• Son premier roman, Fief (Seuil), dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que j’en pensais, fait déjà beaucoup parler de lui. Il y évoque les grandes banlieues, le désœuvrement de la jeunesse, dans une langue nerveuse et musicale qui retravaille l’oralité sans s’y asservir, en évitant prudemment les discours de toutes sortes, bien-pensants ou non. Lui-même défend avec fougue une conception de la littérature comme art de la phrase. Écoutons-le…

     

     

    droits David Lopez

     

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    Aussi loin que je me rappelle, j’ai écrit. Quand j’avais huit ans, j’étais très solitaire et j’inventais mes propres jeux. Je remplissais des cahiers de BD, d’histoires… J’avais notamment inventé de réécrire les films que je voyais à la télé. Je les mélangeais, quand la fin ne me plaisait pas j’en inventais une autre. Je me rappelle par exemple avoir écrit une histoire où je mêlais Pulp Fiction à Usual Suspects. Je lisais, aussi, mais je peux dire que j’ai écrit avant de lire.

     

    Plus tard, vers quatorze ans, je me suis mis au rap. J’avais formé un groupe avec deux amis et on s’est produits dans des événements qui restaient confidentiels, d’ailleurs volontairement : contacter une maison de disques ou chercher à se produire, c’était déjà à nos yeux être complices du système !... Jusqu’à dix-huit ans, j’ai ainsi écrit de très nombreux textes de rap.

     

    À dix-huit ans, mon premier job d’été consistait à travailler la nuit dans un hôpital psychiatrique. Là, pendant ces nuits, je me suis mis à écrire un roman.

     

    Mes études à Paris m’ont ensuite ouvert un autre monde. J’ai fait cinq ans de socio, au terme desquels on m’a proposé d’écrire une thèse de doctorat. Elle devait porter sur « l’inversion du stigmate », cette attitude adoptée par certains groupes de rap et qui consistait à assumer et revendiquer l’identité de « racaille » dont on les affublait. Pour rédiger cette thèse, j’ai pris une année sabbatique… et je ne suis jamais retourné à la fac. L’année sabbatique s’est transformée en cinq années, pendant lesquelles j’ai vivoté, voyagé, parcouru l’Amérique latine.

     

    Au retour, je me suis retrouvé réceptionniste de nuit dans un hôtel. Et là, la réponse à la question qui a toujours été ma grande angoisse : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? s’est imposée soudain : je voulais écrire. Dans les Inrock, j’ai lu un article sur les masters de création littéraire, ça m’a donné l’idée de m’inscrire. J’écoutais un peu distraitement les cours théorique, mais j’adorais les séances de « suivi de projet » où on se lisait et se critiquait mutuellement. La deuxième année, j’ai écrit une première version de Fief, qui faisait environ cinq cents pages. Olivia Rosenthal et Vincent Message, avec qui je travaillais en master, m’ont conseillé de la soumettre au Seuil, où on m’a conseillé de la retravailler. C’est ce que j’ai fait.

     

     

    Comment écrivez-vous ?

     

    Je suis très impulsif. Il me faut, dans un premier temps, ouvrir les vannes, me départir de mon goût pour la phrase. J’ai besoin de flux. Ensuite, il s’agit d’éliminer ce que j’appelle « les résidus de flux ». Je réduis alors beaucoup, je fusionne des passages : j’adore par exemple ramener une page à cinq lignes. Bref, j’écris en me corrigeant, en me censurant, en étant toujours insatisfait.

     

     

    Vous venez en partie de répondre, mais posons quand même la question : écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

    Oui. Le premier jet a très peu de valeur à mes yeux et je n’hésite pas à en éliminer tout ce qui est scories. Au début, je sacralisais l’écriture, j’étais dans le cliché du don. Quand, dans le cadre du master de création littéraire, on nous a emmenés à la BNF et que j’ai vu les manuscrits de Flaubert et ceux de Proust avec toutes ses « paperolles », ça a été une révélation : quand je rayais quelque chose ou le retravaillais, ça ne voulait donc pas dire que j’étais mauvais ! C’était même cela écrire.

     

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

    Je suis humble, par éducation plutôt que par principe, d’ailleurs. Disons donc plutôt qu’il y a des gens que j’admire : Louis Calaferte ; Céline, bien sûr. Il y a aussi Marcel Jouhandeau, pour la force de la phrase. Et, chez les étrangers, des gens comme Fante ou Bukowsky. Ce sont tous des auteurs qui se caractérisent par leur empathie, et l’empathie est à mes yeux un des fondements de l’écriture.

     

     

    Votre titre, Fief, se prête à de nombreuses associations et reste en définitive assez énigmatique. Pouvez-vous nous dire ce qu’il évoquait pour vous ?

     

    D’abord, l’idée de territoire et d’appartenance : un endroit où on est chez soi et entouré des siens. Par ailleurs, je n’ignore pas le sens moyenâgeux du mot : le seigneur accorde un fief à son vassal, c’est une manière de le maintenir en position de dépendance.

     

    Au départ, le titre devait être Aquarium. Il y avait l’idée d’un lieu clos où on tourne en rond, et un aquarium, dans le jargon des fumeurs de pétards, est aussi une pièce dont on ferme toutes les issues pour laisser la fumée s’y accumuler. Mais un écrivain américain, David Vann, a utilisé ce titre pour un roman paru l’année dernière. Il a donc fallu trouver autre chose. J’ai cherché parmi les titres que j’avais donnés aux chapitres du livre et choisi celui du chapitre qui s’intitule à présent Baromètre (et évoque les jeux d’enfance associés aux différentes saisons dans le quartier où le narrateur a grandi — ndlr).

     

     

    La boxe tient une grande place dans votre roman. Outre ce qu’elle représente pour le personnage principal, a-t-elle valeur de métaphore ?

     

    La boxe, c’est avant tout la précision. Je donne des cours moi-même, dans un petit club de loisirs de ma ville, et je vois les gens qui viennent à ces cours découvrir à chaque fois avec étonnement cette précision gestuelle, une mécanique corporelle, une exigence de fluidité.

     

    Donc, oui, la boxe pourrait être pour moi une métaphore de l’écriture. Je parle de l’entraînement. Les combats, c’est autre chose…

     

     

    On est frappé par l’absence de discours et de commentaires, dans un livre où vous abordez pourtant ce que d’autres auraient peut-être considéré comme un « sujet de société ». Comment vous situez-vous par rapport à la littérature qui prétend traiter des grands problèmes, voire « réparer le monde » ?

     

    Je ne me sens aucune accointance avec tout cela. Si on veut être prescripteur, il faut faire des discours, ou des chroniques, ou des essais. La littérature, c’est autre chose. Pour moi, elle n’a pas pour but d’informer mais d’émouvoir. Je n’ai pas d’idées. Je vis à l’écart et suis très peu impliqué. Bien sûr, je parle, dans mon roman, d’un milieu social et d’un environnement géographique bien déterminés. Mais je n’ai pas l’ambition de m’adresser à l’intelligence des lecteurs. Je veux parler à leur émotion. Donc, je ne vise que le beau, qui passe par la phrase, son rythme, sa musicalité. La question qui m’importe n’est pas celle du quoi mais celle du comment.

     

     

    Votre livre accorde une grande place aux dialogues et à l’oralité en général. Faire entendre des voix fait-il partie de votre projet romanesque à plus long terme ?

     

    Absolument. J’écoute énormément et j’aime le parler des gens. Je suis très attentif aux rythmes, aux intonations. Je fais tous les ans des voyages à vélo à travers la France et je suis fasciné par les manières de parler et les accents des différentes régions. J’adore aussi les argots. Le parler « wesh », par exemple, n’a pour moi rien de vulgaire, il signifie un certain niveau de connivence. Il y a là quelque chose qui me passionne. Il y aura toujours un rapport à l’oralité dans mon écriture.

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

    Je suis quelqu’un qui a des maximes. J’en ai une : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Là, je crois que je ne conçois pas encore assez bien ce que je veux faire pour en parler de façon satisfaisante. Disons quand même que j’envisage un récit à deux étages, très en mouvement, mais scandé par des moments statiques. Avec une dimension très itinérante.

     

    Pour être plus précis, ce sera l’histoire d’un homme qui voyage à vélo pour trouver le lieu où il va se donner la mort. Mais il fera des rencontres…

     

    Illustration : David Lopez a été pris en photo par un de ses amis dans un lieu qui lui a inspiré un des chapitres de son roman Fief.


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  • https-_i.pinimg.comDe la belle ouvrage. Voilà la formule qui vient à l’esprit d’abord quand on lit le roman de Fabrice Humbert Comment vivre en héros. Un roman qui, comme l’annonce, en souriant, son titre, joue le jeu : gros, il le faut, embrassant toute une vie, avec les alternances de calme et de péripéties qui s’imposent, et le juste dosage de ruse et de naïveté. Un roman, par-dessus tout, qui reste un roman, c’est-à-dire une œuvre littéraire et non un pamphlet sociologique ou une nouvelle physiologie du mariage.

     

    Et pourtant. La vie dont nous suivrons le cours est bien celle d’un homme d’aujourd’hui, ce Tristan Rivière, fils d’un ouvrier communiste et résistant, qui, après avoir enseigné dans un collège difficile, deviendra maire d’une commune de banlieue, et dont la fille, renonçant in extremis à la finance, sera patronne de boîte de nuit. En arrière-plan, ce sont bien cinquante ans de l’histoire de France qui défilent. Dans L’Origine de la violence (Gallimard, 2009), adapté au cinéma avec un certain succès en 2016, il était déjà question, si je ne me trompe, d’Histoire. Mais, déjà, ce n’était pas tout.

     

    Scène originelle

     

    Tristan a dès le départ « un poids sur les épaules », et ce poids est double : un père « héros de guerre », un nom qui oblige — « Les choses étaient claires : Tristan, fils de héros et descendant étymologique d’un héros, n’avait pas le droit d’être un lâche ». Seulement voilà : lorsque son ami boxeur et entraîneur est agressé dans le métro, l’adolescent prend la fuite (1). C’est cette scène de « trente-huit secondes » qui, plus encore que sa naissance, va déterminer toute sa vie. Comme le réel lacanien, elle revient toujours, dirait-on, à la même place, et même si, quelques années plus tard, le « héros » sauvera, dans des circonstances semblables, celle qui deviendra sa femme et la mère de ses enfants, la faute originelle exigera sans fin d’être rachetée et effacée.

     

    « La vie de Tristan Rivière, comme celle de tout homme, était enveloppée de possibles et, peut-être plus que tout homme, il était hanté par l’idée que cela aurait pu être différent, à cause de cette expérience originelle dans le métro »… Mais tout peut-il réellement être différent ? « Qu’est-ce qui échappe à l’aléatoire dans la vie ? » « Entre destin, hasard et personnalité propre, chacun se contorsionne dans son époque, elle-même héroïque ou ridicule »… Si on pense souvent à Kundera en lisant Fabrice Humbert, c’est que, comme l’écrivain tchèque, il entrelace à l’aventure individuelle et à l’Histoire la réflexion morale et philosophique. Que celle-ci ne soit pas d’une originalité particulière importe peu : le fait qu’elle soit là, non seulement comme un fil conducteur mais en tant que principe structurant qui détermine la narration, sauve celle-ci de la psychologie comme de la sociologie pour maintenir le livre en ce point d’équilibre qui fait, encore une fois, les vrais et beaux romans. Équilibre qui ne serait rien s’il ne reposait sur celui d’une écriture qui se déploie à la distance exacte entre empathie généreuse et lucidité ironique.

     

    Possibles narratifs

     

    Alors, bien sûr, comme des œuvres de Kundera lui-même, on peut penser que c’est un peu lourd. Fabrice Humbert, c’est un fait, ne lésine pas sur le commentaire. Et on a légèrement l’impression quelquefois qu’il veut montrer tout ce qu’il sait faire. La Résistance ? J’y étais ! La boxe ? Je m’y connais parfaitement. Et prof en grande banlieue ? Je le fus. L’apprentissage du para ? J’en sais jusqu’aux moindres méandres… Oui, mais tout cela avec tant d’enthousiasme et, disons-le, de facilité : car le pire est qu’il sait le faire, nous restituant avec une exactitude qui empoigne toutes les expériences qu’il évoque. S’en plaindra-t-on — et des multiples petits récits qui se lovent dans ce gros livre et auraient pu devenir chacun un bref roman à part entière ?...

     

    Et puis, il y a, bien entendu, autre chose encore. On s’en sera douté, répétons-le, dès le titre… Cette méditation sur les possibles et les impasses d’une vie, n’est-ce pas d’abord une réflexion sur les choix narratifs, et ce Comment vivre en héros (de roman) n’est-il pas une somptueuse et retorse mise en scène de l’écriture romanesque elle-même ? « Et là, le visage de Tristan, le visage engoncé dans sa rêverie d’un autre monde (…) (n’y avait-il pas une dimension où les événements se recréaient, revécus, réécrits, enfin conformes à la morale et à l’image qu’on a de soi ?), yeux perdus dans le vide, se crispait soudain, au moment où son poing s’écrasait sur le violeur »… On s’y croirait, décidément.

     

    P. A.

     

    (1) En cette rentrée, le noble art est vraiment à l’honneur (voir ici)…

     

    Illustration :Tristan et le Morholt, enluminure médiévale

     


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  • http-_feliphoto.e-monsite.comPourquoi les romanciers ou les cinéastes issus de pays protestants semblent-ils si sensibles au thème de la pédophilie ? Je m’étais déjà posé cette question à propos du beau récit de Sara Löwestam, Dans les eaux profondesSerait-ce que, étant seuls face à Dieu, les protestants, plus que les catholiques, ont nourri au fil des siècles une obsession pour la question du Mal ? Le roman américain, pratiquement en totalité, l’attesterait. Et dans nos sociétés où l’enfant est devenu une personne à part entière tout en restant, plus que jamais, symbole de pureté et d’innocence, la pédophilie est certainement l’expression la plus parfaite du mal extrême.

     

    « On a de mauvaises idées… »

     

    Inge Schilperoord, qui est par ailleurs psychologue judiciaire, va en tout cas au cœur du sujet, dans un premier roman qui a la rigueur et la précision des épures. Jonathan sort de prison : « La chemise qui d’après les déclarations de la victime aurait dû présenter des traces accablantes n’[a] pas été retrouvée ». Muni d’un « manuel thérapeutique » censé l’aider à prolonger la « préthérapie » entamée en détention, il rejoint sa mère asthmatique dans leur maisonnette proche de la mer et des dunes, l’une des dernières occupées dans ce quartier promis à la démolition. Après un ménage frénétique, il élabore un emploi du temps qui toucherait au comique absurde si l’on ne comprenait d’emblée que les comportements obsessionnels du personnage n’ont d’autre fin que d’élever le plus de digues possible contre le retour de la pulsion.

     

    Car, bien sûr, il y a quand même une autre maison occupée dans le quartier : justement, la maison voisine ; et elle est habitée par Elke, dix ans, dont on ne verra jamais la mère, accaparée par un travail assez imprécis. Pas de fatalité à l’antique dans tout cela, le récit de l’écrivaine néerlandaise baignant dans une atmosphère de conte vénéneux plutôt que de tragédie. Mais une progression superbement ménagée, au cours de laquelle on verra les résistances de Jonathan s’effriter inexorablement (« Ses jolies petites oreilles étaient émouvantes. Arrête. Il ne faut pas avoir de telles pensées. Avant de s’en rendre compte, on a de mauvaises idées. Des distorsions cognitives. Des mécanismes de justification. Ou autre chose de ce genre »). Jusqu’à ce que le « héros » réduise son cahier d’exercices en « boulettes de papier ridicules et inutiles » et que tout se mette en place pour le dénouement prévisible… lequel nous est brillamment retiré in extremis, pour être remplacé par un autre encore moins réjouissant.

     

    « Comme une séance de projection… »

     

    Pas une once de moralisme dans tout cela. Aucun commentaire ni discours. Nous sommes constamment placés au point de vue d’un être « très bon pour certaines choses, et même meilleur que d’autres », mais dont le Q. I. est « plus bas que la moyenne ». Et si rien n’arrive à proprement parler, l’auteure n’édulcore nullement les fantasmes toujours plus précis dont est la proie ce personnage qu’elle parvient malgré tout sans effort à rendre attachant. Pour le lecteur comme pour lui, tout dans cette histoire est exclusivement factuel, et les pensées sont des événements comme les autres, extérieurs à celui qui « examin[e] l’intérieur de sa tête, où des images (…) défilent comme s’il assistait à une séance de projection de diapositives ». Le credo de la psychothérapie (« Ce qui est mauvais, ce n’est pas la personne qui a commis les actes, mais ce sont les actes ») finit par encourager insidieusement cette schizophrénie qui conduit le sujet à s’observer dans le miroir comme « quelqu’un de très différent ». La « tanche » du titre, qu’il capture à l’épuisette et tente de garder en vie dans un aquarium, est-ce la fillette, qui partage sa fascination pour le poisson, ou lui-même, qui voit les mouvements de sa victime potentielle comme « des fils extrêmement fins qui les reli[ent] l’un à l’autre, une toile tendue, finement tissée » ?... En tout cas, une fois que l’animal est mort, « c’en [est] aussi fini de lui ».

     

    Ce n’est pas une étude de cas. Nous l’avons dit, tout, la petite maison étouffante, le quartier fantôme écrasé par une canicule quasi surnaturelle, baigne dans une atmosphère sournoisement onirique, que tous les détails matériels contribuent à accentuer. Surtout, ce qui fait bien de La Tanche un roman, et d’une force exceptionnelle, c’est la brutalité discrète avec laquelle Inge Schilperoord, comme elle le fait de son héros, met le lecteur face à lui-même et à son propre rôle : est-il là pour regarder le personnage s’enfoncer ? pour partager, horresco referens, ses désirs et ses fantasmes ? Dans un cas comme dans l’autre, c’est à l’inconfort d’une position perverse que nous renvoie ce roman faussement simple et authentiquement vertigineux.

     

    P. A.


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  • https-_www.lesfurets.comAu début, il faut l’avouer, on ne peut se défendre d’un mouvement de recul. Avoir enfin cessé de devoir, professionnellement,entendre en direct tous ces « wesh », ces « gros » et ses « sa mère la pute » pour les retrouver à haute dose dans le roman d’une rentrée enfin uniquement littéraire, c’est, songe-t-on, un comble. Puis on se dit que dans cinquante ou cent ans on saura peut-être grâce à David Lopez comment parlait dans les années 2010 toute une partie de la jeunesse de France. Et le chapitre désopilant où l’un des « zoulous » qui peuplent l’ouvrage entreprend de faire aux autres une dictée empruntée à Céline (« Vas-y c’est quoi comme gars bizarre ça encore ») achève de préciser le propos du jeune auteur : faire entrer, lui aussi, la langue orale dans le roman. Celle d’aujourd’hui, telle qu’on la parle de Créteil à Mantes-la-Jolie. Une langue qui a droit à la littérature, puisqu’elle existe. Et, en plus, il n’y a pas que ça.

     

    « Presque assez bien… »

     

    Soit donc Jonas et sa bande de potes. Il n’a pas de travail, vit chez son père, fait de la boxe. Au commencement du livre, il vient de perdre un combat et rêve de la revanche. À la fin, elle a lieu. Il est de nouveau battu. Entre-temps il a aussi perdu Wanda, à qui il n’aura pas réussi à faire « toutes ces déclarations d’amour comme de guerre », à « dire le mal que ça [lui] fait d’être presque assez bien pour elle ».

     

    Que ce sera-t-il passé d’autre ? Rien, justement : entraînement, parties de cartes, soirées arrosées, et l’omniprésent cannabis… La petite ville (« genre quinze mille habitants, à cheval entre la banlieue et la campagne ») où tout se passe est située entre deux collines, dans une cuvette, trop loin de la « grande ville » pour qu’on y aille jamais. Et ce dispositif géographique comme la construction circulaire et itérative du roman disent parfaitement ce qui constitue le problème essentiel de ses héros : leur impossibilité de secouer une inertie fondamentale et de partir « voir autre chose ». Il y a du Vitelloni chez ces jeunes gens incapables de devenir ce qu’ils pourraient être. À quel obstacle immatériel reviennent-ils sans fin se heurter ? Cela ne sera jamais dit, et ce premier roman vaut aussi par ses silences, son refus des explications, son écriture uniquement factuelle qui met sur le même plan, avec une précision souvent hallucinante, matchs de boxe, scènes sexuelles (très crues) ou gestes quotidiens.

     

    Pas de côté

     

    On échappe du coup à tout ce qu’on aurait pu redouter : analyses sociologiques, protestation sociale, considérations prévisibles sur le délitement des familles (Jonas a-t-il eu une mère ?), le trop fameux communautarisme ou le problème de l’identité (on n’apprend qu’incidemment, et pas toujours, que tel ou tel est un « renoi »). Bref, David Lopez se révèle dès son premier opus comme un artiste du pas de côté. Dans sa ville qui n’est ni banlieue ni campagne, ses héros ne sont originaires ni des « deux cités » dont les habitants les considèrent comme « pas crédibles (…), à vouloir jouer les lascars », ni des « quartiers résidentiels » avec leur « collège privé ».

     

    « On ne s’est jamais vraiment identifiés aux mecs des pavillons alors que comme eux on venait des lotissements », commente, subtil, Jonas. Lequel, dans ce milieu situé entre deux mondes, entre deux classes, est de surcroît un être à part. Le langage qu’il utilise se démarque finement de celui des dialogues et ne rechigne pas à user de tournures quasi littéraires. Et si sa position de narrateur lui confère une lucidité exacerbée, un malheur supplémentaire et énigmatique semble le vouer encore plus radicalement que les autres à l’impuissance. En maintenant entier ce mystère, David Lopez le situe bien au-delà des problèmes dont on parle et en fait le centre vide autour duquel tournent non seulement le destin de son héros mais la vie de tous les êtres qu’il évoque avec un mélange admirablement dosé de cruauté et d’empathie. Pour les installer dans un inconfort rageur, résigné et peut-être, en fin de compte, tout simplement universel.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    Nous y sommes. À une date qui pourrait faire pâlir d’envie ceux qui, dans l’Éducation nationale, rêvent de « reconquête » (du mois de juin, du mois de juillet, du mois d’août…), avant, donc, celle des écoliers, avant celle des députés et des ministres (qui viennent, il est vrai, de partir en vacances), avant même celle de la mode, voici, à peine défleuris les reposoirs, la rentrée littéraire. Dès le 17 août, les premiers livres descendront comme de blanches colombes sur les étals.

     

    Ce blog aussi va sortir, dès samedi, d’un sommeil estival à peine troublé par l’habituel Billet, consacré, cette année, à Paul-Jean Toulet le méconnu. D’auteurs méconnus il sera d’ailleurs régulièrement question au cours de l’année qui s’annonce, puisque j’inaugurerai bientôt une rubrique qui sera consacrée tous les mois à l’un ou à l’autre d’entre eux.

     

    Des auteurs plus connus recommenceront à se faire entendre, que ce soit dans mes quasi hebdomadaires Paroles d’écrivains ou dans les Entretiens, que je compte reprendre.

     

    Et puis, bien sûr, des Notes critiques… Vous entendrez bientôt parler de premiers romans remarquables, français (Fief, de David Lopez, au Seuil) et néerlandais (La Tanche, d’Inge Schilperoord, chez Belfond) ; d’écrivains qui ne sont plus vraiment des débutants, comme Alma Brami (Qui ne dit mot consent, au Mercure de France) ou Kaouther Adimi (Nos richesses, au Seuil) ; d’écrivains, enfin, déjà bien connus, tels Lola Lafon (Mercy, Mary, Patty, Actes Sud) ou Fabrice Humbert (Comment vivre en héros, Gallimard). Voilà pour les premières semaines.

     

    Et vous retrouverez partout, bien sûr, mes convictions (mes obsessions ?) : la littérature n’est ni une sociologie indignée ni une psychologie larmoyante ; elle n’est rien autre chose que ce qu’elle seule peut être — un art de (ne pas) dire. Moralité : le sujet, tant valorisé par les temps qui courent, est secondaire ; « Yvetot vaut Constantinople ».

     

    Bonne rentrée.

     

    P. A.


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