• Un jour par la forêt, Marie Sizun (Arléa)

    Un jour par la forêt, Marie Sizun (Arléa)Au cours de l'entretien qu'elle m'a fait l'amitié d'accorder à ce blog, Marie Sizun citait, parmi les écrivains dont elle se sentait proche, Virginia Woolf et Henry James. Pour ma part je la rattacherais plutôt à la famille des Dabit ou des Luc Dietrich, auquel on pense souvent en lisant La Femme de l'Allemand ­— la violence en moins. Des auteurs que j'aime, comme j'aime le ton singulier de Marie Sizun, sa délicatesse sans esbroufe.

     

    Dans Un jour par la forêt on retrouve ses thèmes privilégiés : l'enfance, le père enfui, le tête-à-tête forcément compliqué avec la mère. Sabine, onze ans, collégienne à la dérive, a trop honte de sa « grosse maman » pour supporter d'assister à l'entretien que la prof de français a exigé d'avoir avec elle. « La petite » fugue et erre tout un jour dans Paris, où elle rencontre un couple d'Anglais épris de culture française. Mieux comprise par ces étrangers que par ses proches, elle découvrira grâce à eux les beautés de sa propre langue, des poèmes que l'école n'avait pas su lui faire aimer (en particulier celui de Victor Hugo qui a dicté le titre), et sa propre vocation d'artiste. À la fin de la journée, de retour chez sa mère, Sabine est « devenue grande ».

     

    Marie Sizun, ancien professeur, se lance donc dans un genre périlleux : le roman-sur-l'école. Et le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne pèche pas par complaisance à l'égard des enseignants. Mesdames Lemagre (lettres) et Dujonc-Debray (mathématiques), on n'aimerait pas les avoir comme profs, ni même comme collègues. Il est vrai que les enfants ne sont pas gâtés non plus, et la narratrice n'édulcore rien de leur cruauté ni de leur haine des différences, notamment sociales. Car si Sabine « sait bien qu’elle n’est pas comme les autres », ce n’est pas seulement pour des raisons psychologiques, mais parce qu’elle habite « rue Bakounine », « derrière le périphérique ». Voilà qui est clair.

     

    Bref, personne n’est très gentil dans cette histoire de classes et de classe. Heureusement qu’il y a « la petite ». Pour le coup, qu’est-ce qu’elle est mignonne ! Un peu trop. Les choses du sexe n’éveillent pas en elle la moindre curiosité, elle a des pensées poétiques, des culpabilités exquises… Tout cela, il faut bien le dire, est un petit peu manichéen. On frôle même parfois le cliché : les enfants « qu’on laisse sur le bord de la route », la gentille prof de dessin seule à comprendre l’incomprise, l’analyse scolaire trop cérébrale qui ne permet pas de saisir la beauté des textes, alors qu’en faisant appel à la sensibilité… Mais en même temps c’est une des originalités du livre ce fil conducteur de la littérature qui le parcourt de bout en bout. « Dans la rue », Sabine « regarde », « voit ce qu’on ne voit ni à la maison, ni à l’école » et « attrape des mots au vol » : partout « il se déroule une histoire, il n’y a qu’à regarder ». Cette enfant sera écrivain, pas de doute. D’ailleurs son errance à travers Paris la mène d’un fragment de poème à l’autre, remémoré, entendu par hasard ou découvert grâce à ses mentors britanniques. Le vers de Hugo dont le titre s’inspire scande sa marche. Évidemment c’est un peu regrettable dans ce contexte que le texte de Rimbaud intitulé « L’Éternité » soit cité de façon fautive — nul n’est à l’abri d’une étourderie mais que personne dans toute la maison Arléa ne se soit avisé de l’erreur laisse perplexe. Passons.

     

    L’important, c’est que malgré tout la petite musique de Marie Sizun s’impose. Avec sa désuétude affirmée, sa manière sereine d’assumer l’héritage du roman psychologique, elle finit par triompher des réticences, on se laisse prendre. C’est que l’auteur du Père de la petite possède un art unique de la spirale et des petites touches. Ébauchés en phrases brèves et comme au passage, les thèmes sont laissés en suspens pour être repris un peu plus loin, développés, croisés, avec une exactitude dans la construction et une délicatesse dans le détail qui forcent l’écoute. On écoute, donc : à sa manière, qui n’est pas tonitruante, Marie Sizun en dit long sur les effrois et les exaltations de l’adieu à l’enfance.

     

    P. A.

     


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