monologue » tandis qu’il en profite pour songer à ses « histoires de parole ». Tout le roman bruit de ces discours qui s’entrecroisent et de ces situations de communication qui s’appellent et qui s’opposent.

     

    Pour ce bruissement on est prêt à passer sur la critique sociale peu nouvelle, l’émotion fatigante et l’extase assez prévisible devant la lumière italienne. On pardonne même à Emmanuelle Lambert de parler, et deux fois, du « ressenti » de ses héros. Car elle-même a un ton, un rythme, un phrasé dont la légèreté curieusement sautillante convient parfaitement à son objet. « Il faut écouter les silences », dit-elle en effet, et « rester poreux à l’entre-les-lignes ». Entre les vies, entre les voix, dans le va-et-vient incessant qui nous fait sauter de l’une à l’autre, se situe bien l’essentiel de son livre, dont le côté aérien vient du fait qu’il repose ainsi tout entier sur des écarts. Savoir les faire apparaître comme ce qui compte vraiment en littérature, voilà le succès d’Emmanuelle Lambert, et son Jean, assis les yeux fermés au confluent des destins et des mots, constitue une assez belle figure de l’écrivain.

     

    P. A.

     


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