• Un dimanche à Ville-d’Avray, Dominique Barbéris (Arléa)

    www.rivagedeboheme.frL’action de ce petit livre dure le temps d’un film, et sa lecture guère plus. Un dimanche du début de septembre, la narratrice quitte Paris pour aller à Ville-d’Avray rendre visite à Claire Marie, sa sœur. La fille de celle-ci part au cinéma, voilà les deux femmes seules dans le grand jardin. C’est le moment que choisit Claire Marie pour raconter : « J’ai fait une rencontre, il y a des années, je ne te l’ai jamais dit ? Il m’est arrivé quelque chose ». Son récit durera jusqu’au retour de Mélanie, que son fiancé a laissée au coin de la rue. « C’était très bien », dit-elle, « un film que j’ai vraiment beaucoup aimé ».

     

    « … Ce qui aurait pu arriver »

     

    L’autre film, le vrai, celui auquel on pense, c’est, bien sûr, Cybèle ou les dimanches de Ville-d’Avray, œuvre presque unique de Serge Bourguignon, dont la singularité mélancolique en noir et blanc fascina les spectateurs de 1962. La sœur de Claire Marie s’en souvient aussi : « Un homme jeune, un genre d’étudiant, emmenait se promener une petite fille (…). Il l’emmenait aux étangs. Ils jouaient tous les deux, rien de plus (…). Je pensais aux jeux clandestins de la petite fille avec l’homme, et aux rencontres de ma sœur avec Hermann. Dans le film, on ne savait pas ce qui aurait pu arriver, car, à la fin, les policiers abattaient l’homme ».

     

    Dans le livre de Dominique Barbéris non plus, on ne sait pas ce qui aurait pu arriver, si Claire Marie, la mal-nommée, n’avait pas rebroussé chemin, en proie à une panique soudaine, alors qu’elle était sur le point de sonner à la porte de l’étrange Hermann, avec qui elle n’aura partagé, comme Cybèle, la petite fille du film, que quelques promenades silencieuses dans le parc de Saint-Cloud ou au bord des étangs dits « de Corot ». Enfin, si ce qu’elle prétend est vrai. Car on n’est pas bien sûr, en fait, de ce qui est arrivé ou non. « Ma sœur m’avait-elle vraiment dit la vérité ? », s’interroge la narratrice. « Qui sait la vérité ? Qui la saura ? Qui se souviendra de nous ? » Ou, en d’autres termes, car l’humour ne manque pas dans ce texte tout en demi-tons : « Sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (…) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure ».

     

    « Des angles morts »

     

    Bref, « il y a toujours du jeu dans l’espace et le temps. Des angles morts ». Un tel angle s’ouvre au cœur du roman, qui n’est rien d’autre, c’est là sa force et sa radicalité discrète, qu’une promenade mélancolique et souriante autour d’un centre toujours refusé. « L’espace et le temps » disposés autour s’en font subrepticement la métaphore. À commencer, évidemment, par les fameux étangs, autour desquels on se retrouve souvent à tourner sans rien dire. Mais le fait que tout, en somme, se passe un dimanche, avec « le degré de vide, d’incertitude légère, d’appréhension vague (…) qui caractérise un dimanche », n’est pas un hasard non plus. Et, pour finir, Ville-d’Avray même, dont le nom sonne de page en page comme un refrain ironique et obsédant, devient tout entier, avec son élégance bourgeoise et sa tranquillité un peu morose, une métaphore à son tour. De quoi ? Celle qui nous parle, à peine entrée dans ces quartiers où « des fleurs fleuriss[ent] toutes seules dans [les] jardins inoccupés », sent remonter les souvenirs d’enfance, de l’époque où elle et sa sœur étaient amoureuses de Thierry la Fronde, puis de Rochester dans Jane Eyre, encore un film, interprété par Orson Wells, dont Hermann, bien plus tard, sera une lointaine réincarnation.

     

    La paisible commune des Hauts-de-Seine serait-elle le pays de la mémoire ? Celui des occasions manquées ? Ou Ville-d’Avray serait-il le nom de la part secrète, au plus intime des êtres, qui échappe au regard des autres, et peut-être au leur ? Le récit ne tranche pas. On reste sur le bord de l’étang. Parmi les nombreuses références, littéraires et autres, que le texte effleure au passage, il y a, outre les films cités, Tchekhov ; Corot, bien sûr ; et, par conséquent, Nerval, puisque, certains s’en souviendront, les tableaux de l’un illustraient les œuvres de l’autre dans un « manuel de littérature » bien connu, « en première ». En lisant Dominique Barbéris, on ne pense pas tant au poète d’El Desdichado, que se remémore son héroïne, qu’au conteur des Filles du feu. Chez elle, comme chez lui, tout est dans l’atmosphère. Et, comme chez lui encore, la nostalgie de l’enfance et la douceur des arrière-saisons n’empêchent pas l’impression de flotter à la surface d’un abîme, d’autant plus vertigineux que curieusement familier. « Il faut savoir ce qu’est l’automne à Ville-d’Avray »…

     

    P. A.

     

    Illustration : Corot, Souvenir de Mortefontaine (1864)


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