• www.francebleu.frJérémie Lefebvre a l’imaginaire sociologique. On le sait depuis La Société de consolation (Sens & Tonka, 2000), plongée désopilante dans le monde de l’entreprise. Et ça s’est confirmé avec Le Collège de Buchy (Lunatique, 2012), peinture au vitriol de l’école républicaine, ou L'Italienne qui ne voulait pas fêter Noël (Buchet-Chastel, 2019), portrait de la famille petite-bourgeoise au temps de la consommation de masse. Dans ce roman-ci, paru en 2016, notre auteur allait, si on peut dire, au bout de sa logique : montrer non pas un groupe social, mais une société tout entière, révélée à la lumière d’une hypothèse radicale.

     

    « Équité, Solidarité, Dignité »

     

    Aux mois de mars et d’avril d’une année imaginaire, la République française est renversée. Le président et le gouvernement se retrouvent en exil, la première dame et quelques hauts privilégiés sont exécutés en place publique, l’Assemblée, dissoute, est remplacée par une « Convention nationale », qui abolit la propriété immobilière, annexe Monaco, et organise des transferts de population : les habitants des « villes martyres » de la banlieue se voient installés dans les villas et les appartements des quartiers chics, tandis que les riches, déclarés « citoyens sursitaires », sont recasés en HLM.

     

    « C’est pas un régime communiste », dit un de ses soutiens. « C’est une dictature anticapitaliste libérale ». Quelque chose qui n’a, en effet, rien de léniniste, mais rien de vraiment commun non plus avec l’incertain et protéiforme populisme dont on parle tant. Les références les plus visibles renvoient à la Révolution française (même si la devise nationale devient « Équité, Solidarité, Dignité » — des mots à la mode). Mais, quand la Convention de 1792 accouchait, fût-ce au forceps, d’un monde nouveau, celle d’Avril invente un système fondé sur le ressentiment. Passion redoutable, on le sait au moins depuis Nietzsche. Qui peut se vanter d’y échapper ?

     

    « La vie sur terre, tu m’excuseras… »

     

    Qui est bon ? Qui est méchant ? On n’approuvera certainement pas cette femme qui se délecte aux exécutions publiques (« T’as ton portable ? Faut filmer ça ! ») ; mais pas davantage les auteurs de cette « affiche placardée dans une rue de Toulouse » : « Ce sont les parasites, les assistés, les racailles qui bénéficient de ce régime pendant que les honnêtes gens travaillent ». On n’approuvera personne. Cependant, si cette dystopie ne nous emmène pas chez Moore, on n’est pas davantage chez Orwell et Huxley. On serait plutôt quelque part du côté de chez Swift : comique grinçant (à propos de la guillotine, sortie de son placard : « Il faudra sûrement passer de l’antirouille, faire marcher la mécanique ») ; ironie généralisée. Et la grande spécialité de Lefebvre : l’inconfort. Celui du lecteur, bien sûr, confronté, entre rire et malaise, à toutes ses ambivalences, et ne pouvant s’empêcher de partager les sentiments de ce « conventionnel » atterré de sentir s’opérer en lui la transformation de l’homme civilisé « en barbare autorisé » (« Quelque chose, en moi, avait envie de voir ça »).

     

    D’autant qu’il ne faut compter ni sur un narrateur ni sur un héros pour nous offrir une instance tierce et la possibilité d’un choix, même ambigu. Si c’était un roman, ce serait un roman choral : séparés par des décrets pris par la « Convention », des avis à la population et autres notes de service, des monologues se succèdent, dans un ordre qu’on suppose conforme à la chronologie des événements, donnée en annexe. On entend ainsi les voix d’une jeune femme arrêtée dans une agence de mannequins, d’une enseignante ravie, de journalistes effarés, d’une dénonciatrice, de bourgeois exilés en banlieue, d’un homme de milieu populaire qui n’a pas envie de quitter son quartier…

     

    C’est ce choix formel qui révèle, bien sûr, le vrai propos. L’important n’est pas l’événement supposé, la farce historique, grotesque et violente, mais les réactions, c’est-à-dire les discours, qu’elle suscite. Ce montage de voix est un formidable kaléidoscope de langages possibles et, au-delà, une galerie de portraits digne d’un La Bruyère contemporain. Voici le technicien jargonnant (« Il y a une difficulté évidente à se maintenir dans une posture d’observateurs »), le représentant du bon sens populaire (« ben après, les riches, ils sont pauvres !... alors il faut les mettre dans les maisons des riches, puisqu’ils sont pauvres, et que les pauvres sont riches ! »), l’intellectuel (« Tu ne peux pas avoir le même rapport à l’art que moi parce que tu ne l’envisages pas depuis le même endroit ni avec les mêmes références »), la bourgeoise catholique (« La vie sur terre, tu m’excuseras (…), ce n’est quand même qu’un passage, alors qu’on soit dans un château ou dans un HLM… »). Voici, plutôt qu’une analyse socio-politique ou une fable apocalyptique, le bruissement du monde tel qu’il est : la société bouleversée de Jérémie Lefebvre, c’est la nôtre.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • tigerloaf.wordpress.comRappelons les faits… Apollonie Sabatier (1822-1890) fréquentait l’hôtel Pimodan, dans l’île Saint-Louis, où elle connut, entre autres, Baudelaire et Gautier. Plus tard, elle tint, rue Frochot, un salon fort connu, où affluait le gratin des lettres et des arts, Flaubert, Musset, Berlioz, tutti quanti. Ils l’appelaient « la Présidente ». Elle avait été installée là par son amant en titre, Alfred Mosselman, homme d’affaires et collectionneur, celui-là même qui la fit sculpter par Auguste Clésinger, d’après moulage : Femme piquée par un serpent, statue torride et grand scandale du Salon de 1847.

     

    Éthéré, mais pas complètement…

     

    On sait surtout d’Apollonie que Baudelaire l’idolâtra et lui dédia plusieurs poèmes des Fleurs du mal, « Harmonie du soir », par exemple. Messieurs Lagarde et Michard nous apprenaient, jadis, que la Présidente répondait aux aspirations spirituelles du poète, qu’elle était l’amour éthéré, idéalisé, auquel faisait pendant le pôle charnel, Jeanne Duval. Ce qu’ils ne nous apprenaient pas, c’est que la relation Charles-Apollonie ne fut pas toujours à cent pour cent éthérée, mais aussi malgré tout un tout petit peu charnelle. Et, là, c’est moins clair : amants une fois ? plusieurs ? débuts en 1852 ? 1857 ? et la fin, en 1857 ? 1862 ?...

     

    Claire Debayle, dans ce livre paru en mai 2019, opte franchement : une seule nuit d’amour, le 27 août 1857, quelques jours après le verdict du fameux procès. Ce premier roman raconte cette unique fois. Unité de temps rigoureuse, donc, et indéniable habileté pour faire tenir, à coups d’analepses, deux vies en l’espace d’une soirée et à peine 150 pages. Les amateurs de petits formats, dont je suis, sauront apprécier.

     

    Convulsions, frétillements et cédrat à la menthe

     

    Sur la vie de Baudelaire, on n’apprendra, pour être franc, pas grand-chose de très nouveau. En revanche, c’est un beau portrait de femme que brosse ce texte qui va et vient entre les points de vue alternés du poète et de sa muse, mais revient toujours à la muse. Laquelle en revient toujours à la Femme piquée par un serpent. Cette exhibition de ses charmes aux yeux lubriques et hypocritement choqués du Tout-Paris, Apollonie ne s’en remet pas : « Cette image de moi (…) me rangera pour toujours au rayon des femmes de plaisir. Peut-être même qu’on oubliera la muse et la Présidente que je suis ». Pour « racheter l’outrage », il y a Charles, qui la célèbre « en créature éthérée, sans geignements ni convulsions. En idéal féminin, loin des jarretières et des corsets, des bouches ardentes et des aisselles âcres ». Seulement, comment Charles rachèterait-il, s’il persiste à voir en elle un être « aussi idéal que la Sainte Vierge » ?... Tout le livre repose sur cette contradiction, qu’il résoudra en croisant les deux thèmes, dans un chapitre clé dont on ne dira ici rien de plus.

     

    C’est aussi le portrait (très érudit) d’une époque. Et, surtout, d’une ville à cette époque : « Paris, capitale du plaisir, bordel de l’Europe », à « l’heure où la ville frétille avant les spectacles nocturnes : théâtres, bals à chahut et à cancan, cafés-concerts où l’on sirote liqueurs et rengaines »…

     

    Mais le plaisir du lecteur, lui, vient surtout d’une écriture qui ne recule pas devant le pastiche malicieux : « L’air a la chaleur du sang, et invite à la nonchalance. Le boudoir est tapissé de satin couleur lune, et engage à la rêverie ». Et Céline Debayle n’a pas peur non plus de frôler le kitsch. Toujours dans le registre bipolaire : « D’une grâce orientale, elle éloigne la touffeur pour garder fraîches ses aisselles baignées de cédrat à la menthe », ou, pour ceux qui préfèrent : « Son fard de céruse camouflant rides et humeurs suinte dans l’air moite, corrompu d’odeurs de fricot ». Huysmans n’est pas très loin, avec un peu d’avance. Mais c’est très bien comme ça.

     

    P. A.

     

    Illustration : Auguste Clésinger, Femme piquée par un serpent, 1847


    votre commentaire
  • photo Pierre AhnneEn janvier 2012 paraissait On ne tue pas les gens, d'Alain Defossé,également grand traducteur, disparu en 2017 (voir ici). Le roman disait les charmes d'une campagne morose. Le récit d'un fait divers y servait de prétexte à la mélancolie des désirs inaboutis et à la quête fiévreuse du fin mot qui se dérobe.

     

    Pour lire mon article d'alors, cliquez ICI.


    1 commentaire
  • frenchdistrict.comEn octobre 2011, j’étais ravi par Le Ravissement de Britney Spears, de Jean Rolin, magnifique roman sur le regard, qui hypnotise par les mots.

     

    Pour lire mon article d’alors, cliquez ICI.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique