• www.google.comIl y a Ren, condamné, quand il avait 12 ans, à 8 ans de prison, pour meurtre ; il vient de sortir et cherche sa mère. Il y a Britt, destinée jadis à être championne de tennis (Ivy Pochoda a été joueuse de squash professionnelle) et qui, après avoir plus ou moins provoqué un accident de voiture, a abandonné le conducteur, un de ses condisciples, sans savoir s’il était mort ou vivant. Elle échoue dans le ranch où Patrick et Grace élèvent des poulets et accueillent des « stagiaires » en quête de leur moi profond. Il y a leurs fils, jumeaux, blonds et ennemis, Owen et James. Il y a Sam, pour Samoan, colosse hyper-violent couronné d’une tresse, et Blake, qu’il a « pris sous son aile » depuis qu’ils se sont rencontrés ­— en garde à vue. Il y a Tony, avocat des quartiers huppés de Los Angeles, qui, un jour, sans savoir très bien pourquoi, s’est mis à courir vers Skid Row, là où les gens vivent dans la rue.

     

    Le plus loin possible de soi-même

     

    Ils ressemblent un peu à des héros de Carson Mac Cullers — et qu’on pense à l’auteure du Cœur est un chasseur solitaire en lisant Route 62 est le signe qu’Ivy Pochoda s’inscrit déjà parmi les grands ou du moins les vrais écrivains américains. Dans son livre, qui commence par l’image incongrue d’un joggeur nu sur l’autoroute, on court sans cesse, on marche, on vole des voitures et on emprunte des bus. Chacun est en mouvement constant, car chacun fuit le souvenir de quelqu’un qu’il a laissé fuir, tué ou abandonné — sauf celui qui a été abandonné lui-même, et veut absolument, huit ans plus tard, rentrer chez lui. « Je suis sortie de la voiture et j’ai couru », dit Britt. « Parce que je suis égoïste. Parce que j’ai peur de moi-même. Parce que ce que je désire plus que tout, c’est être quelqu’un d’autre ».Elle court, comme tout le monde, le plus loin possible du point de sa vie où elle est devenue ce qu’elle est. « Parce qu’il y [a] forcément une première erreur, une décision qui [a] mis en marche la catastrophe ».

     

    Jungle urbaine et désert

     

    Le récit suit alternativement les itinéraires frénétiques qui ramèneront inéluctablement tous ces errants face à eux-mêmes. Il passe de l’un à l’autre, naviguant aussi dans le temps de leurs existences chaotiques. Leurs trajets se croisent, forment un tissu de plus en plus serré, pour converger à mesure qu’on approche du dénouement. Cette construction, ourdie de main de maître, qui contraint le lecteur lui-même au mouvement, dépeint aussi un monde placé sous le signe obsédant et si américain de la route (de ce point de vue, le titre français, moins pertinent que l’ironique original, Wonder Valley, n’est pourtant pas inadéquat). Chacun rêve de partir de quelque part ou d’y retourner, si bien que les lieux, en fin de compte, sont peut-être les vrais héros du roman d’Ivy Pochoda. Toujours ouverts dans toutes les directions, ils n’en constituent pas moins autant de culs-de-sac. C’est Los Angeles, d’un côté, la ville tentaculaire, vue sous ses angles les moins recommandables : quartiers « délabrés et crasseux, à moitié mexicains, à moitié noirs, remplis de vieilles échoppes de hamburgers et de pastrami aux vitres grasses et fendues » ; la nuit, « ça devait ressembler à ça de se retrouver perdu (…) dans les bois ou dans la forêt tropicale ». En regard, magnifiquement évoqué, le désert ; son coucher de soleil, « éruption charbonneuse de hachures rouges et orange » ; son ciel « couleur de prune trop mûre » ; son ranch perdu, ses coyotes et ses serpents, ses villes quasi fantômes…

     

    Silence et vacarme, vide et foule, immeubles et massifs rocheux, ces deux décors paraissent s’opposer en tout point. Mais, en réalité, chacun est le miroir de l’autre, et tous deux ne sont que les expressions différentes d’une même solitude et d’une même violence. Car la fin un peu trop explicite et optimiste qu’Ivy Pochoda a choisi de donner à son récit ne trompera personne. Cette jeune femme souriante décrit des êtres intensément humains prisonniers d’un monde parfaitement désespéré.

     

    P. A.


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  • Un bonbon sur la langue, Muriel Gilbert (Vuibert)Mes lecteurs le savent bien, je souffre d’une manie : le goût de la langue ; ou, plutôt, l’intolérance à l’ignorance, hélas galopante, des règles qui la régissent. Il me semble qu’on peut tout faire au français, à condition que ce soit exprès, et dans un but précis.

     

    Comment, dès lors, ne me réjouirais-je pas, moins de deux ans après Au bonheur des fautes, de voir Muriel Gilbert de retour, avec ce recueil des chroniques hebdomadaires qu’elle a tenues sur RTL entre l’été 2017 et l’été 2018 ?

     

    Le titre, bien dans la manière de l’auteure et dans la bonne humeur qui caractérise toujours sa prose, le dit clairement : les complexités et les « bizarreries » de la langue sont ici envisagées du point de vue de la saveur. Ou, pour reprendre ses propres mots, c’est de « plaisirs anecdotico-linguistiques » qu’il s’agit.

     

    Reste qu’ils constituent aussi une mine de connaissances et un précieux aide-mémoire. On y trouve des aperçus historiques (les évolutions de l’orthographe, l’origine des noms des mois…) ; la mise au clair de débats complexes bien qu’actuels (la féminisation, le franglais…) ; des curiosités (qu’est-ce exactement qu’un pléonasme ? et un aptonyme ? et un kakemphaton ?...) ; le point sur de prétendues chinoiseries (l’accord des adjectifs de couleur, le pluriel des noms composés, l’accord des collectifs…).

     

    Ah, si les livres que nous lisons ne transgressaient que des règles aussi subtiles ! Si on évoluait sur ces cimes linguistiques !... Muriel Gilbert nous y fait monter sans effort, et, qui plus est, en souriant.

     

    P. A.


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  • blogerslorrainsengages.unblog.frCe devrait être un des livres dont on parle en cette rentrée. Ou alors, c’est à désespérer. Tous les ans, parmi des ouvrages souvent séduisants, parfois moins, il y en a un ou deux qui tranchent par une sorte d’intensité particulière. C’était le cas, par exemple, en septembre 2017, de Fief, le roman de David Lopez, avec lequel celui de Nicolas Mathieu présente d’indéniables points communs. Au-delà de grandes différences : de propos, d’écriture, de volume…

     

    Après la fin de l’Histoire

     

    Car le premier miracle ici est qu’on lit sans efforts ni ennui un livre de 400 pages qui raconte, sans événements considérables, la vie d’un groupe d’adolescents, entre 1992 et 1998, dans une de ces vallées jadis ouvrières qui sinuent quelque part entre Thionville et le Luxembourg. Ces vallées, je les ai connues, Nicolas Mathieu a seulement changé les noms des lieux (Heillange au lieu d’Hayange, Lameck pour Fameck…). Mais je les ai connues alors que les aciéries lançaient encore leurs ultimes feux, qui faisaient de la traversée nocturne de certaines localités une féerie brutale. Dix ans plus tard, quand le roman de Mathieu commence, le dernier haut-fourneau n’est plus qu’ « une jungle de rouille, un dévalement de tuyauterie (…), tout un fatras d’escaliers et de coursives, de tuyaux et d’échelles, de hangars et de cabines désertées ». Les décideurs proclament que « le temps du deuil est fini », les jeunes en ont « ras le bol de toute cette mémoire ouvrière ». Dans les cités misérables, « les petits dealers [ont] remplacé les cols bleus »…

     

    Vue depuis un recoin significatif, c’est tout un tableau de la société française en des années décisives qui se déploie, mine de rien, sans qu’on tombe pourtant jamais dans la sociologie historique : tout vient naturellement, car tout est sans cesse incarné par des individus, lesquels sont avant tout des corps.

     

    Il y a deux personnages principaux : Hacine et Antony. Ce dernier a 14 ans, puis 16, puis 18, puis 20. Au début, il traîne tout le temps avec « le cousin ». C’est l’été. Ils rencontrent deux filles, Stéphanie, dont le père veut construire une piscine et devenir maire, et Clémence. Antony a à peine vu la première qu’elle est « déjà comme une de ces ritournelles qui vous trottent dans la tête jusqu’à vous rendre cinglé » : « Il souffrait ; c’était bon ». Il couchera avec Vanessa, sans cesser d’être amoureux de Steph. Autour de ces premiers rôles, toute une galerie de figures dont aucune n’est négligée ni prise de haut (voir les très beaux chapitres consacrés aux parents des uns et des autres). Les brassant et les confrontant, l’auteur met en scène toute une série de dualités et de contradictions : bourgeois ou prolétaire, immigré ou pas, bled (où Hacine, après quelques déboires, est emmené par son père, mais d’où il reviendra), homme ou femme… Mais ces contradictions ne se résolvent pas pour produire du nouveau : l’Histoire, celle du grand H, est finie. Ses mécanismes continuent de fonctionner à vide, dans un monde lisse et clos, qui n’offre pas de prise.

     

    Trop jeune

     

    On rêve de le fuir mais on y reste, pour y mener, bon an mal an, « une existence semblable à celle de [son] père » et y subir « une malédiction lente ». On tourne en rond sur des motos, « tête nue, incapable d’accident, trop rapide, trop jeune, insuffisamment mortel ». Les désirs s’exacerbent, ceux qui se donnent carrière crûment dans des habitacles de voiture ou des usines abandonnées, et le vaste désir sans objet de l’adolescence, l’ « énergie incessante » mêlée d’un « sentiment de boue ».

     

    Cet âge serait-il à la mode ? Il est aussi le sujet du livre de Julie Peyr,  Anomalie (Équateurs), et, autrement, de celui de Laurence Cossé, Nuit sur la neige (Gallimard), qui viennent de paraître. Mais peut-être la mode n’est-elle jamais passée depuis Le Grand Meaulnes, que Nicolas Mathieu fait lire à une de ses héroïnes (« Il planait là-dessus un climat qui lui convenait, par moments, quand elle était fatiguée, qu’elle avait trop mangé »). Le langage de ces jeunes gens d’avant le téléphone portable, très contemporain malgré tout, nous emmène pourtant loin d’Alain-Fournier : « — Bah elle est très bien ta chatte. — Non, mais là. On dirait un steak… — T’es malade. Elle est super-mignonne. — Ouais, mais la tienne, elle est parfaite. — J’avoue »…

     

    « Tristesse mercantile »

     

    Il y a dans Leurs enfants après eux une forme d’hyper-réalisme qui nous met au-delà du réalisme plat, là où l’exactitude extrême se transcende dans l’expression de ce qui apparaît comme une vérité. Évidemment, tout cela est question d’écriture. Celle de l’auteur nancéien, toujours en équilibre entre ironie, lyrisme et précision, se révèle dans l’art du paragraphe, de ses alternances rythmiques et de sa chute. Dans une science très sûre, aussi, de la mise en scène, c’est-à-dire du temps et de l’espace. Le temps, ici, est d’abord celui qu’il fait, au cours de quatre étés accablants, quand « les tours mêmes sembl[ent] prêtes à s’affaisser, hésitant dans les brumes de chaleur », et que, « par instants, une mob kitée pratiqu[e] une incision bien nette dans le silence ». Quant aux lieux, ils ont, d’une certaine façon, le premier rôle. Zones commerciales où « une tristesse mercantile monte de terre », routes départementales dans les bois, lacs où l’on va se baigner et où parfois on se noie, ce sont eux qui disent le mieux le mélange d’exaltation et de désespoir qui est au cœur de ce gros livre. Lequel, avec son ton unique, grinçant et déchirant tout à la fois, est peut-être bien aussi un grand roman.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « On n’a jamais la vie qu’il faudrait avoir. C’est trop court ou c’est trop long. Elle est morcelée, divisée ; chacun en possède un morceau. On est chez l’un et chez l’autre. Je dois m’approcher de mon voisin pour me reconnaître et si, brusquement, on se prend d’amitié pour lui, c’est parce qu’on se retrouve à découvert, déjà connu. Mais où est celui qui tient le tout, à qui appartient l’ensemble ? »

     

    Jean Cayrol, Les Corps étrangers


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  • objectif-aero.comModeste, superstitieuse ou dissimulatrice, elle s’était bien gardée de l’annoncer lors de l’entretien qu’elle a accordé, en janvier dernier, à ce blog. Se contentant de répondre, à la question : « Envisagez-vous de revenir un jour au roman ? », un « J’aimerais bien » qui révèle un sens de l’humour indéniable, alors que, quelques mois plus tard, paraît ce livre d’une écrivaine qu’on connaît surtout comme scénariste, auprès, notamment, d’Antony Cordier et d’Arnaud Desplechin.

     

    Bizarreries

     

    Voici donc, treize ans après Le Corset (Denoël, 2005), le second roman de Julie Peyr. Roman étrange, tranquillement audacieux, qui mérite bien des éloges. Mais je ne voudrais pas qu’on m’accuse d’être de parti pris quand il s’agit de gens avec qui j’ai réalisé des entretiens… Aussi commencerai-je par quelques réserves. Avouons-le, c’est écrit de façon parfois un tout petit peu bizarre. Je ne parle pas des fautes qu’on trouve aussi partout ailleurs (virgules légèrement au petit bonheur, passés simples et imparfaits échangeant, à la première personne, souvent leurs places, etc.). Mais « un jour qu’on le contemplait faire la mariole », j’avoue que je n’avais jamais vu. Et que dire, par exemple, de cette cassette audio qu’on « hisse » au-dessus de sa tête ?...

     

    Et puis, on s’interroge : pourquoi l’auteure a-t-elle choisi d’écrire à la première personne, si c’est pour adopter le point de vue d’autres personnages à chaque fois qu’elle en a envie ou besoin ? Les « je l’imagine », « Leïla me le raconterait plus tard », un dispositif narratif révélé un peu tard lui-même ne suffisent pas complètement à rendre acceptable pour le lecteur ce qui reste malgré tout une facilité.

     

    Poésie

     

    Voilà, c’est dit. Et je peux, la conscience tranquille, écrire tout le bien que, fondamentalement, je pense de ce livre. Du reste, ce que j’appelais plus haut ses bizarreries contribue peut-être à l’aspect essentiellement poétique d’une prose qui ne se prive d’aucune image. Risquant, certes : « Son regard me fit l’effet d’une pompe en train de m’aspirer tout entier » ; mais inventant aussi le parallèle entre des « fils électriques portés de mât en mât » et « de jeunes enfants pleins de malice et de défi, mont[ant] avec grâce et détermination vers le ciel ».

     

    Car, autant qu’un roman, et malgré les détours d’une intrigue à pièges et mensonges, c’est bien avant tout d’un hymne poétique qu’il s’agit. À quoi ? D’abord, à l’adolescence. À ses exigences d’absolu, à la nostalgie anticipée qu’elle sécrète pour ceux mêmes qui la vivent. Mehdi (le narrateur) et sa sœur Leïla ont dix ou douze ans au début du livre. Ensuite, ils vont grandir. Ils vivent dans l’Île-Saint-Denis, « long et étroit filament de terre incrusté dans un méandre de la Seine ». Danielle, institutrice communiste, et Dédé, son mari, les ont adoptés tout petits (on saura par la suite que c’est plus compliqué). Ils font de la natation. C’est comme ça qu’ils rencontrent Mai, une fille du même âge mais d’un autre milieu, que ses parents envoient nager pour soigner une scoliose sévère. Cette déformation osseuse est la première anomalie du roman. Il y en aura d’autres, au moins si l’on se réfère aux conventions dominantes : les relations du frère et de la sœur sont loin de s’y plier ; idem pour celles qu’entretiennent les deux filles ; celles qui les unissent tous les trois pas davantage, et l’on retrouve là des motifs et des centres d’intérêt déjà présents dans Le Corset ou dans les scénarios que Julie Peyr a écrits avec Antony Cordier (Douche froide, 2005, Happy Few, 2014).

     

    Se perdre

     

    Car ce qui est célébré ici, c’est, en même temps que l’âge des avidités et des découvertes, le désir. Il s’avoue à chaque page du roman de Julie Peyr, ce « désir au fond du ventre », qui est « aussi le vide ». « Plus rien n’[a] d’importance » ; on accepte « de se perdre pour quelqu’un ». On lui écrit : « Je suis jalouse des vêtements que tu portes, de l’air que tu respires, du gant qui te lave »… Que viendraient faire ici la sociologie, et la componction de rigueur devant les inégalités ? L’auteure, et c’est encore une grâce qu’il faut lui rendre, nous les épargne. Même si elle évoque au passage bavures policières et émeutes urbaines, elle tire, pour l’essentiel, des paysages de la banlieue toute la charge lyrique dont, depuis Apollinaire au moins, on les sait porteurs : « les pylônes, les grues et les forges, les moulins, les blanchisseries, les cimenteries, les abattoirs, les laminoirs, les entrepôts, les silos, les puits… », composent un fantastique terrain de jeu et de rêve pour ses jeunes héros.

     

    Le tout, bien sûr, pris dans « les bras de Seine, aux reflets tantôt bleus et ocre, tantôt vert-de-gris ». Ce n’est pas un hasard si tout ou presque se passe dans une île. Le thème de l’eau baigne et unifie le récit, semblant animer la phrase elle-même, souple et fluide. C’est la pluie et ses jeux de lumière, souvent présents. C’est l’eau de la piscine, évidemment, où, pour peu que l’on plonge, on entre « dans le monde des corps sans tête, s’agitant (…) au cœur d’auréoles blanchâtres ». C’est, surtout, le fleuve, omniprésent, avec ses « eaux épaisses, sombres, huileuses, émaillées de mystères ». Et qui, « parmi nos déchets chimiques et nos eaux usagées, charri[e] (…) les corps des jeunes filles inconsolables ». Poésie, vous disait-on…

     

    P. A.


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