• Trieste en sa lumière, Patrick Boman (Ginkgo)

    https-_www.monde-du-voyage.comAu seuil d’une pause estivale qui sera aussi celle de ce blog, le moment semble bien choisi pour parler récits de voyages. Ils ne m’attirent pas, d’ordinaire. Mais je vois bien leur intérêt : sous cette dénomination prudemment imprécise peuvent se cacher bien des choses, au point qu’il y a sans doute autant de récits de ce type que de types d’écrivains-voyageurs. Bref, un sous-genre qui se rit des genres. Et plus encore peut-être quand il est pratiqué par quelqu’un comme Patrick Boman : non seulement l’homme se plaît, il le dit lui-même et les quelque trente volumes que compte son œuvre en témoignent, à emprunter et traverser même les genres les plus mineurs ; mais en feignant de les adopter il ne peut s’empêcher de les prendre au rebours de ce qu’on attend d’eux. N’a-t-il pas consacré un livre à la Lorraine en hiver (Cœur d’acier, Arléa, 2011), un autre aux restaurants chinois de Paris (Le Palais des saveurs-accumulées, Le Serpent à plumes, 1989), et son Retour en Inde (Arléa, 2009) ne consiste-t-il pas essentiellement en descriptions de chambres d’hôtel ?

     

    Promenades

     

    On ne s’étonnera donc pas si Trieste en sa lumière, qu’il publie aujourd’hui chez Ginkgo, tient du journal intime, du guide touristique, de l’essai de philosophie historique, du poème, et ne saurait en définitive mieux se définir que comme appartenant au genre délicieusement désuet et nécessairement incertain de la promenade — tant il est vrai que tout le livre et son écriture même semblent procéder d’une véritable obsession ambulatoire.

     

    Pourquoi Trieste, où notre auteur s’obstine, d’avril 2012 à octobre 2014, à retourner, et qu’il ne cesse alors de parcourir dans tous les sens, poussant parfois jusqu’au localités voisines de Muggia ou de Miramare, voire dans la Slovénie toute proche ? Pour l’atmosphère de cette cité florissante au temps des Habsbourg puis condamnée, depuis son rattachement à l’Italie, à une mélancolie souriante et provinciale, bien entendu. Pour, aussi, l’aura éminemment littéraire qui la nimbe, et les figures de Svevo, de Saba, de Joyce, de tant d’autres, triestins ou de passage, prêtes à surgir au détour de chaque ruelle ou entre les buissons des vieux jardins ensauvagés. Pour, surtout, l’identité impossible et multiple qui fait de la ville l’image même du livre qui ici s’efforce, à coups de fragments juxtaposés, de la peindre. Car, parlant de Trieste, « l’envie est grande de gloser jusqu’à plus soif sur l’incertitude et l’ambiguïté élevées au rang des beaux-arts dans la cité des confins, et sur l’impossible définition de la triestinité ».

     

    Éloge du « mal cousu »

     

    On comprend dès lors la fascination d’un écrivain lui-même rétif, nous l’avons dit, aux classifications, et d’ailleurs franco-suédois, pour une cité à la fois italienne, autrichienne, slave, dont l’histoire comme la physionomie sont le reflet de cette bigarrure. La parcourir, physiquement ou par l’écriture, devient une descente en soi qui frôle l’exercice spirituel ; « Je laisse ce que je ne suis pas me construire, je laisse le confluent me bâtir, moi qui ne suis rien de tout cela, "en archipel et en creuset" de Latin-Teuton-Slave. Identités de morceaux mal cousus qui ne peuvent être désormais que les authentiques, le reste étant jactance ».

     

    Les identités : voilà les grandes ennemies de Patrick Boman. Du moins quand chacune se croit identique à elle-même et refuse de voir les fêlures qui la fondent. De cet aveuglement on pourrait trouver mille exemples, qu’ils soient d’ordre psychologique, ethnographique, social, j’en passe, il n’y aurait pas à chercher loin. L’histoire de Trieste en offre d’autant plus que le mélange et l’entrelacement sont au principe même de la ville. Et notre auteur ne manque pas une occasion de stigmatiser les passions nationalistes des uns ou des autres, telles qu’elles se manifestèrent alternativement dans le passé chaotique de cette anti-Venise. Réhabilitant au passage, avec un brin de provocation, l’époque prospère et somme toute tolérante de l’Empire austro-hongrois, dont le port sur l’Adriatique était la quatrième ville, après Vienne, Budapest et Prague.

     

    Et prêchant d’exemple, dans son éloge du « mal cousu », par une écriture amie de l’asyndète, de l’éclat, de la notation brève ainsi que, toujours, de l’humour, art, comme chacun le sait, de la juxtaposition : « Les feuilles des platanes sortent à peine, des pigeons mendiants et fornicateurs s’affairent au milieu de travaux laissés en plan et un goéland s’attaque avec insistance à un sac-poubelle — de bien mauvais pauvres que ces volatiles ». Ou, dans un registre plus proche du haïku : « Soir, ciel d’un bleu "de velours", néons des hôtels, d’un rouge soyeux, goélands patrouillant en silence ».

     

    Tout cela valait bien que j’ajoute un post-scriptum à mes Lectures pour l’été.

     

    P. A.


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