• Sous la Manche, de Gilles PételLe nouveau roman de Gilles Pétel, Sous la Manche (éditions Stock), est en librairie depuis deux semaines. Si j’y consacrais une note de lecture en bonne et due forme on m’accuserait de copinage. Je me contenterai donc de recommander, à tous ceux qui ont apprécié les articles de Gilles dans La Petite Revue littéraire d’Ahnne et Pétel, ce faux polar discrètement lacanien, qui offre, en prime, un beau portrait de ville.

     

     

     

     

     

     


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  • Alain Blottière, qui partage son temps entre Paris et l’Égypte, aime à confronter dans ses romans l’Occident actuel à d’autres civilisations ou à d’autres époques, et la littérature à d’autres moyens d’expression (la peinture — Saad, Gallimard, 1980 —, le cinéma — Le Tombeau de Tommy, Gallimard, 2009…). Ce va-et-vient entre l’ici et l’ailleurs, cette ouverture au monde et à l’autre, sont sans doute ce qui caractérise le plus nettement son écriture toute de précision et de lyrisme maîtrisé.

     

    On les retrouve dans son dernier roman : Rêveurs, qui paraîtra chez Gallimard le 6 septembre, et où se croisent les destins de deux adolescents, l’un parisien, l’autre cairote, à l’heure de la révolution égyptienne.

     

     

    Entretien avec Alain Blottière

    pour illustrer cet entretien, Alain Blottière nous a fait parvenir une photo d’un endroit du Caire qu’il évoque dans Rêveurs

     

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    En lisant, je crois. C’est la lecture qui m’a amené à l’écriture. Enfant, j’étais un maniaque de lecture. Je me suis mis à écrire par esprit d’imitation : je voulais écrire de belles histoires comme celles que je lisais dans les romans d’Hector Malot, par exemple. C’est du moins ce que j’ai tenté de faire dans un « roman » commencé à dix ans.

     

    Plus tard, à l’adolescence, j’ai été pris d’une frénésie poétique. C’est assez courant. J’ai écrit de nombreux poèmes, et quand je me suis lancé, à vingt-deux ans, dans mon premier roman, Saad, c’était en me disant que si je ne passais pas par cette étape je ne parviendrais jamais à publier mes poèmes. D’ailleurs l’écriture de ce premier livre est assez marquée par la poésie.

     

     

    Comment écrivez-vous ?

     

    Le plus souvent, couché. C’est plus facile maintenant, avec les ordinateurs portables. Ce goût pour la position allongée me vient sans doute de ma mère : elle était turque, et en rentrant de l’école à midi je la trouvais réveillée, mais encore à demi-allongée dans son lit comme sur un divan oriental. Je lui dois sans doute aussi mon côté noctambule, d’ailleurs. Quand j’ai besoin de documentation, évidemment, je suis obligé de m’asseoir à mon bureau.

     

    Une condition indispensable est qu’il y ait le moins de lumière possible. Pour la littérature, quand je travaille le jour, je ferme les rideaux.

     

    Bien entendu le bruit, l’agitation, doivent être proscrits. Je ne pourrais jamais écrire dans les cafés, où je serais sans cesse distrait, parce qu’intéressé, par tout ce qui se passerait autour de moi.

     

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

    Écrire quoi ? Tout dépend…

     

    Quand j’écris de la littérature, non, ce n’est absolument pas un travail : c’est un jeu, un jeu compliqué, certes, qui fatigue les neurones comme le go ou les échecs, mais j’en tire beaucoup trop de plaisir et même de bonheur pour considérer ça comme un travail.

     

    Au contraire, quand j’écris, sous pseudonyme, des livres de commande, ce qui est la façon dont je gagne ma vie, j’y passe beaucoup de temps et c’est vraiment un travail, où diverses contraintes, que je n’ai pas choisies, sont très pesantes. L’écriture d’un roman, c’est les vacances.

     

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

    Quand j’ai découvert, à vingt-trois ans, François Augiéras, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé une sorte de jumeau littéraire. J’étais alors abonné au bulletin d’information des Éditions de Minuit. Un jour ils ont annoncé la réédition du Vieillard et l’enfant. Je n’avais jamais entendu parler de ce livre ni de son auteur, mais la notice m’a fait entrer dans une librairie. J’ai eu aussitôt ce sentiment de proximité. Le côté « érotique-sacré-primitif » me convenait parfaitement. Pendant dix ou quinze ans j’ai continué à me sentir très proche d’Augiéras.

     

    Mais par ailleurs, plutôt que des auteurs, je citerais des livres : par exemple Actes impurs, de Pasolini, les poèmes d’Une ardente solitude, de Sandro Penna, Les Vanilliers, de Georges Limbour. Cela ne veut pas dire nécessairement que j’aime les autres œuvres de ces auteurs, mais ces textes-là résonnent en moi.

     

     

    Enfants, adolescents, très jeunes gens sont les personnages principaux de vos romans. L’enfance et l’adolescence sont-ils pour vous le temps d’un rapport privilégié à la réalité ?

     

    Oui, parce qu’à ces âges-là on découvre tout, et donc on ressent tout plus intensément. Je pense que les adolescents (je parle surtout des garçons, je connais moins les filles) ont un besoin de vie intense. C’est pour ça que, d’un point de vue romanesque, ils m’intéressent beaucoup : ils ne sont jamais des êtres domptés. Même dans la vie, ce sont toujours des gens intéressants à fréquenter, pour cette raison. L’âge bête commence après.

     

    Ce rapport particulier des adolescents à la vie est du reste ce qui fait le sujet de mon roman Rêveurs, et aussi d’ailleurs du Tombeau de Tommy, qui évoque le tournage d’un film consacré à un très jeune membre du groupe Manouchian, Thomas Elek, dont un adolescent d’aujourd’hui joue le rôle. Dans les deux cas on a un adolescent pour qui l’intensité est imposée par les circonstances historiques (Tommy, et le jeune Égyptien des Rêveurs). Face à eux, je mets en scène un de ces adolescents qui, dans nos sociétés aseptisées, vont chercher l’intensité dans le virtuel ou dans des activités mortifères, comme le jeu du foulard auquel s’adonne le héros occidental des Rêveurs.

     

     

    Quand vous faites dire au narrateur du Tombeau de Tommy, justement : « …l’art n’est rien que de l’art… un reflet dérisoire des beautés, des larmes et du sang du réel », est-ce vous qui parlez ?

     

    Oui. Je ne sacralise pas l’art, surtout pas l’art qui figure, qui représente. Je ne fais pas partie des gens qui en font une priorité. Pour moi, une émotion est toujours plus intense quand elle vient de la réalité plutôt que de sa représentation. Je trouve l’intensité dans la rue, ou dans la nature, plutôt que dans un musée ou dans un livre. C’était d’ailleurs tout à fait l’inverse quand j’étais enfant et passais des heures, pendant les vacances, enfermé dans ma chambre à lire au lieu d’aller à la plage. Mais à présent je considère que les plus belles émotions ce sont celles de la vie.

     

     

    Vous êtes l’auteur de sept romans, mais aussi de plusieurs essais consacrés à l’Égypte, actuelle ou passée. Quel rapport établissez-vous entre ces deux types d’écriture ?

     

    Je mets autant de moi-même dans l’un que dans l’autre. Quand j’ai écrit sur l’Égypte de la première moitié du XXe siècle, dont j’ai une profonde nostalgie parce que je ne l’ai pas connue, quand j’ai écrit L’Oasis (Quai Voltaire, 1992, Payot, 1994, ndlr), à propos de l’oasis égyptienne où je passe plusieurs semaines par an depuis longtemps, ce sont des projets que j’avais proposés et dans lesquels je me suis investi autant que dans mes romans. On en revient, d’une certaine manière, à la question précédente : il y a là des émotions que j’ai ressenties et que je veux rendre.

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

    Sur rien, mais je vais commencer à écrire le texte d’un « livre d’artiste » : Jean-Pierre Thomas met en œuvre des livres, sur le thème des voyageurs urbains, qui existent en cinq exemplaires et où tout est original, ses dessins comme le court texte manuscrit par l’auteur qu’il a choisi.

     

     


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  • upload.wikimedia.org.jpg Voici la rentrée littéraire. Elle se fait « sous le sceau du réel », c’est Le Monde des livres qui le dit. On s’y pose la question : « La fiction est-elle morte ? » Car dans le déferlement de cette année il faut paraît-il distinguer deux types de « romans » pour l’essentiel. Ceux qui s’inscrivent dans la « veine autobiographique » (moi, ma famille, ma femme, mon mari, mon enfance…) et les enquêtes ou autres évocations de figures célèbres (du président de la République à celui qui a failli l’être).

     

    On écrit toujours sur soi, même quand on parle d’autre chose. Quand on écrit Le Comte de Monte-Cristo c’est encore de soi qu’on parle, même si ça se voit moins évidemment que quand on écrit À la recherche du temps perdu. Donc rien de neuf en ce qui concerne la première catégorie de romans 2012. Que le narcissisme s’y affiche avec moins de précautions que jamais c’est dans la logique de l’époque.

     

    Et il pourrait y avoir lieu de se réjouir devant cette persistance de, disons, l’auto-écriture. Que celle-ci ait traversé sans encombre toutes les années pendant lesquelles on nous a abreuvé de cette scie, la littérature française est nombriliste, confirme ce qu’on a toujours su : les histoires de nombril c’est très intéressant.

     

    Mais il y a nombril et nombril, et diverses manières d’en écrire. Ces nombrils de l’automne 2012, peut-être la seconde catégorie d’ouvrages les éclaire-t-elle d’un jour révélateur, et peut-être aussi dévoile-t-elle la vraie tendance de cette rentrée.

     

    L’obession de la réalité où on se rue comme dans un mur n’est pas nouvelle, comme Raphaëlle Leyris le rappelle aussi. « Racontez-nous des histoires vraies ! », cette clameur, refluant des caniveaux de la presse du même nom et des écrans de la télé, envahit tout de son éclat, cinéma et littérature. Qu’une histoire inventée puisse être plus vraie que la vraie vie, peu de gens dirait-on s’en souviennent.

     

     Et on pourrait voir des motifs de satisfaction dans ce recul de la fiction, si c’était un recul du romanesque. S’il mettait fin à la tyrannie de l’histoire-à-raconter ce serait un vrai soulagement pour bien des auteurs, et pour bien des lecteurs aussi, libérés de l’histoire-à-lire.

     

    Seulement s’agit-il de cela ? À voir la place qu’occupent dans les librairies les rayons « polars » on peut douter que notre époque de jeux vidéo, de manga et de fantaisie, héroïque on pas, soit sur le point de renoncer vraiment à la fiction. Ce ne serait pas plutôt l’inverse ? Plutôt qu’à un recul de la fiction au profit de la réalité est-ce qu’on n’assiste pas à une absorption intégrale de la seconde par la première ?

     

    « Faites des romans de nos vies ! Elles n’ont pas l’air très romanesques mais elles le sont sûrement un peu puisqu’on pourrait après tout elles aussi les raconter. Pénétrez-nous de cette idée et aidez-nous à tenir par là le réel à distance prudente »…

     

    Car avec le réel il faut toujours se méfier. C’est comme avec les requins de la Réunion. On surfe on surfe on oublie qu’il y a des requins, qui font, mon Dieu, leur métier de requins quand ils voient passer un surfeur. En tire-t-on la conclusion qu’il vaut mieux aller surfer ailleurs ou cesser de surfer, sûrement pas, on s’en prend aux pouvoirs publics qui exagèrent de tolérer ce coup de dent dans des existences qu’ils devraient avoir à cœur de garder lisses, pleines, toutes à l’épanouissement personnel, sans aspérités et sans trous.

     

    Ce pourrait sûrement faire une petite fable à propos de la rentrée littéraire 2012 : « Le surfeur, la mer et le requin ». Qui là-dedans représenterait la littérature ? On ne voit pas trop, et c’est peut-être significatif. Dans l’autre histoire à trois : le lecteur, la fiction et la réalité, on ne sait pas non plus très bien où elle se trouve. La réponse dans les livres de la rentrée, sûrement.

     

    P. A.

     


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  • www.africa-onweb.com.jpg Autrefois existait un temps intermédiaire qu’on appelait l’adolescence. Maintenant c’est terminé, à onze ans, d’un seul coup, les enfants se mettent à se comporter en petits adultes. À moins que ce ne soit le contraire et qu’on reste enfant toute sa vie, ce que tendrait à suggérer le spectacle de ces hommes de plus de trente ans qui font de la trottinette vêtus de pantacourts et passent leurs loisirs à des jeux vidéo.

     

    Peut-être d’ailleurs cette histoire d’adolescence était-elle une invention purement littéraire née avec le sentiment bourgeois de la famille, un thème courant de Beaumarchais à, disons, Salinger, avec un pic entre le début du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale ? Non qu’il n’y ait plus de personnages âgés de quinze ou seize ans en littérature, mais les ouvrages qui les mettent en scène ne contiennent plus pour autant que je sache les célébrations de l’adolescence en tant que telle qui ont longtemps marqué le traitement du motif.

     

    D’où peut venir ce goût de toute une littérature pour l’âge ingrat ? Du fait qu’il est incertain, passager, fuyant, placé dès le départ et par définition sous le signe de la nostalgie, donc du lyrisme ? Si une instabilité essentielle est bien ce qui le définit, Alexandre Vialatte était spécialement appelé à en faire son grand sujet. Il y était destiné par son style, que caractérise avant tout la pratique raisonnée du déséquilibre. Chacune de ses phrases balance entre lyrisme, justement, et trivial, de façon à se résoudre en accord dissonant : « Te souviens-tu des soirs dorés comme des icônes qui figeaient le ciel autour des clochers des églises et faisaient clapoter sur l’eau l’ombre chinoise de toute la ville dans une laque de gelée de coings ? » ; « le rhum et la mélancolie nous berçaient l’âme d’une houle qui allait et venait entre la poésie et l’appréhension stomacale ». L’emploi du zeugma constitue d’ailleurs un symptôme évident de cette prédilection pour l’entre-deux (« Le portrait de Mme Lamourette montrait une dame lymphatique qui avait de l’âme et les cheveux frisés »). Et les vers blancs (« C’est que l’or du mirage a des lueurs tenaces »), qui semblent faire retomber d’aplomb la phrase, sont trop nombreux pour que leur solennité apparente n’introduise pas le décalage d’une ironie supplémentaire. Bref avec Vialatte on ne sait jamais très bien « sur quel pied danser », de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si ses deux principaux romans se proposent de saisir l’essence d’un âge indécis, peut-être mythique, et oscillant paraît-il entre gravité et insouciance.

     

    Ces deux romans, ce sont Battling le ténébreux et, bien sûr, Les Fruits du Congo. Après avoir été longtemps l’homme-qui-a-fait-découvrir-Kafka-en-France, Vialatte a connu dans les années quatre-vingt une gloire passagère et relative. Elle reposait surtout sur les chroniques, où les véritables amateurs de textes courts et les paresseux trouvaient leur compte. Mais Les Fruits ont quand même un temps été proclamés « livre culte ». C’est vite retombé. Même si l’ouvrage est reparu dans « L’Imaginaire », peu de gens en fait l’ont lu.

     

    Et c’est vrai qu’il y a un côté daté dans ce gros roman un peu bavard. Il est plein de l’humour, des rêves et du quotidien des collégiens des années vingt ou trente, un temps où le « lorgnon », le « faux col » et la « chaîne de montre » étaient « l’uniforme de tout le monde ». Mais justement. À la nostalgie censément propre à l’âge, à celle du narrateur pour ses années de jeunesse, vient se superposer aujourd’hui dans un effet supplémentaire celle qu’éprouve le lecteur pour une époque qu’il ne connaît qu’à travers des photos jaunies. D’ailleurs le retour au passé est le principe même de l’entreprise, puisqu’il s’agit aussi d’une réécriture du livre réputé le chef-d’œuvre en la matière : lieu féerique entrevu qu’on peine à retrouver, fête étrange, héroïne qui se dérobe et meurt, duo de personnages masculins dont l’un, le narrateur, est le faire-valoir de l’autre, tout y est, c’est bien Le Grand Meaulnes. Mais un Grand Meaulnes réussi, c’est-à-dire peut-être encore plus somptueusement raté. Car si la seconde moitié du roman d’Alain-Fournier paraît ne pas tenir les promesses de la première cette faiblesse n’en est pas une dans un texte dont le vrai sujet est la déception. Et si Vialatte revient parfois jusqu’à l’écœurement sur les mêmes images et les mêmes phrases, c’est que le ressassement incantatoire est sans doute la meilleure méthode pour restituer un peu de l’ivresse que procurent les mirages.

     

    « Ces Îles on les voyait à l’autre bout de la ville, du haut des remparts du collège, et il n’y eut jamais rien de si plat, de si nu, de si désolé (…). Mais la distance et notre bonne volonté se conjuguaient pour en tirer merveille ». Comme les Îles, tout dans ce livre semble vu à distance, dans la nostalgie de l’illusion, du désir, ou peut-être d’une nostalgie originelle. Le narrateur, compagnon du héros, dit déjà de lui : « Sa vie se racontait dans ma tête à l’imparfait, cette vitre de musée des héros littéraires ».

     

    Et il est de fait que ce roman rempli d’événements paraît bizarrement figé dans une interminable pause, pleine de détails grossis jusqu’à l’absurde. « La maison du garde-barrière avait l’air d’un jouet sous la lune, et des pots de géranium qui étaient sur ses fenêtes montait une drôle d’odeur, amère et froide, comme métallique ». L’absurde, un fantastique très rigoureusement construit, encore des moyens (kafkaïens ?) pour restituer la vision propre à la période de la vie où derrière le chatoiement des apparences est censé se profiler le fond tragique des choses. Plus on avance dans le roman plus on s’enfonce dans un univers inquiétant, nocturne, réversible, peuplé de figures alternativement hostiles et bienveillantes, comme « la grande négresse » de l’affiche qui promet les fruits du Congo aux jeunes gens incités par elle à s’engager dans les Marsouins. Au bout du chemin qu’elle leur montre, que trouveront-ils sinon un sort funeste. « Tout ça s’était passé comme dans les refrains de l’aveugle. C’était la loi du deuxième couplet ou du troisième, bref celui de la fatalité ». Quand il écrit, en 1949, Vialatte sait, comme nous, où conduisent les années trente. Son savoir surplombe le livre pour faire de la fin des héros le présage d’autres malheurs. Mais si le tragique imprègne aussi ce texte singulier, c’est un tragique drôle, discordant, toujours en équilibre instable. Tonalité unique qui fait des Fruits du Congo, plutôt qu’un roman culte, un grand roman.

     

    P. A.

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  • fr.wikipedia.org.png Il était une fois un comptable allemand. Sombre, pointilleux, méthodique. Enfant, son jeu favori était de peindre « des cartes stylisées sur de grandes feuilles de papier d’emballage, avec des îles géométriques, des baies aux découpures compliquées, et des canaux ». Il n’aimait pas la montagne, « cette interminable succession de creux et de bosses, tout ce baroque tellurique », et préférait les paysages plats de la lande de Lunebourg. Misanthrope, grincheux, il portait des lunettes, avait arrêté tôt ses études et s’était forgé une culture d’autodidacte en lisant comme un frénétique. Puis sur le tard il s’était mis à écrire, alors ce personnage du XIXe siècle s’était révélé un des écrivains les plus violemment modernes du XXe.

     

    La vie « n’est pas un continuum », mais « une succession d’instantanés scintillants, en vrac ». On peut donc la dire en paragraphes saccadés, troués d’ellipses et de sous-entendus, mis sens dessus dessous par une ponctuation proprement délirante, chapelets de parenthèses, de points d’exclamation, de tirets et de chevrons. Le tout sous le signe du monologue intérieur charriant facéties de collégien, érudition maniaque, lyrisme halluciné, mythologie. Schmidt, qui avait envisagé de traduire Finnegan’s Wake, y mêle quelquefois les mots et les « étyms ». Ceux-ci sont « plus multiformes, plus en veine de witz & de copulations ». La langue des étyms parle « au-dessous du seuil de la censure ». De l’aveu de ses traducteurs, Jean-Claude Hémery, Claude Riehl, elle est « intraduisible ».

     

    Pour ce qui est des « intrigues » : deux hommes empruntent une tronçonneuse ; un maître-nageur raconte comment il a jeté à l’eau de petits moulins à vent décoratifs, puis les en a sortis ; un auteur de chansons populaires, nouvelle incarnation d’Orphée, retrouve son amour de jeunesse dans une auberge de village mais l’y laisse (Vaches en demi-deuil, Tristram, 2000) ; un employé de sous-préfecture est chargé de trier les archives paroissiales (Scènes de la vie d’un faune, Bourgois, 1991, Tristram, 2011)…

     

    Nous sommes entre nous et pouvons bien l’avouer : chacun est en train de penser que tout ça semble fort intéressant mais risque d’être aussi un tout petit peu ennuyeux. Comment se fait-il, second paradoxe d’Arno Schmidt, que non seulement il n’en soit rien mais que sa lecture soit à ce point jubilatoire ?

     

    Cela tient peut-être d’abord à l’usage systématique du décousu. Si, on l’a vu, il est posé en principe d’écriture, c’est qu’il constitue une vision du monde, et à lire les évocations d’Arno Schmidt on éprouve un plaisir voisin de celui qu’on ressentait, enfant, à mettre les choses en morceaux. Leur fausse homogénéité éclate, réduite en fragments habités chacun d’une vie dangereuse et saturés de couleurs discordantes, comme dans ces tableaux expresssionnistes qu’admire le Faune : « les têtes de poupées studieuses des lampes penchées sur leur travail, les formulaires aux angles verts prenaient une teinte vert forêt, insupportable et torturante. Aux murs pendaient des panneaux de lumière vides et biscornus » ; « le ciel, plein à craquer de feuillages, de nuages, de rayures et de couleurs. Il y en avait trop, du haut en bas. Jusqu’à la faucille de la lune qui venait déjà de se ficher sur une branche » ; ou, plus corsé :« : Halte !; là, encore noter les horaires./ Sous la lune ocre de l’arrêt (vert pâle son visage « H » d’aise) ; incommode l’écriteau au niveau du cou écritalamachine, bravement ferblancadré, une gueurle de cellophane : ».

     

    À ce plaisir du saccage, inférieur au « seuil de censure », s’en ajoute, dans les passages censément narratifs, un autre, plus intellectuel mais tout aussi angoissant. Car qu’il s’agisse de raconter une promenade à vélo, un bombardement ou, comme ci-dessus, une descente à l’arrêt d’un bus, Schmidt est toujours totalement déconcertant et parfaitement clair. Si bien que la question qu’on se pose en permanence n’est pas : « de quoi diable parle-t-il ? », mais : « comment serait-on censé dire ça ? ». Le lire, c’est éprouver à chaque instant l’écart entre son texte et ce que serait un récit « normal », pour réaliser aussitôt qu’il n’est pas de récit normal et voir surgir, par-delà tout récit possible, le fantôme insaisissable du réel.

     

    Malgré sa radicale originalité Schmidt reste, surtout en France, relativement peu connu, mais est-ce vraiment là un troisième paradoxe ?… D’ailleurs lui-même a mis en scène sa méconnaissance, disant par exemple à propos d’un de ses romans : « [ sa] non-réception (…) dépassa tous nos espoirs ». D’où la mythologie qui s’est développée autour d’un personnage resté en même temps semi-confidentiel : l’ermite de la lande, l’ennemi des critiques, etc.

     

    Et il est vrai qu’il n’est pas tout à fait fréquentable. Les éloges de la RDA que lui dicte sa détestation pour l’Allemagne d’Adenauer passent mal, de nos jours vertueux. Et à propos du nazisme : « que ta main droite ignore. Aussi, je l’élève dans une ébauche de salut hitlérien, mais, en même temps, je serre le poing gauche, le libre. C’est ainsi que je fais deux parts de ma vie : la droite qui sert l’État, et la gauche qui serre le poing ». On ferait mieux comme héroïsme, aux yeux de tous les héros en chambre. Au moment de la mort de son fils engagé dans la SS et tombé sur le front russe, le narrateur du Faune dit ce qui doit sans doute être considéré comme une métaphore du rapport de Schmidt à la vie sociale et familiale : « Ma femme a envoyé sa casserole de pommes de terre dans le portrait du Führer et elle s’est payé une crise de nerfs. (Moi : je ne ressentais rien. Absolument rien. C’est une chose qu’on ne devrait avouer à personne, mais Paul m’était plus étranger que le dernier des inconnus croisés dans la rue. Aujourd’hui encore, je suis capable de pleurer sur la mort de [Fenimore] Cooper. Mais < mon garçon > ? Je reconnaissais en lui le vide et la consternante médiocrité de sa mère !…) »

     

    Décidément cet homme ne respecte rien : il faut le lire.

     

    P. A.

     photo http-//fr.wikipedia.org

     


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