• photo Pierre AhnneQuoi de plus étrange qu’un livre de Yôko Ogawa ? Petits oiseaux, roman récent de la prolifique auteure japonaise, dont j'ai parlé lors de sa sortie en 2014 (même éditeur, même remarquable traductrice), mettait en scène deux frères unis et préservés du monde par leur connaissance de la langue des êtres ailés. Le récit ne consistait guère qu’en la description des rituels complexes et inexpliqués qui rythmaient la vie des deux héros, et tissaient autour d’eux une atmosphère de conte que n’altérait en rien l’environnement réaliste.

     

    Dans le livre qui paraît aujourd’hui, on retrouve peu ou prou tous ces éléments, avec si possible un degré de bizarrerie et de sophistication supplémentaire. Il se mesure à la difficulté de résumer une intrigue pourtant peu fournie en rebondissements, et à la nécessité où on se trouve pourtant de le tenter, si on veut laisser entrevoir un peu de l’univers profondément singulier que compose l’écrivaine nippone.

     

    « Chien maléfique », « strates » et « filaments »…

     

    Leur mère n’a jamais été épousée. Quand « la benjamine » meurt après avoir été léchée au visage par un « chien maléfique », cette femme anonyme s’installe dans la villa que son ancien amant lui a laissée en dédommagement après l’avoir abandonnée. Elle ordonne à ses trois enfants survivants de renoncer à leurs noms et de s’en choisir de nouveaux en piochant au hasard dans une des encyclopédies qui tapissent les murs de l’ancien bureau paternel : la fille, âgée de 11 ans, devient Opale, les garçons, 8 et 5 ans, seront Ambre et Agate. La maison est entourée d’un immense jardin, plus ou moins retourné à l’état sauvage. « Vous ne devez pas sortir à l’extérieur du mur de briques, dit leur mère (…). — À cause du chien maléfique, répondit Opale. — Oui. Il est là, tout près, il guette le suivant ».

     

    Ils vivront donc là jusqu’à leur adolescence, attendant tout le jour leur mère partie travailler. C’est cette vie, rien de plus, que nous raconte une narratrice dépourvue elle aussi de nom, ancienne pianiste, qui s’est liée d’amitié avec Ambre, devenu M. Amber, dans ce qui semble être une maison de retraite pour artistes, où il est arrivé bien des années après avoir été « secouru » (on ne saura que très tard dans quelles conditions). Car l’ancien Ambre n’a jamais cessé de produire ces « instantanés » qu’il avait commencé à créer pendant son enfance recluse et qui font encore parfois l’objet d’ « expositions ». « Peut-être [le nom donné au jeune garçon] est-il allé cristalliser directement au fond de son œil gauche ? » Toujours est-il que cet œil, qui a pris la teinte de l’ambre, abrite des « silhouettes », « strates » et autres « filaments », lesquels, reproduits page après page dans les marges des encyclopédies paternelles, composent des figures qui s’animent et semblent surgir des volumes lorsqu’on les feuillette : « Ceux qui à l’extérieur du mur d’enceinte ont été séparés se regroupent en cet endroit ».

     

    Harmonium et varicelle

     

    Il faut, avouons-le, fournir quelques efforts pour pénétrer dans ce livre placé sous le signe de l’inclusion et qui, comme la bibliothèque du père ou l’œil d’Ambre, semble contenir « un vaste univers aux profondeurs insoupçonnées ». Cet univers, c’est d’abord celui de l’enfance, et Yôko Ogawa revisite brillamment le récit pour la jeunesse, tel que des auteurs essentiellement anglo-saxons lui ont donné ses lettres de noblesse. Un monde où tout est animé, où « les feuilles et les tigres fredonn[ent] », où des objets tirés du sol « paraiss[ent] éblouis », entièrement régi par les jeux et les rites inventés par les jeunes héros : on chante tous les soirs d’une voix presque inaudible en s’accompagnant sur un harmonium dont ne sort pratiquement plus un son ; on compose, à partir d’objets tirés d’une mare, un « homme de la tourbe » ; on recueille les croûtes de sa varicelle pour les confier solennellement, dans un bateau de papier, aux ondes du ruisseau qui traverse le jardin ; Opale danse, Ambre s’abîme dans son œil, Agate écoute les leçons de monsieur Signal, qui réside dans son oreille.

     

    Mais si on reste malgré tout loin de J. M. Barrie, c’est que l’enfance n’est pas vraiment ici le pays imaginaire, objet de toutes les nostalgies pour ceux qui auraient préféré ne pas grandir. Ses limites, comme celles du jardin dans le livre ou du livre même, dessinent plutôt l’espace d’un pur jeu poétique — celui qu’inventent les personnages, mais aussi celui de l’écriture. Dans cet espace, Yôko Ogawa introduit successivement de multiples motifs qu’elle conduit tous jusqu’en leurs ultimes ramifications, les tissant et les entrecroisant à coups d’annonces, de reprises et de glissements insensibles, en une fascinante dentelle.

     

    Tout cela confine à l’abstraction. Si bien qu’il n’est pas sûr qu’on doive se laisser entraîner dans le jeu des allégories, pourtant perversement programmé par le dispositif et le piège tendus ici au lecteur. Ce monde clos qui refuse le monde (en voilà une au moins qui ne prétend pas le réparer !), est-ce un microcosme ? Ou n’est-ce pas plutôt le lieu le plus intime et le plus nu ­— celui où se déploie, antérieur à toute volonté de représentation, le geste créateur lui-même ?

     

    P. A.


    votre commentaire
  • Apparitions de Jean Genet, Emmanuelle Lambert (Les Impressions Nouvelles)Emmanuelle Lambert le sait : pour produire du sens, il faut parler un peu à côté de ce qu’on dit. C’était ce qu’elle faisait dans son récent roman La Désertion (Stock, 2018, voir ici), où, grâce à une subtile construction centripète, le cœur du sujet n’était jamais envisagé que depuis ses bords.

     

    « Éclats de vie »

     

    C’était ce qu’elle faisait aussi dans le livre écrit parallèlement à ce roman, et qui paraît aujourd’hui aux Impressions Nouvelles. Comme ce fut le cas pour l’auteure elle-même (1), la narratrice s’y voit confier la réalisation d’une exposition sur Jean Genet. Le texte est, si l’on veut, le récit de ses recherches préparatoires. On la suit aux archives de Paris, où se trouvent les dossiers des pupilles de l’Assistance publique de la Seine ; aux archives de l’armée ; on plonge dans celles de Gallimard ; on se penche sur des rapports médicaux qui repèrent, chez l’auteur du Miracle de la rose, une « intelligence fruste, naïve et réceptive » ; on regarde des photos dans Paris-Match, ou des films. Pas de portrait frontal, donc, d’un écrivain dont la voix nous parvient souvent noyée « dans le fracas de sa sexualité, de son engagement politique » : « Entretiens, Mémoires, correspondances (…), ceux qui se souviennent isolent des éclats de sa vie, leurs papiers enferment des instants de langage et d’humeur ». Autrement dit, des « apparitions », qui, dans leur diversité même et leur caractère fragmentaire, circonscrivent une figure perpétuellement en fuite.

     

    « Un regard à peine supportable »

     

    Car une telle approche est peut-être la plus adaptée s’agissant d’un personnage marqué d’un « décalage initial », « sans cesse déplacé dans le monde, jamais en accord avec l’endroit où on l’a mis, où il s’est mis ». Toujours, par conséquent, à côté de lui-même tel que d’autres (Sartre, White…) l’ont, admirablement, dépeint. De ce point de vue, le choix est cohérent, pour la couverture, du portrait que Gilles Sebhan(2) a fait d’après « l’une des rares photographies où [Genet] est encore pourvu de cheveux » et porte sur le spectateur « un regard doux à peine supportable ».

     

    Il était logique aussi que ce livre excentré sur un personnage décalé fasse naître et abrite des à-côtés divers. Emmanuelle Lambert est, on l’a déjà dit, une artiste de l’écart. Et ses digressions sont superbes : tableaux de ces lieux étranges où le passé dort dans des dossiers, des rituels d’accès qui y mènent ; portraits de personnages, tels celui, brillant, du « Président » qui passe commande de l’expo, celui d’Ernest Pignon-Ernest au travail, celui de Barrault à l’époque des Paravents. On a là, parmi les lambeaux de la vie de Genet, les bribes d’un autre livre possible, qui hante ces Apparitions comme un fantôme supplémentaire. Emmanuelle Lambert poursuit sa réflexion sur les pouvoirs et les pièges de l’absence.

     

    P. A.

     

    (1) Emmanuelle Lambert a été commissaire de l’exposition Jean Genet, l’échappée belle, au Fort Saint-Jean, à Marseille (2016).

     

    (2) Gilles Sebhan, qu’on ne présente plus sur ce blog, est aussi, rappelons-le, peintre. Par ailleurs, il est l’auteur d’un livre intitulé Domodossola, le suicide de Jean Genet (Denoël, 2010).


    votre commentaire
  • vokzal.ruIls récidivent… En 2011, déjà, chez Stock, Éric Faye et Christian Garcin avaient signé tous deux En descendant les fleuves (Carnets de l’Extrême-Orient russe). Les voilà qui mettent aujourd’hui leurs pas dans ceux de l’exploratrice et orientaliste Alexandra David-Néel, pour parcourir un autre Extrême-Orient, celui qui s’étend, dit le sous-titre, Du Tibet au Yunnan. Mais on retrouve le même dispositif : carte en début de volume, photos prises par les auteurs, prologue, épilogue ; et ils persistent à dire je tous les deux, sans qu’il soit jamais possible de savoir qui parle, dans des chapitres qu’ils semblent s’être répartis ; on a quand même parfois quelques soupçons, dans un sens ou dans l’autre.

     

    De toute façon, ce je n’a rien de personnel, même si on sent, au principe même de l’entreprise, le souvenir d’enfances rêveuses, qui affleurent d’ailleurs parfois, comme lorsque le Tibet devient, sous la plume de l’un d’eux, « ce grenier du monde où l’on ne monte presque jamais, où dorment les secrets de famille dans des malles à souvenirs ». Dans l’ensemble, pourtant, la première personne a ici la fonction qu’Éric Faye, à propos de ses récits de voyage, lui attribuait dans le bel entretien qu’il a accordé à ce blog : « une caméra ».

     

    D’un voyage à l’autre

     

    Ce n’est donc pas non plus d’un roman biographique qu’il s’agit, et il faut rendre hommage à nos deux auteurs pour n’avoir pas cédé à une tentation qu’aurait éveillée chez bien d’autres l’existence de celle qui sert, étrangement, à la fois de prétexte et de cœur à leur livre. Car Alexandra David-Néel pouvait, c’est le moins qu’on puisse dire, appeler le roman. Née en 1868, après quelques mises en jambes du côté de l’Inde et de Ceylan, elle se lance, de 1911 à 1925 (donc, de 43 à 57 ans), seule, dans un premier grand voyage entre une Chine en ébullition et un Tibet interdit aux étrangers. Elle séjourne deux mois à Lhassa, déguisée en mendiante locale. Retour en France, publication du Voyage d’une Parisienne à Lhassa (1927). Puis, de 1937 à 1946 (69-78 ans…), elle repart, pour les mêmes destinations. Ce qui ne l’empêche pas de mourir âgée de 101 ans, en 1969, dans sa maison de Digne, où viennent la voir tous ceux qui attribuent carrément des pouvoirs surnaturels à cette spécialiste polyglotte de la civilisation et de la spiritualité tibétaines, auteure de multiples traductions et articles.

     

    Le livre de Faye et Garcin suit simultanément et un peu capricieusement le fil de sa vie et celui de son voyage, ou plutôt de ses deux voyages, que réitèrent, en deux parties, nos deux auteurs. Voyage dans l’espace et donc aussi dans le temps, non seulement parce que le récit alterne son parcours et le leur mais parce que le Tibet, quelle que soit l’époque, apparaît comme le lieu d’un éloignement extrême et « hybride », qui « ne se rédu[it] pas à des kilomètres » : monter à ses altitudes invraisemblables, c’est certes aller au bout du monde mais c'est également y découvrir les fragments d’un passé très lointain aussi. Et ce livre savamment excentré ne cesse de confronter les images de la tradition tibétaine, qui paraissent issues de ce temps immémorial (« toits de tuiles aux rebords cornus », femmes chargées de hottes, « temples coiffés d’or ou de cuivre ») à celles de la frénétique modernité chinoise (4 x 4, complexes hôteliers, zones commerciales pharaoniques).

     

    Yétis, génies, banalité

     

    Un des thèmes récurrents du récit de Faye et Garcin est bien la destruction programmée, par l’économie toute-puissante et le tourisme de masse, de tout ce qui paraît encore détonner dans l’uniformisation générale et le culte du progrès technique. Mais il est également question d’espace, de politique (un peu), de religion (inévitablement), et, vu l’intensité de la ferveur populaire sous ces cieux, de croyances et de prodiges, que les deux écrivains rapportent en souriant mais scrupuleusement : miracles, yétis, bien sûr, génies vivant au fond des lacs, et ceux-ci sont eux-mêmes des « personnes-lacs », qui « expriment des sentiments, pouvant par exemple manifester leur colère par des tempêtes, happant tel quidam sur le rivage ».

     

    Koukou-Nor, Brahmapoutre, panchen- ou tashi-lama, le kaléidoscope des noms propres n’a rien à envier à celui des couleurs, qui éclatent à chaque page. Mais nos auteurs se gardent bien de se laisser emporter sans réserve par le pittoresque. Ils n’y cèdent qu’en s’observant. Et si le charme des évocations de temples ou de monastères est indéniable, comme celui d’une érudition jamais en défaut, on pourra goûter tout autant certains tableaux de villes anonymes, les paysages ternes que traverse le train Pékin-Lhassa, « campagnes rabougries » où « une femme joue avec sa fille dans une cour en terre envahie de parpaings », « un homme marche seul sur un chemin de terre pulvérulente bordé de baraques tristes ».

     

    D’où vient l’attrait qu’exercent ces pages qui chantent ce qu’un des deux auteurs appelle, d’une belle formule, « le bel exotisme de la banalité » ? Peut-être du fait qu’on y sent, toujours en retrait mais plus qu’ailleurs, la présence désenchantée de deux Occidentaux du temps d’après, le nôtre. Et qu’on partage leur mélancolie à parcourir des lieux qui furent autrefois ceux de la grande aventure.

     

    P. A.

     

    Illustration : sur le trajet du train de Pékin à Lhassa


    votre commentaire
  • www.pinterest.frC’est arrivé trois fois dans l’histoire littéraire française… En 1845, Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau et Joseph Méry s’étaient associés pour écrire La Croix de Berny. En 1926, Paul Bourget, Pierre Benoît, Henri Duvernois et Marie de Heredia (sous le pseudonyme de Gérard d’Houville), produiraient ensemble Le Roman des quatre. Entre les deux, Georges Auriol, Tristan Bernard, Georges Courteline, Jules Renard et Pierre Veber écrivirent ensemble cet X… roman impromptu, paru par épisodes en 1895 dans le Gil Blas et que le Mercure republie aujourd’hui dans sa collection « Le Temps retrouvé ».

     

    Sur les cinq auteurs, trois n’ont pas besoin d’être présentés. Pour ce qui est des deux autres, j’avouerai humblement avoir beaucoup appris de la courte et précise préface, due, de même que les notes, à Sandrine Fillipetti. J’y ai lu que Georges Auriol (de son vrai nom Jean Georges Huyot) était poète, chansonnier, peintre et graveur ; que Pierre Eugène Veber était romancier, journaliste, et beau-frère de Tristan Bernard. Tous ces gens, y compris ceux dont la postérité a mieux retenu les noms, fréquentaient plus ou moins la « bohème montmartroise », dépeinte par Courteline au chapitre XXIX.

     

    Qui fait quoi ?

     

    La division en chapitres, justement, semblait prédestiner le genre romanesque à des collaborations de cet ordre, et on peut somme toute s’étonner qu’elles n’aient pas été plus fréquentes. Nos cinq auteurs avaient tiré au sort l’ordre de leurs interventions, qu’ils ne respectèrent pas toujours. Mais, dans l’ensemble, ils s’en tinrent à la règle étendant et limitant ces interventions à un chapitre à chaque fois. Règle d’ailleurs à peu près unique, mise à part l’interdiction de faire mourir le personnage censément principal, X, dont on n’apprendra le nom ( ?) qu’à la fin.

     

    On joue évidemment sans cesse à deviner qui écrit quoi (solutions en fin de volume). Et on n’y arrive pas vraiment, même si Jules Renard est le plus sec, si Tristan Renard et Courteline veulent le plus obstinément faire rire. C’est souvent chez les deux autres qu’il faut chercher de brusques notations poétiques : « Les gaziers avec leurs perches prenaient au vol les papillons de clarté des réverbères » (Veber) ; « Au dehors, on entendait l’aigu glapissement d’un rempailleur de chaises et la mélancolique ritournelle d’une marchande de mouron » (Auriol). Cependant, l’auteur de Messieurs les Ronds-de-Cuir donne, dans une traversée hallucinée du Paris nocturne, un exemple de l’inquiétante étrangeté qui aurait pu faire de lui, s’il n’avait pas tant voulu donner dans le comique, un lointain précurseur de Kafka.

     

    Obsession sexuelle et veau froid

     

     L’entreprise dans son ensemble est d’ailleurs placée, plutôt que sous le signe de l’absurde, sous celui de la loufoquerie délibérée : apparitions et disparitions de personnages, rebondissements d’autant plus improbables que chacun a tendance à suivre sa petite idée (« Je reprends le récit au point où je l’avais laissé, faute de place »), sans trop se préoccuper de ce que font les autres (« Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X…, si bien que je n’étais pas au courant de cette fin prématurée »). En dépit de quoi les clins d’œil entre nos cinq lurons sont incessants (« Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ça, et je déplore que Tristan Bernard se soit laissé entraîner à ce point par la fougue de son imagination »).

     

    Bien sûr, ils s’en donnent à cœur joie pour pasticher les vrais feuilletons populaires, et les phrases comme « La foule devint pâle de surprise » ou les interventions du narrateur sur le mode « On se souvient qu’à ce moment le capitaine, etc. » abondent. On est dans le burlesque, et le choc des tonalités donne souvent des résultats passablement désopilants : « Le mari, avec un violent effort sur lui-même, fit un pas vers sa femme, et, d’une voix un peu altérée : ­— Auriez-vous, lui dit-il, un peu de veau froid ? »

     

    À cela s’ajoute, pour le lecteur actuel, la saveur des détails d’époque et d’une vie urbaine disparue. L’obsession sexuelle généralisée est d’époque, elle aussi. Mais, au total, c’est une face un peu méconnue de la période 1900 qu’on découvre ici, loin de la décadence et de l’esthétique Guimard. Ce qui n’empêche qu’en arrière-plan de ces facéties où toute une société paraît chercher, parfois un peu laborieusement, l’insouciance, des grincements se font entendre qui annoncent sans équivoque les angoisses de la modernité. Décidément, drôle de fin de siècle.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • www.pinterest.frLes éditions Séguier, qui ont leurs bureaux à Paris dans la rue du même nom, se consacrent, disent-elles, aux arts, à « tous les arts ». Et publient des essais, des entretiens, des biographies, avec une prédilection pour les figures de la vie artistique qui, quoique « réputées secondaires », ont exercé en leur temps une influence plus déterminante qu’on ne croit. Ainsi, récemment, de Christian Bérard, dessinateur de mode, et costumier de Cocteau, Jouvet ou Roland Petit (1).

     

    « Chair de Négresses » et villas blanches

     

    Séguier se veut, de plus, « éditeur de curiosités ». C’en est une, à plus d’un titre, que ce roman italien publié en 1921, puis, pour la traduction française, en 1939 (Albin Michel), et réédité aujourd’hui. Belle édition, bien corrigée, dûment annotée, comprenant une postface d’Umberto Eco soi-même, rien de moins. Qu’est-ce qui a conduit le fameux sémioticien à s’intéresser à l’œuvre d’un curieux personnage, né en 1893, mort en 1975, et qui préféra à son nom de Dino Segre un pseudonyme qui lui fut inspiré, dit-on, par le petit-gris que portait sa mère ? Une quarantaine de volumes à son actif (romans, articles, Mémoires, maximes, j’en passe) et une célébrité assez considérable dans l’Italie de l’entre-deux-guerres. Carrière de journaliste qui se développa sous le fascisme, sans trop d’états d’âme, semble-t-il. Eco insiste sur l’apolitisme de l’écrivain mais ne peut cacher que Mussolini aimait ses romans, ni empêcher que le lecteur de Cocaïne ne tique un peu à certaines considérations sur les « Nègres » ou, incessamment, les femmes. Parfois, notre homme fait d’une pierre deux coups : « Dans cette colonie d’Européens écœurés par l’odeur de sauvage qu’exhale la chair des Négresses, le parfum nordique de Maud déchaînerait quelques appétits ».

     

    Il y a une part d’autobiographie dans ce livre qui raconte l’histoire de Tito Arnaudi, lequel a fui son pays natal par chagrin d’amour et, devenu journaliste à Paris, consacre, comme le fit, paraît-il, l’auteur lui-même, des articles à des faits divers imaginaires mais donnés pour vrais. Avec, comme on s’en doute, un franc succès. Le personnage hésite entre deux maîtresses : Kalantan, la riche et belle Arménienne, qui habite une villa « blanche comme un ossuaire et ronde comme un temple grec », et Maud, jeune danseuse italienne qu’il surnommera Cocaïne car elle lui est aussi nécessaire que la poudre blanche qu’il inhale. Si bien que, se décidant en fin de compte pour elle, il la suivra de par le monde, puis, s’en croyant abandonné, s’inoculera le bacille de la typhoïde. Curieuse façon d’en finir.

     

    « Moiteur luisante » et petit-gris

     

    Ce suicide loufoque vient clore un récit qui se meut dans le domaine de la fantaisie et de l’absurde sans perdre pour autant tout contact avec le réalisme. D’où une écriture funambulesque, qui en constitue à l’évidence le principal intérêt. On saute cependant sans trop de remords les interminables dialogues où alternent ping-pong verbal et longues considérations entretissées de mots d’esprit. Ils devaient en venir par la suite à constituer, nous apprend Eco, la manière caractéristique d’un auteur qui s’orienterait simultanément vers le catholicisme et le roman pratiquement réduit à des récits de conversations.

     

    Les paradoxes et les aphorismes, que distingue subtilement dans sa postface l’auteur de La Structure absente (ah, c’était donc pour ça !…), et dont Pitigrilli se ferait une spécialité, sonnent trop souvent à nos oreilles actuelles comme des clichés qui veulent obstinément faire rire. On s’arrête plutôt aux descriptions style Belle Époque, où pointe quelquefois l’influence de l’inévitable D’Annunzio : « Le jaune bronzé et la moiteur luisante de la chair vibraient, frémissaient dans les mouvements félins. Le corps avait des trépidations molles, alternées d’insidieuses et brèves perplexités, comme un jeune jaguar qui hésite et bondit ». On admire des tableaux étranges, d’une modernité picturale : « Dans le noir du jardin, sous la clarté lunaire, se découpait, entre les berceaux et les haies d’évonyme, la blancheur des plastrons encadrés par les fracs ». On est saisi par l’évocation, digne de Genet, des cafés de Pigalle où les cocaïnomanes achètent leur dose. Et puis on se laisse emporter par la vivacité désinvolte de la narration, par ce tourbillon de péripéties qui atteint occasionnellement à la fausse légèreté d’un monde flottant quelque part entre Lubitsch et Guitry.

     

    À tout cela, l’auteur de Cocaïne renoncera donc, hélas. Et Eco, malgré toute sa bonne volonté, finit par poser la vraie question : « Pourquoi (…) s’intéresser à Pitigrilli ? ». Le lecteur italien le fera sans doute pour tirer au clair les raisons d’une mode d’époque et d’un scandale dont il aura, s’il a l’âge requis, perçu les échos (le texte d’Umberto s’intitule : Pitigrilli, l’homme qui fit rougir ma mère). Nous autres Français et d’aujourd’hui resterons peut-être un peu sceptiques. Mais tout le monde sera d’accord sur le dernier mot de la postface : Pitigrilli fut « l’auteur, en tous les cas, d’une trouvaille géniale : son nom de plume (2) ».

     

    P. A.

     

     (1) Christian Bérard, clochard magnifique, Jean-Pierre Pastori (avril 2018)

     (2) En français dans le texte

     

    Illustration : Tamara De Lempicka, Le Turban vert (1929)


    votre commentaire