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    entretien

    9782874491658_1_75.jpg« On n’écrit jamais que sur soi » disait-il au cours de l’entretien qu’il accordait, en janvier 2012, à ce même blog. Même quand il parle de Duvert ou de Genet (Tony Duvert, l’enfant silencieux, Domodossola, Denoël 2010), Gilles Sebhan parle en effet toujours de lui. Un tel acharnement à faire de sa vie écriture transcende le narcissisme : plutôt que de s’exposer il s’agit ici de descendre au plus intérieur, là où des obsessions qui sont à tous se nouent d’une façon toujours propre à chacun.

     

    Celles qui structurent les livres de Sebhan sont au nombre de trois : l’enfance, le sexe et l’écriture. Aussi serait-on tenté de dire que London WC2 constitue, dans l’œuvre de ce cartographe de l’intime, un point central. Dans le même entretien Gilles Sebhan évoquait déjà un souvenir d’enfance fondateur : assis dans un « petit fauteuil en osier peint en bleu layette et coquille d’œuf », « face au lit de [sa] sœur » plus âgée, il écrit un conte destiné à ladite sœur, « par imitation », pour faire comme elle ou plutôt « pour être » elle. D’une certaine façon tout est dit. Et le livre est un piège d’abord par sa manière de paraître lâcher dès le début ce à quoi dans d’autres ouvrages on ne parviendrait qu’après de longs détours, annonçant dès la page 10 : « Cette idée (…) sur laquelle j’ai évité de me pencher durant plus de vingt ans, c’est celle de mon amour pour elle. Je ne parle pas d’attachement, de complicité, de lien (…), mais de désir ». Voilà qui est clair.

     

    Sauf que, comme nous en sommes avertis aussi quelques pages plus loin, « il y a le centre et la marge », et « à chaque moment le centre peut devenir marge et inversement ». Aussi, à parcourir avec le narrateur cette « région intérieure » qu’il nomme sa sœur « faute de mieux », sommes-nous entraînés dans un va-et-vient incessant entre des marges qui sont autant de centres et des centres sans fin dérobés. Le premier pourrait à première vue être le couple formé vers l’âge de vingt ans par la fameuse sœur, enfuie à Londres, et celui qui allait devenir un graphiste célèbre, Neville Brody. L’enfant puis le jeune adolescent fasciné tourne autour de ces aînés que nimbent les prestiges de l’âge et de l’époque. Car la marge sur laquelle toute cette aventure individuelle se découpe, c’est Londres à la fin des années 70 et l’ultime apogée du mouvement punk. Il y a un côté faussement documentaire dans le livre de Gilles Sebhan, que semble confirmer la présence des illustrations, photos, dessins de Brody, affiches, couvertures de magazines, enveloppes portant la fameuse adresse du titre : London WC2. Le va-et-vient entre texte et image commence en effet dès la couverture, sur laquelle figurent quatre photomatons de Neville avec celle qui se surnommait elle-même Supertine. Si ces clichés qui attirent l’œil tout de suite proposent le couple et son histoire comme entrée principale du livre, le titre qui les surmonte entrouvre une autre porte. Dès le début, il est question d’odeurs. « Mélange de tabac et de pluie », « essence de patchouli et de jasmin »… Mais bientôt ces fragrances innocemment enfantines font place à des arômes plus corsés : « Ma vie sexuelle », avoue placidement le narrateur, « je l’ai découverte et inventée dans la pisse, les bruits de chasse, les odeurs de détergent ». Émerveillé d’avoir découvert « un trésor caché dans le plus trivial des lieux », le petit frère grandissant ne cesse bientôt plus de s’y ruer au fil des promenades et visites londoniennes où le convie une sœur aveugle ou indulgente.

     

    Et c’est bien elle qui, « d’une certaine façon », l’a guidé vers ces endroits secrets où s’offrent « des visions dignes d’une apparition au fond d’une grotte ». Le désir pour la sœur, marge et introduction à un autre désir ? Mais il n’y a pas de centres, et nous sommes condamnés à un balancement permanent qui nous fait effleurer et manquer l’essentiel. À l’image du narrateur de London WC2 naviguant entre la France et l’Angleterre, l’enfance et l’âge adulte, la fille et les garçons, l’exil et le royaume, doublement dérobés puisque le titre de l’ouvrage de Camus offert à Londres par Supertine à « son petit punk » n’apparaît dans le texte qu’en anglais.

     

    Beau geste d’adieu inconscient de la part de celle qui aura décidément été en tout une initiatrice. Puisque le monde ne s’offre que « pour mieux se refuser », il n’est d’autre solution en effet que d’écrire pour s’y creuser une manière de place. « J’ai pris la décision d’être écrivain », écrit Gilles Sebhan, « à cause des boutons, de la frustration, de la honte ». Pas de doute, il a bien fait.

     

    P. A.

     

    Une première version de ce texte est parue le 5 mais 2013 sur le site du Salon littéraire : link

     


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    http-_www.ajpn.org.jpg Je regardais souvent sa photo sur la jaquette du Pléiade placé bien en vue dans la bibliothèque paternelle. La cigarette, la mèche, l'air sombre, le ton qu'on prenait pour parler de lui dans la famille, tout incitait à la vénération mêlée de désir. Et ces titres : « Les Conquérants » ; « L'Espoir » ; « La Condition humaine »… Bien avant de l'avoir lu, vers douze ou treize ans (« C'est pas encore pour toi »), j'étais déjà décidé à avoir moi aussi plus tard l'air sombre, à fumer, et à écrire des livres aux titres en roulements de tambour.

     

    Trois ou quatre ans après quand je les ai découverts pour de bon ces fameux romans, je me suis senti quand même un peu déconcerté. On ne comprenait pas tout. Mais ce qui émergeait de la semi-obscurité, le sexe et ses bizarreries au début de La Voie royale, par exemple, était d'autant plus éblouissant qu'enveloppé d'énigme. L'Histoire avec ses convulsions on la maîtrisait mal aussi, mais on sentait sa présence permanente à l'arrière-plan, et qu'elle doublait de hautes ombres exaltées ces personnages mi-aventuriers mi-soldats toujours en train de se battre pour une grande cause imprécise, ou de se disputer à son sujet en de longs dialogues. On restait donc fermement décidé à être plus tard un personnage de ce genre comme il l'avait paraît-il été lui-même, en même temps qu'un écrivain — la synthèse parfaite.

     

    Ce côté ténébreux pour ne pas dire fumeux on le retrouve dans ces Fragments d'un roman sur la Résistance que viennent de publier les Cahiers de la NRF, même si les commentaires, l'avant-propos et la postface d'Henri Godard travaillent à tout éclairer. On retrouve ces dialogues interminables où l'on ne comprend pas toujours très bien de quoi ça parle, bavardages elliptiques au rythme curieusement haletant, coupés de notations qui paraissent soudain chargées de sous-entendus :

    « Dumouchet réfléchit :

    ­— La sexualité ?

    — Le péché n'est pas seulement la sexualité. Vos Indiens croyaient-ils à la vie éternelle ?

    — Tous. Le royaume des esprits, le royaume des morts (…)

    Sur la route, au bas de la colline, une chenille de lumière commence à s'allonger ».

    On retrouve aussi l'intensité métallique des scènes de combat : « Quinze mètres ? Il tire, presque au jugé. Le char saute. Le vaste silence de la forêt, malgré le bruit, pas très éloigné, des autres chars ». Et les grandes questions, donc : l'action, le courage, la torture. Autant d'énigmes. Il n'y avait visiblement que cela qui l'intéressait. Quant au sens des titres il ne l'avait pas perdu non plus : Non, qui dit mieux ?

     

    Tout cela suffirait pour qu'on lise avec une certaine avidité ces notes jetées sur le papier dans les années 70, malgré leur caractère disparate et lacunaire. Mais il y a plus, et qui tient justement à ce désordre et à cette incomplétude. Car on assiste ici à la fabrique d'un roman, finalement jamais écrit, pour cause de recentrage sur la littérature dite « mémorielle » (Le Miroir des limbes). Et on voit ce que Malraux avait en tête au tout début : pour l'essentiel, des scènes, très brefs scénarios en forme d'obsessions qui exigeaient d'apparaître quelque part, et ont très bien pu migrer du roman aux Antimémoires ou le contraire, comme elles peuvent faire intervenir tels ou tels personnages selon les versions. Car ce qui flotte encore dès le départ dans l'imaginaire de l'écrivain, ce sont des figures, elles aussi obsédantes, et presque toujours atypiques, étranges, décalées par rapport à ce qu'on attendrait dans les circonstances. Ainsi ces chefs de la Résistance peu faits pour passer inaperçus : « Raguse, un petit colosse mongol aux pommettes hautes, aux yeux bridés, à la bouche pas mongole du tout : un frère de Marlene Dietrich qui serait garçon boucher, mais intellectuel. Bouclé. Laigle, grand garçon blond à la tête prise dans une porte avec son nez courbé fait pour le casque, son profil de reître, et pas de face ». Henri Godard a raison de dire que la préférence de Malraux va toujours vers ce qui « détonne ».

     

    Donc des personnages, des séquences, et, entre ces noyaux de fiction, rien. On en retire l'impression que tout reposait et aurait dû se construire sur des intervalles de vide. Et on ne peut s'empêcher de rapprocher cette architecture fantôme, invitation à rêver des compléments possibles, de l'écriture romanesque elle-même, avec son goût pour l'ellipse et la phrase nominale qui contribuent à l'obscurité et à la densité de chaque page : « Les mitrailleuses des chars tirent à feux croisés. Un coup de trique sur le bras gauche : bon, une balle, pas d'importance, l'os n'est pas touché.

    Une balle dans la tête.

    Même sérénité des champs et des bois ».

     

    Je parle de l'écriture romanesque. En annexe, Henri Godard et Jean-Louis Jeannelle ont placé plusieurs discours en rapport avec le même thème de la Résistance, dont celui pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le chef-d'œuvre absolu. Là, l'inspiration est très différente, évidemment : « Enfants d'Alsace qui êtes à l'écoute ce soir pendant que dehors souffle le vent d'hiver, (…) souvenez-vous que par une nuit semblable… ». C'est le grand lyrisme. C'est le « vieil Enchanteur » dont parlait Régis Debray, appliquant à Malraux le surnom attribué en son temps à Chateaubriand.

     

    Bien vu, et il ne pensait pas seulement aux discours. D’ailleurs l'auteur de "Non" n'était pas seulement l'homme des mots, même s'il l'était aussi. L'Espagne, la Résistance…  On peut beaucoup pardonner à Malraux pour avoir toujours cherché à maintenir une double exigence. Ça n'est pas si fréquent. Voilà pourquoi il faut souhaiter, me semble-t-il, qu'il continue à enchanter les enfants timides qui rêvent d'être et d'écrire ce qu'ils ne seront pas. Sinon ce serait vraiment trop triste.

     


    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 avril 2013 sur le site du Salon littéraire : link

     


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  • Apprenons à écrirePlusieurs universités françaises lancent des masters de création littéraire, sur le modèle du « creative writing » américain. « Le Monde des livres » s’en félicite. Moi aussi. Il était temps d’en finir avec les « tabous », les « préjugés » et les « blocages » qui sévissaient dans ce domaine. Dans le domaine de la création littéraire il y avait de sacrés blocages. L’exemple américain était pourtant là pour nous démontrer qu’on pouvait enseigner ce type de création sans conduire ainsi « à une normalisation de la littérature ». Prétendre qu’il existe une littérature américaine normalisée ce serait en effet faire preuve de mauvaise foi. Le roman américain est de bien des sortes : il y a le roman de campus, le roman des grands espaces, le roman de la jungle urbaine,… beaucoup d’autres.

     

    L’exemple des écoles d’art aurait dû également ouvrir depuis longtemps les yeux des universitaires. Dans ces écoles, depuis longtemps, on aborde « par la pratique, aussi bien la musique que la vidéo, le design ou les outils numériques ». Et c’est vrai qu’avant, quand il fallait apprendre par exemple le solfège tout seul, on était embêté. Pour les outils numériques ça n’était pas commode non plus. Hélène Merlin-Kajman, à qui « Le Monde des livres » donne aussi, on se demande pourquoi, la parole, prétend à propos du solfège que « nous ne passons pas notre vie à chanter ou à dessiner, alors que nous parlons tout le temps ». Mais elle fait du mauvais esprit. Elle est azebin.

     

    Non, il faut se réjouir qu’en France on adopte enfin « une vision plus professionnelle » de la littérature, et qu’on se soucie d’ « offrir aux étudiants en lettres un autre débouché que l’enseignement ou la recherche ». Grâce à leur master de création littéraire ils pourront animer des ateliers d’écriture, comme la plupart des écrivains qui sont censés vivre de leur plume. Parce qu’il y a beau temps que les ateliers d’écriture ont devancé l’Université. Ces ateliers partout fleurissent. Gallimard en organise même un, pour les « passionnés qui écrivent depuis toujours et veulent un retour autre que celui du mari, de l’épouse ou de la cousine ». Rien que cette façon aimable de parler des clients donne envie de s’inscrire tout de suite (1500 euros les quatre séances).

     

    Pour en revenir aux étudiants et être honnête, il faut dire que leur enseigner la création a aussi un autre objectif : les « impliquer davantage (…) comme lecteurs ». Car, voyez-vous, ils n’aiment pas lire. On les comprend. C’est souvent barbant. Tandis qu’en écrivant on crée, on se réalise, on s’exprime, on construit sa personnalité, on communique. Et par-dessus le marché on peut toujours s’imaginer riche et célèbre quand on sera grand. Ça ne fait de mal à personne, ça motive, et ça incite à se taper les pavés dont la seule épaisseur vous décourageait jusqu’alors, Les Illusions perdues, par exemple. Surtout, il y a quelque chose de vraiment sympa et positif dans cette idée que si on veut on peut. On a beaucoup fait croire qu’être écrivain voulait dire être, pour des raisons qu’on ne comprenait pas très bien et dès le départ, dans un certain rapport à la langue. Conception bien réac et peu démocratique. En fait ce n’était pas du tout une question d’être, mais d’avoir, comme tout le reste, ouf. Tout s’acquiert, quel soulagement.

     

    Au fait qu’acquiert-on. Qu’est-ce qu’on apprendra dans ces facs, qu’on apprend déjà dans ces ateliers. L’article que j’ai lu est plus discret dans ce domaine. Jean-Marie Laclavetine, qui anime l’atelier chez Gallimard, donne quand même des indications : « Comment rendre tel mot, telle tournure de phrase plus justes, plus efficaces ou plus poétiques ? Chaque mot compte dans une phrase, chaque phrase dans un paragraphe, chaque paragraphe dans un récit ». J’avoue que je n’y avais pas pensé. Je vais aller m’inscrire tout de suite, tant pis pour les 1500 euros. Je saurai enfin ce que « poétique » veut dire, ça les vaut bien, moi qui me demande souvent ce qu’il faut entendre par là et qui ne suis même pas sûr qu’une phrase doive être « poétique ». Sur ce point déjà j’ai une réponse claire et sans chichis. À l’atelier de Jean-Marie j’en aurai sûrement beaucoup d’autres, je n’ai plus vraiment l’âge d’aller en fac mais j’ai encore, dans cet atelier ou même dans un autre un peu moins cher, une chance d’apprendre les clichés, pardon, les techniques qui font qu’un paragraphe ressemble à quelque chose. Ça me fait juste un peu de peine quand je pense à tous ces Beckett tous ces Proust ces Genet et ces Thomas Bernhard qui vivaient avant les ateliers et les masters si bien que leurs écrits ne ressemblaient à rien. Enfin, à rien de déjà vu.

     

    P. A.

     photo http-_p0.storage.canalblog.com

     


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    http-_hb.pf.free.fr.jpgJ’ai déjà dit le bien que je pensais du dernier livre de Tanguy Viel, La Disparition de Jim Sullivan . Si je persiste à le trouver d’une astuce assez diabolique dans sa naïveté voulue, c’est sans doute que je n’échappe pas à la fascination pour le « roman américain » que l'auteur de Paris-Brest y décrit et y met en scène. Fascination que, comme beaucoup, j'ai probablement gagnée par l'absorption répétée de films en couleurs à l'époque où les cinémas proposaient encore des entractes avec ouvreuses munies de paniers, et par la lecture de magazines en noir et blanc de petit format qu'on achetait le jeudi au kiosque. Blek le roc, Cassidy et autres Pecos Bill y parcouraient de grands espaces. Quand on atteignait l'adolescence d'autres figures prenaient le relais, bûcherons en chemises à carreaux qui tapaient sur de vieilles machines à écrire en remplissant des cendriers et en vidant des verres de rye. Ces gens-là, ça sautait aux yeux, étaient, quoique écrivains, des espèces d'hommes d'action. Leur écriture elle-même semblait une manière d'acte, brutal, efficace, sans chichis — on était loin de Gide et de Proust.

     

    Le bandeau qui figure sur Sale temps pour les braves, roman de 1964 que 10-18 vient de republier, proclame que Don Carpenter est « le chaînon manquant entre John Fante et Richard Price ». Je ne sais trop que penser de cette histoire de chaînons. Le second auteur, si je comprends bien, est avant tout un scénariste. Quant à celui de Demande à la poussière, on ne voit pas vraiment en quoi il annoncerait Carpenter plus que d'autres. Pourquoi pas le chaînon entre, disons, James Cain et Russel Banks ? Laissons les spécialistes du roman américain en décider… Et contentons-nous de dévorer Sale temps pour les braves en nous demandant de temps à autre pour quelle raison on le dévore avec un pareil appétit.

     

    On suit Jack Levitt, à l'américaine, de sa conception au jour où, quand il a trente ans, sa femme le quitte, et on comprend alors que sa vie est décidément foutue après le bref essai de rédemption qu'avait déclenché sa découverte de l'amour, en prison, avec son compagnon de cellule. Bien sûr il a aussi été boxeur, bûcheron (je vous le disais bien) et a travaillé dans des conserveries. Comme on peut s'en douter il n'a pendant tout ce temps guère fréquenté les salons ni connu beaucoup d'intellectuels à proprement parler. Mais il ne le regrette pas : « Ne comprennent-ils pas », philosophe-t-il un soir de cuite, « que pour certaines personnes, l'opéra, le théâtre, le ballet, c'est la barbe, alors qu'un peep-show sur Market Street, c'est de l'art ? Ils veulent que tout soit chic et gris. Ne comprennent-ils pas combien le bon goût paraît horrible à ceux qui ne le possèdent pas ? Mais ils s'en foutent bien, des gens qui ont mauvais goût ! Mais pas moi. À moi ils me plaisent ».

     

    Entre deux chapitres on s'interroge : d'où vient le plaisir qu'on prend à lire ces histoires de petits délinquants, de bagarres, ces descriptions de parties de billard auxquelles on ne comprend rien et ces dialogues entre vrais durs (« Ben faut croire que tu me tiens par les couilles, alors. ­— Faut croire ») ? Est-ce l'effet de la fascination (cf plus haut) ou y aurait-il bien là un exemple de la célèbre « efficacité narrative » américaine ? On ne sait pas trop, mais on replonge, et c'est un fait. Jack et ses comparses en rage contre « l'univers tout entier » nous tiennent indéniablement par quelque chose…

     

    Naturellement c'est bien trop long. Ces gens-là ne peuvent rien faire à moins de quatre cents pages. On pourrait ici se passer des cent dernières, qui nous content les déboires conjugaux du héros : Jack n'est vraiment pas fait pour la vie conjugale… Mais la longueur, la volonté de tout dire, l'excès, cela encore fait partie du grandromanaméricain.

     

    Et puis il y a autre chose, qui fait peut-être de Sale temps pour les braves, en fin de compte, un grand roman tout court. Ses personnages, furieux et désespérés de ne pas même être recherchés par la police quand ils disparaissent, tant leur sort laisse tout le monde indifférent, sont en permanence la proie d'une sorte de langueur métaphysique. Désœuvrés, ils courent pourtant sans cesse après une tranquillité qui leur permettrait de réfléchir et de comprendre enfin ce qui leur arrive, et se réveillent « presque tous les jours effrayé[s] à l'idée que le temps soit comme un vent sec qui emporterait [leur] jeunesse et [leur] force ». Leur vie intérieure, dans le tourbillon absurde de leur vie, voilà le vrai sujet du livre, et on se prend à songer à Carco, voire à Genet, quand on lit ces méditations toujours à la limite du monologue intérieur et des analyses omniscientes d'un narrateur sans illusions.

     

    Les interventions de ce montreur de marionnettes, qui soulève quelquefois le rideau sur l'avenir barré de ses créatures, ajoute à ce qu'il faut bien appeler le tragique du roman de Don Carpenter. Et si le titre français choisit malencontreusement de le ramener aux stéréotypes, la version anglaise, Hard Rain Falling, en exprime bien l'amère grandeur.

     

    P. A.

     

    Une première version de ce texte est paru le 14 avril 2013 sur le site du Salon littéraire : link

     


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    02.jpg Michel Longuet est avant tout illustrateur, et le joli livre bleu pâle de moyen format qu’il vient de publier chez Grasset se présente autant comme un carnet de croquis que comme une manière de journal intime.

     

    Donc, une fois n’est pas coutume, nous ne parlerions pas littérature ?... Voire. D’abord, parmi ceux dont il est ici question de rechercher et de visiter les anciennes adresses, aux côtés de Méliès, de Gauguin ou de Calder figurent Henri Michaux, Beckett et Jean Follain. Ensuite les dessins de Michel Longuet, minutieux, accumulatifs, animés par le tremblé délicat des images de rêve, transforment les rues et les façades parisiennes en rébus. Les briques, les fenêtres et les ornements y semblent les lettres d’un autre alphabet ; les volumes empilés, comme dans les tableaux de Vieira da Silva, prennent des airs de bibliothèques.

     

    D’ailleurs il y a de l’écrit dans ces dessins : « Matériel forain », « Regina », « Quincaillerie »…, les enseignes ajoutent leurs signes tout à coup mystérieux à ceux que paraissent receler les rues et les places. Les illustrations proprement dites, les annotations manuscrites qui les accompagnent souvent, les petits dessins annexes et souvent très drôles qui les complètent, le texte en tant que tel, se répondent sur la page et s’imbriquent si bien que pour l’auteur-enquêteur on a l’impression que dessiner c’est un peu écrire.

     

    Voilà la troisième raison qui justifie la parution de ces Adresses fantômes dans une collection de « Littérature française ». Au fil des pages s’y dessine aussi un personnage de quasi-fiction, le dessinateur lui-même, étrange détective qui se glisse dans les vieux immeubles en profitant d’une porte entrouverte, son calepin dans la poche et son pliant sous le bras. Sur les traces de Toulouse-Lautrec ou de Marquet il lui arrive toutes sortes d’aventures minuscules : on l’éconduit, on le reçoit, il tombe sur des descendants ; seul dans les pièces vides qu’il dessine, il croit entendre soupirer les fantômes du titre.

     

    Et nous aussi. Car on se laisse prendre à ce fantastique léger qui émane toujours des recoins de la grande ville, passages, rues perdues et anciens ateliers, et que Michel Longuet sait capter avec tant d’acuité discrète. On pense au Paris des surréalistes, à Nadja, au Paysan… Mais c’est le Paris d’aujourd’hui, en perpétuelle voie de disparition. Le petit escalier photographié jadis par Atget et qu’on remet au lendemain de croquer a disparu quand on revient sur des lieux encombrés soudain de palissades. Pour reconnaître les fragments du passé parmi les couches de modernité successives il faut l’œil d’un artiste ; et sa main pour les donner à voir, dans un mélange unique d’humour, de nostalgie et d’élégance.

     

    P. A.


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