• Scrabble, Michaël Ferrier (Mercure de France)

    www.etsy.comPour fêter une enfance… On songe souvent à ce titre et à ce recueil de Saint-John Perse, en lisant le livre, ponctué de photos, que Michaël Ferrier consacre à ses dix ou douze premières années, passées dans un pays d’Afrique. On y pense pour la langue, poétique et musicale, pour les courts paragraphes, éclats de souvenirs où tous les sens sont convoqués, la « pourpre des flamboyants » ou les « capsules roses et rouges du savonnier » répondant aux sons des voix féminines et aux parfums des onguents et des fards, qui composent « une fête florale, un poème parfumé ». On y pense aussi pour le ton, lequel sait, sans emphase, se faire incantatoire et rythmé : « L’enfance : le temps passait, les années se suivaient, traversées par les cris des oiseaux, gorgées de papayes et de mangues »…

     

    De l’enfance à la guerre

     

    Le décor où s’inscrivent ces souvenirs paradisiaques, c’est le Tchad à la fin des années 1970. Le général-président Félix Malloum fait face à une rébellion venue du nord et soutenue par la Libye, « tout le monde a le doigt sur la détente ». Et on ne peut se défendre de trouver un peu trop univoquement lumineux le tableau, que brosse l’auteur, d’une époque extasiée où tout était beau et bon — le pays, les hommes, le père (militaire), la mère, le frère…

     

    Mais cette idéalisation apparente dévoilera brusquement son caractère nécessaire lorsqu’elle fera place à son antithèse absolue. Car « la guerre est ce moment où nous nous rendons compte que nous n’avons absolument aucune chance d’obtenir les réponses aux questions que nous nous posons ». Le scrabble du titre se révélera alors, on ne dira pas ici pourquoi, une nécessité narrative, par-delà la fonction d’image-programme qui est aussi la sienne tout au long du récit.

     

    La case étoilée

     

    « Je me revois dans la cour », écrit le narrateur, « assis avec mon frère devant les lettres et les lignes, soupesant chaque mot pour en connaître la place et le chiffre ». La partie qui se joue, c’est celle des souvenirs. À mesure qu’ils s’entrecroisent, on avance dans le temps, et l’espace se déplie en cercles concentriques : la maison, la cour, l’école, la ville… On passe ainsi du dedans au dehors, du cercle familial au monde du boy, du gardien et de leurs épouses, de l’enfance aux portes de l’univers adulte, où l’irruption du conflit armé précipitera le jeune héros, témoin effaré des meurtres et des atrocités commis en pleine rue.

     

    Les visions enchantées qui précèdent montrent alors rétrospectivement leur vraie nature : débris d’un paradis perdu, elles constituaient aussi un écran protecteur devant des images insoutenables. Sous l’immédiateté et la limpidité apparentes, c’était un jeu baroque et trompeur qui se déroulait autour « d’une case centrale étoilée », comme au scrabble. Le passe-temps innocent des enfants et des vieilles dames fournit ici bien plus qu’une métaphore astucieuse : pièce dans le jeu des souvenirs et jeu lui-même, il superpose, au travail de la remémoration, celui des mots, et, à la figure de l’enfant, celle de l’écrivain. De ce véritable écrivain de la mémoire que, après François, portrait d'un absent, Michaël Ferrier, décidément, se révèle.

     

    P. A.


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