• Il y a toujours des livres dont on n’a pas le loisir de parler à temps ou qui parviennent trop tard à bon port. Pourtant ils mériteraient bien qu’on en parle. Pendant quelques semaines, en parallèle à mes découvertes de la rentrée de janvier, j’évoquerai donc des titres parus avant la fin de l’année dernière. Comme le magnifique et inclassable « récit » de Peter Handke, paru en septembre 2017.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Risquons sans trembler une définition possible parmi bien d’autres… Littérature : art de parler d’autre chose. Je ne pense ni à l’allégorie ni à la métaphore, ni même à l’effort du langage littéraire pour saisir ce qui se dérobe entre les mots. Mais du discours second dont l’ombre parfois insaisissable plane obligatoirement sur tout ce qui se donne comme littérature : que veut dire Flaubert, au fond, avec cette histoire de petite-bourgeoise de province qui trompe son mari, fait des dettes et se suicide ? et Dostoïevski, avec son étudiant qui tue une usurière ? et Faulkner, quand il nous raconte l’aventure d’une jeune femme violée au moyen d’un épi de maïs par un petit homme toujours bien coiffé ?... Un vouloir-dire hante tous ces récits, quelque chose qu’ils signifieraient en plus de ce qu’ils racontent. On parle de vision du monde. Pourquoi pas ?

     

    « Ce n’est pas possible ! Tout ce sérieux… »

     

    Si la littérature est bien ce discours que double à l’arrière-plan un autre discours virtuel, Essai sur le fou de champignons, paru en 2013 et dont Gallimard a publié la traduction française par Pierre Deshusses en 2017, porte cette caractéristique à un degré d’évidence qui frôle la mise en abyme, tant son sujet affiche d’emblée des allures de pur alibi. Le narrateur, qui ne tente pas de ne pas passer pour l’auteur lui-même, le souligne dès la première page : « Et dans le même temps je me disais malgré moi : "Ce n'est pas possible! Tout ce sérieux au moment d'aborder et d'écrire une chose qui, quoi qu'il en soit, ne va pas changer la face du monde!" ».

     

    De quoi parle en effet ce livre qui s’intitule, comme plusieurs autres ouvrages récents du même écrivain, « essai », mais n’est pas du tout un essai, ni une biographie ni même un véritable récit, sans parler de roman… ? Il commente, disons, l’étrange passion d’un « ami ». Si celui-ci a pendant un certain temps réussi à maintenir le « mouvement de ressac » qui lui permettait d’alterner ses activités d’ « avocat spécialiste du droit pénal » et de chasseur de champignons, il en est venu à sombrer pour finir dans une forme de frénésie qui a conduit sa femme et son enfant à l’abandonner. Avant qu’il ne parvienne à la surmonter, pour rejoindre, en fin de volume, l’écrivain lui-même, dans sa maison isolée, occupé à rédiger le « livre sur les champignons » que le « fou » avait projeté et n’a pas écrit. (« Mais il m’a raconté au fil du temps certaines choses qui devaient y figurer »).

     

    « Sans l’ombre d’un message »

     

    Que veut dire cette histoire, si tant est que c’en soit une ? La psychanalyse aurait certainement quelques éléments de réponse à apporter, considérant l’objet qui est au cœur de l’entreprise et qui, « venant ici et là éclabousser les yeux de [sa] chair lumineuse, véritable éblouissement du premier regard », est paré de tous les charmes d’un « trésor » ; objet qui apparaît ou s’éclipse soudain, et qui peut aussi bien susciter des réactions d’horreur et de dégoût (« Monstres. Êtres hybrides. Bâtards. Créatures archi-corrompues »).

     

    La littérature aussi aurait son mot à dire, en matière de mise en abyme, mais envisagée sous un angle un peu différent de celui que j’adoptais en introduction. Et spécialement la littérature telle que Handke la pratique, qui guette l’épiphanie du singulier dans le quotidien comme le « fou » anonyme traque « l’apparition ou le surgissement d’une forme remarquable entre les innombrables formes qui ne le [sont] pas (…) sur le tapis de feuilles des forêts ».

     

    Mais on n’est pas non plus dans une fable ou un conte à moralité, même si le sujet et sa thématique, disons, forestière, ne sont pas sans imprégner tout le livre d’une discrète atmosphère de merveilleux. Ne nous hâtons pas de figer dans une ou même plusieurs significations ce qui prétend évoquer un « monde sans paroles, sans nécessité de déchiffrements, de décryptements, sans l’ombre d’un message ». Le fou de champignons sait « faire la distinction, au cours des étés, entre le bruissement des chênes, parfois presque un grondement, celui des hêtres, plutôt un tumulte, et celui des bouleaux qui, même par grand vent, [est] plus un froissement qu’une rumeur » ; il a aussi appris « comment les feuilles tomb[ent] toutes différemment en automne selon les arbres ». Cette connaissance d’un langage dépourvu de signification, n’est-ce pas la perception du langage à l’état pur ? Épiphanie, disais-je plus haut, mais peut-être s’agit-il ici de toutes les expériences où « ce qui compte (…) [est] cet instant, le premier, celui du voir et de l’être vu ». Dans cette quête où l’important est de « choisir un beau chemin, le plus beau entre deux, entre tous », n’est-il pas question de toutes les quêtes ? De toutes les aventures, dans cette aventure sur l’ « ultime frontière avant la nature sauvage » ?

     

    Le sujet caché, et partout affleurant, de ce petit livre totalement singulier, semble bien être le pur acheminement vers le sens : ne lui cherchons pas d’autre sens plus restreint. Il y a, au-delà d’énormes différences, du Beckett chez Handke, tant il est vrai qu’il nous offre ici, avec la complicité d’un admirable traducteur, un moment de littérature radicalement réduite au plus essentiel. Avec en plus la grâce d’un prétexte aussi poétique que fragile.

     

    P. A.


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  • http- ikons.e-monsite.comLa géométrie joue un rôle important dans le dernier roman d’Emmanuelle Lambert. On part d’une façade minutieusement décrite : « Sur trois niveaux horizontaux, [le bâtiment] porte les lignes de trois fenêtres à croisées. Leurs petits rectangles sont répartis, pour chaque fenêtre, dans quatre colonnes, en deux masses du bas vers le haut… ». Emmanuelle Lambert, auteure d’un livre consacré à Robbe-Grillet (Mon grand écrivain, Les Impressions nouvelles, 2009), s’amuse ici à pasticher l’auteur des Gommes. Mais elle nous livre ainsi, comme le faisait le maître lui-même avec le « quartier de tomate en vérité sans défauts » qu’il y décrivait, ce qu’au bon vieux temps on aurait sans doute appelé une image-programme. Pas seulement parce que les visions de façades (de préférence illuminées), scandent le récit, pour nous mener, dans la dernière partie, derrière les vitres d’un appartement contenant une maison de poupée éclairée de l’intérieur. « Cette conjugaison du binaire et du ternaire — trois-quatre-deux, trois-quatre-deux — » « rythme » bien sûr le bâtiment évoqué plus haut, mais aussi le livre tout entier, qu’elle organise.

     

    Quartet ou trio

     

    Trois personnages y pensent en effet à un quatrième : Franck (patron harceleur), Marie-Claude (amie maternante), Paul (amant schizophrène) s’interrogent tour à tour sur la disparition d’Eva, laquelle n’intervient directement que dans la quatrième partie. Trois-quatre, donc. Mais aussi trois-deux, puisque ce sont trois couples potentiels pour Eva qui s’esquissent successivement pour sombrer aussitôt chacun dans l’impossibilité.

     

    Et, du coup, trois portraits successifs se composent. Car chacun de ceux qui ont connu Eva se dévoile en se souvenant d’elle. Si, en société, elle « sonne faux », si elle est « hors de propos » au point de sembler quelquefois frôler la folie, elle révèle surtout la folie des autres. Ils ont chacun la leur, qui éclate notamment, dans chacune des trois parties qui leur sont consacrées, au cours d’une scène clé : séance de domination imposée par Franck, dîner catastrophique organisé par Marie-Claude, amour physique avec Paul, en fin de compte le moins fou de tous, évoqué dans un étonnant poème en prose sur fond de jazz.

     

    Le motif dans le tapis

     

    Comme La Tête haute (Les Impressions nouvelles, 2013), dont j’avais cru pouvoir dire que c’était un livre qui « reposait tout entier sur des écarts » (voir ici), La Désertion fait jouer, sinon des voix, au moins des visions, plus concurrentes que complémentaires, disposées autour d’une absence. Parmi tant de romans qui s’acharnent à vouloir produire du plein, celui-ci met le vide en son centre. À l’autre bout du récit, répondant aux rectangles du début, un tapis « gris sombre (…) port[e] en son milieu un losange bleu, au centre duquel un petit rond lumineux » lui confère « un caractère hypnotique ». On ne dévoilera pas ici le rôle exact joué par cet objet dans l’existence d’Eva, mais disons que le rond central apparemment rassurant peut aussi se voir comme l’ouverture d’un gouffre par lequel s’annonce « l’absorption de sa vie entière dans le motif du tapis ».

     

    Car la quatrième partie, où celui-ci fait son apparition, loin de boucler le roman sur lui-même, l’ouvre à une dimension supplémentaire. Certes, tout ce qui précédait baignait dans une atmosphère de violence latente, et la mort était présente dès le début à travers le curieux métier, exercé par l’héroïne, de « nosologue » : « Elle compulsait les causes des décès pour les faire entrer dans un gros ordinateur qui analysait tout ». Cependant, à partir du moment où Eva se prend à « nommer les morts (…), transformant les chiffres et les lettres des codes en patronymes plus ou moins fantaisistes », elle leur confère une individualité qui deviendra vite inquiétante…

     

    Ce livre des regards et des corps se révèle donc en fin de compte un livre sur le pouvoir des noms et des mots. En se fiant aux échos que, d’un angle à l’autre de l’édifice complexe qu’elle élabore, ils se renvoient, Emmanuelle Lambert donne toute son intensité au blanc qui les sépare et qu’ils désignent. Nous rappelant ainsi que le langage a toujours à voir avec l’absence. Que son usage suppose toujours, en somme, une manière de « désertion ».

     

    P. A.

     

    Illustration : Vieira da Silva, Paris la nuit, 1951


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  • Il y a toujours des livres dont on n’a pas le loisir de parler à temps ou qui parviennent trop tard à bon port. Pourtant ils mériteraient bien qu’on en parle. Pendant quelques semaines, en parallèle à mes découvertes de la rentrée de janvier, j’évoquerai donc des titres parus avant la fin de l’année dernière, quelquefois même avant l’été. Et les ouvrages les plus instructifs ne sont pas nécessairement les plus réussis. Exemple…

     

    http- www.dvdclassik.com

     

    Ce qu’on pourrait appeler le roman d’entreprise constitue sans doute un lointain successeur du roman de bureau inventé par Courteline et bien d’autres à l’époque où, avec le développement de l’administration et de l’économie, l’employé allait devenir une des incarnations de l’anti-héros moderne. Mais si le monde des ronds-de-cuir se prêtait volontiers à une forme de comique absurde susceptible de virer à l’inquiétude métaphysique, celui des open spaces et des machines à café paraît moins favorable à la littérature. Pourquoi ? Le discours technique, la critique convenue du système, l’abus de personnages et de situations stéréotypés sont autant de dangers évidents, qui n’épuisent pas la liste des explications possibles… Mais il est toujours permis d’espérer. Olivier Chantraine, pour son premier roman, choisit une thématique risquée, c’est audacieux.

     

    Serge, à quarante-quatre ans, habite avec sa sœur, a un frère ministre des finances, souffre d’une aphasie qui le prend dans les moments cruciaux et cultive une prédilection étrange pour les pharmacies, « ces havres de paix délicieusement aseptisés ». Cela fait beaucoup pour un seul personnage mais il devait être clair dès le départ que celui-là, qui, nous dit-il, n’a « jamais nourri de grandes attentes envers quoi que ce soit », était, dans l’existence en général et dans la vie professionnelle, un « élément », sinon déjà « perturbateur », au moins atypique. Il exerce, étrangement, la profession d’analyste financier, dans une boîte d’optimisation fiscale où l’a fait entrer son frère ministre. Et celui-ci avait bien tort, le connaissant : en travaillant sur un dossier particulièrement embrouillé, Serge découvre un montage destiné à amener, par des voies peu légales, des fonds au parti que ledit ministre vient de créer, et qui s’appelle « La France qui avance ». Oui, parce qu’entre-temps le frère s’est déclaré candidat à la présidentielle, passant ainsi devant le président actuel, peu populaire en fin de mandat, et à qui il devait pourtant tout… Bref. Nous assistons à la libération de Serge, laquelle passe par la conquête de la belle Laura, jeune collègue pleine d’ambition qui lui trouve, on ne sait pourquoi, un charme fou, et, parallèlement, par la découverte progressive de la vérité, qui conduira notre héros, ainsi qu’on s’en doutait, à devenir le « perturbateur » du titre.

     

    Intarissable

     

    Tout cela pourrait par moments être assez drôle si seulement ça ne cherchait pas tant à l’être. Une recherche qui nous fait parfois plonger dans les abysses du comique — on est ainsi prié de s’amuser d’un monsieur qui a mauvaise haleine. Et pas qu’une fois : chaque fois que le personnage apparaît, une fine plaisanterie vient nous rappeler cette particularité désopilante. Mais on a bien d’autres occasions de rire. Les comparaisons, par exemple, incessantes aussi, donnent lieu à un vrai feu d’artifice verbal : « rester près d’elle une minute de plus serait aussi intelligent que de jouer avec un petit fil de fer barbelé sous un grand pin au milieu d’une prairie en plein orage » ; « face à une femme, la majorité des hommes sont aussi vulnérables que des soldats de l’ONU engoncés dans leur gilet pare-balles face au lance-roquettes d’un combattant de l’État islamique posté à cinq mètres d’eux » ; « … dit-il en fixant Laura avec la même lueur dans les yeux qu’un labrador devant une tranche de jambon ibérique abandonnée à l’apéritif sur une table basse de salon ». Comme dit le classique : « Ah, de l’esprit partout ! Cela ne tarit pas ».

     

    L’art du kit

     

    Mais alors, on est obligé de l’avouer, c’est mal écrit. Je sais tout ce qu’on pourrait trouver de problématique à cette expression, et je m’explique. Je ne parle pas de tous les « espace dédié au petit déjeuner » et autres « il m’arrive (…) d’observer ses lèvres bouger ». Mais ces phrases qu’on dirait en kit, faites de « tentatives désespérées », de « vide intellectuel intersidéral » et de « semblant d’avis sur le monde »… De temps à autre, il est vrai qu’en se prenant les pieds dans ses formules toutes faites l’auteur produit des monstres assez réjouissants. Il est ainsi question de flocons qui « s’effondr[ent] les uns à côté des autres », de pieds trop chaudement chaussés et qui « suffoqu[ent] », d’une odeur de café qui « irradie paisiblement [des] narines ».

     

    Tout cela ne serait rien. Il y a aussi le message. Non seulement on pourrait trouver quelque chose d’assez déplaisant à la haine des hommes politiques et au credo du tous pourris partout étalé. Mais fallait-il vraiment nous dire, en toutes lettres, avec componction, que « notre société se noie dans un océan de bavardages » » ; que « leur système est basé sur le fait d’empêcher les fourmis travailleuses de s’asseoir et de prendre le temps de réfléchir au sens de leur action » ; que « le running représente la victoire ultime du capitalisme »… ? Enfin, il paraît que la volonté de réparer le monde avec les vivants qui l’habitent fonde une des tendances actuelles de la littérature. Et on nous avait bien prévenu que le héros, qui est aussi le narrateur, aimait beaucoup les pharmacies…

     

    P. A.

     

    Illustration : photo du film Le Procès, d'Orson Welles (1962)


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  • http-_www.beyond-the-pale.org.ukDrôle de livre, dont l’intérêt se mesure à l’aune des contradictions dont il est bourré et qui le fondent. Cécile Ladjali est d’origine iranienne et c’est, comme chacun sait, en Perse qu’est née l’hérésie manichéenne. Puisque la jeune écrivaine revendique cet héritage au point de diviser son roman en deux parties intitulées respectivement Blanc et Noir, n’hésitons pas à nous montrer, dans notre article, un tantinet manichéen à notre tour.

     

    Des contradictions, disions-nous. Pas toutes délibérées. L’auteure le proclame fièrement en quatrième de couverture, elle est « agrégée de lettres modernes » et « enseigne la littérature dans le secondaire » (ce qui sonne mieux, on l’avouera, que : être prof de français dans un lycée). Cela ne l’empêche pas d’écrire : « Elle enjoint Bénédict d’aller faire cours », « Vous nous serinez les oreilles avec Mallarmé », « Il observe Angélique grignoter » ; ou de parler d’un « petit placard » qui « scelle » des secrets honteux. Et ainsi de suite, je pourrais continuer longtemps.

     

    Style

     

    Ce serait déjà moins gênant si la dame ne faisait pas, à l’évidence, dans le genre style. Une prose brûlante, comme on dit. Ponctuée à tout bout de champ par ce vieux tic des années 1960, censé exprimer quelque chose comme l’intensité : la phrase elliptique, nominale, de préférence. Ça n’arrête pas : « Jet. Éjacule » (il s’agit de pompiers qui déroulent leur lance) ; « Élévation » (là, quelqu’un prend un téléphérique) ; « Cilice. Cellule. Cierge et cire » (on ne sait pas trop pourquoi). Et les images, donc ! « La chair brûlante des mots » ; « les amandes brunes de ses yeux » ; « On s’enfonce dans une ville comme on entrerait dans un sexe de femme »… Elle ne recule devant rien.

     

    Dans aucun domaine… Bénédict, affligé d’une « chromatopsie cérébrale » qui l’empêche de voir les couleurs, enseigne à l’Université de Lausanne, au pays de son père. Avec ses allures ambiguës, il fascine ses étudiants, surtout le jeune Iranien Nadir, et son amie helvétique, Angélique. C’est l’hiver. Neige. Lac gelé. (Blanc) En été, il retourne en Iran, pays de sa mère et, dans l’avion, coiffe son hidjab (Noir) pour redevenir la Bénédicte qu’il/elle n’a jamais cessé d’être, enseigner à l’Université de Téhéran et y choquer les âmes pieuses. Mais, la nuit, elle/il s’habille en homme, pour arpenter les rues et hanter les bas-fonds. C’est là qu’on retrouvera Nadir.

     

    Genre

     

    On le voit, Cécile Ladjali fait aussi dans le style genre. Son roman est drôlement genré. Ben (autant l’appeler comme le font ses amis) est un personnage double, qui « a toujours été à la frontière ». Cela en fait-il un être divisé ou, au contraire, plus complet que les autres ? Les deux. Enfant, « elle était Bénédict(e) et elle était tout : le ciel, la terre, l’eau, le feu, les hommes, les femmes, le monde entier ». Mais, l’adolescence arrivée, « le regard des autres lui [a] dit qu’elle était fille ». Clivé(e) pour cause de conventions (« le sexe est affaire de fluctuation, en vérité »), elle tend à retrouver son unité première, ce qui arrivera, d’une certaine façon, dans le dénouement (lequel s’intitule, bien entendu, « Couleurs »).

     

    Le thème de la dualité se retrouve partout, décliné jusqu’à l’obsession : voile et neige, père et mère, Orient et Occident, Apocalypse de Jean et sagesse soufie, Baudelaire et Abû-Nuwâs. Dans cette tentative de « tout dire : le jour, la nuit, l’eau, le feu, le ciel, la terre, la vie, la mort », on verra, au choix, un enchevêtrement kitschissime de motifs frénétiquement ressassés et tous soulignés quatre fois, ou (car nous sommes en train, vous l’avez bien compris, de glisser sur l’autre versant de notre article) un puzzle assez vertigineux, comme composé de fragments de miroirs. De fait, c’est sans doute un audacieux autoportrait qui se cache dans ce livre où la figure de l’androgyne n’est peut-être que l’allégorie d’une dualité culturelle, redoublée par celle d’un pays tout entier : « Elle n’est pas la seule à être double. Toute la jeunesse iranienne l’est ».

     

    Métaphysique

     

    L’Iran : il est rare d’en entendre parler en littérature. Et une des originalités de Bénédict réside dans le tableau très évocateur qui nous y est donné de la vie quotidienne au pays des mollahs, de Téhéran, ville fascinante et, bien sûr, double, pour le moins. Le grand mérite de Cécile Ladjali tient à ce que ce tableau, poétisé sans être dépolitisé, ne tombe pas pourtant dans le documentaire : elle se situe, crânement, dans une perspective d’abord métaphysique. Pour le pire comme pour le meilleur… Mais ce choix courageux est ce qui donne à son propos une dimension vraiment universelle. Dans son « espoir d’une réconciliation entre ce qu’il n’est pas permis de confondre », Bénédicte est en quête d’une « chose qu’[elle] ne peu[t] nommer ». Or cette chose « invisible », toujours dérobée, qui rassemblerait les contraires dans une continuité impossible est, on le sait, l’affaire de tous.

     

    Alors, Bénédict, de Cécile Ladjali : oui et non ? Non : plutôt, non mais oui.

     

    P. A.


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  • Il y a toujours des livres dont on n’a pas le loisir de parler à temps ou qui parviennent trop tard à bon port. Et pourtant ils mériteraient bien qu’on en parle. Pendant quelques semaines, en parallèle à mes découvertes de la rentrée de janvier, j’évoquerai donc des titres parus avant la fin de l’année dernière, quelquefois même avant l’été. C’est le cas du troublant et par conséquent séduisant roman d’Antoine Bréa.

     

    http-_www.free-attraction-reviews.com

     

    Pour introduire l’affaire criminelle qui sert de point de départ à son Récit d’un avocat, Antoine Bréa se livre au rapide commentaire d’un roman de Richard Millet. Cet incipit déconcertant annonce, si j’ose dire, la couleur : on n’est pas, malgré la collection, dans un roman noir ordinaire, avec ce livre qui pratique dès le départ l’art insidieux du décalage.

     

    Pourtant, on s’y laisse prendre : efficacité d’une narration lisse et nerveuse, méandres d’une intrigue qui, partie d’un meurtre horrible sur fond de conflit familial, va plonger dans les marges de la guerre menée par le PKK aussi bien contre l’État turc que contre l’État islamique. Tout le monde, dans l’affaire, semble manipulé. À commencer par le héros-narrateur, l’avocat du titre. On a évoqué, à propos du récit d’Antoine Bréa, aussi bien Kafka que John Le Carré, et les déboires de son personnage anonyme au cœur de la machine judiciaire et carcérale rappellent bien ceux d’un Joseph K. L’auteur est, sous un autre nom, avocat comme son héros : c’est dire s’il s’y connaît en matière de monde judiciaire — et de romanesque.

     

    Couteaux dissimulés et belles hémiplégiques

     

    Mais le vrai sujet réside-t-il bien dans ces péripéties pleines de couteaux qu’on dissimule dans son anus, de crimes d’honneur, de crimes tout court et de services secrets ? Le texte, bourré de citations cachées (et avouées en fin de volume — mais le sont-elles toutes ?) glisse à tout moment dans les marges de l’histoire, où se joue, peut-être, l’essentiel. Il y est question de bourgades provinciales par temps pluvieux, de mésaventures absurdes, de nuits passées près de belles hémiplégiques, des malaises d’un narrateur lui-même en permanent décalage avec la réalité dans son ensemble, sa propre personne comprise (« On parle, dans ce que j’ai lu, de phobie sociale »).

     

    Comment ne pas douter de tout ce que nous dit celui qui déclare benoîtement : « Il n’est pas rare qu’après coup des épisodes de ma vie m’aient paru empreints d’équivoque, entièrement irréels même, au point de ne les évoquer qu’avec appréhension devant ceux censés y avoir pris une part… » ? À mesure que le roman progresse, on se sent pris soi aussi d’un étrange vertige. Qu’il s’empare de nous à la lecture d’un texte en apparence si profondément ancré dans l’actualité la plus immédiate est révélateur quant à sa véritable nature : plutôt qu’une fiction politico-policière, ce Récit d’un avocat est une réflexion élégante et matoise sur les pouvoirs et les pièges de la parole littéraire.

     

    P. A.


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