• Sofia s'habille toujours en noir, Paolo Cognetti (traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Liana Levi)

     Sofia s'habille toujours en noir, Paolo Cognetti (traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Liana Levi)Dans le roman de Paolo Cognetti une activité revient avec insistance : trier, jeter. De vieux jouets, des tableaux…, le motif culminant au dernier chapitre dans le récit d’un montage cinématographique censé réduire vingt heures de rush à deux heures de film. Sans doute y a-t-il là une manière de mise en abyme, car ce que le livre nous offre est bien ce qui semble « rester » de l’histoire de Sofia après semblable travail d’élagage et de réduction. Soit dix fragments, pourvus chacun d'un titre. L'éditeur nous indique que Paolo Cognetti a joué « à merveille de son savoir-faire de nouvelliste » mais on aurait grand tort de considérer comme des nouvelles ces dix éclats d'une existence quelque peu chaotique. Tout l'intérêt est en effet dans les vides qui les relient.

     

    Ceux-ci sont d'autant plus sensibles que la disposition des séquences évite systématiquement et savamment l'ordre chronologique. S'adressant à son héroïne devenue actrice le narrateur lui dit : « Les acteurs ne sont que des voyageurs du temps. Comme tous les autres, peut-être, mais s'ils sont ballottés par un mystérieux chauffeur, toi, tu sais piloter ». Nous voilà prévenus. Et on s'abandonne avec une certaine jubilation à ces mouvements incessants en avant ou en arrière, dont le caractère imprévisible n'empêche en rien — et ce n'est pas le moindre mérite de l'auteur— de suivre parfaitement les aventures de Sofia depuis la naissance jusqu'au seuil de l'âge adulte. Pourtant ça déménage : on change à chaque fois non seulement de période et de lieu mais aussi de point de vue, voire de mode narratif, passant de la troisième personne à la deuxième ou à la première, et les rappels ou anticipations qui renvoient d'un chapitre à l'autre, non plus que les ruptures de ton ou d'angle à l'intérieur d'une même scène, ne contribuent pas à calmer le jeu.

     

    « Roman-mosaïque » si l'on veut, cependant la formule échoue à rendre compte d'une caractéristique frappante du livre de Paolo Cognetti : la vitesse. Ce n'est pas pour rien que le père de Sofia est ingénieur chez Alfa-Romeo. À l'image d'une « époque rapide », le récit procède par ellipses, accélérations et sommaires abrupts. Ce qui n'empêche pas, autre prouesse, une certaine profondeur, mais suppose une distance par rapport à des personnages toujours vus en surplomb, tels que les jeux de l'Histoire et de la biologie les façonnent à leur insu : « Chose incroyable, l'Union soviétique était au bord de la crise. Les républiques baltes la quittaient l'une après l'autre, proclamant leur indépendance sans que Moscou réagisse. Ce matin-là, mue par le même élan subversif, une cellule s'était rebellée dans la muqueuse interne de l'estomac de Roberto, (…) et elle résistait maintenant aux attaques du système immunitaire ».

     

    La vie de Sofia et de son entourage apparaît du coup en perspective cavalière, comme on aurait pu dire à des époques plus lentes. Mais autour d'elle les autres, même dessinés avec soin, n'occupent la scène qu'un temps. Dans cette suite de tableaux c'est elle la constante, si l'on peut ainsi parler d'un personnage dont le léger strabisme, le visage imperceptiblement dissymétrique et le métier font la métaphore du livre lui-même. « Tu promènes tes identités telles de petites sœurs bagarreuses », lui dit-on. Bagarreuse, elle l'est, avec un talent certain pour ce qui est de semer l'anarchie sur son passage, d'où le noir du titre. Et ce caractère instable, insaisissable, forcément révélateur fait d'elle un point de diffraction idéal par lequel tout passe : les instants, les villes, Milan, Rome et New York, sa propre histoire, celle des autres, et, encore une fois, l'Histoire majuscule, celle en particulier de l'Italie, des années de lutte et de plomb à nos jours.

     

    Tout cela aurait pu faire une saga laborieuse avec psychologie et considérations socio-historiques. Seulement Paolo Cognetti sait que les mots font perpétuellement signe vers d'autres mots en un jeu de glissements et de renvois incessants. En soumettant à cette propriété du langage son écriture et la conception même de son roman, il colle au portrait d'une époque décentrée et rapide autant que d'un personnage qui en est lui-même le reflet. Résultat, au lieu de la saga, on a un jeu de piste nerveux, drôle, d'une modernité sans tics. Ce qui vaut quand même nettement mieux.

     

    P. A.

     

    photo http-_www.richardledroff.com

     

    Ce texte est paru une première fois le 12 septembre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


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