• Un Raskolnikoff, Emmanuel Bove (L’Arbre vengeur)

    photo Pierre AhnneL’Arbre vengeur, dynamique petite maison proche de Bordeaux, veut avoir « un œil sur le patrimoine, un autre vers le présent ». Dans le champ de vision du premier de ces deux yeux, on trouve Léon Bloy, Paul-Jean Toulet, Remy de Gourmont, Bernanos, bien d’autres. Dont Bove, avec une réédition de Mes amis, ainsi que sa traduction du Conte de deux villes, de Dickens. Et, en cette rentrée, avec une longue nouvelle, parue en 1931 dans une revue mensuelle éditée alors par Fayard, Les Œuvres libres, puis réunie par Samuel Tastet, en 2018, à deux autres textes, sous le titre général de Une trilogie noire.

     

    On y trouve deux thèmes récurrents chez l’auteur d’Armand : la misère et la culpabilité. C’est le second motif surtout qui pourrait rattacher à Dostoïevski l’écrivain d’origine russe, Bobovnikoff, de son vrai nom. Comme le titre le suggère, c’est presque un pastiche que ce récit où on trouve une enquête de police, un inspecteur retors, le meurtre d’une vieille femme, une jeune femme simple et dévouée…

     

    « La vertu de l’espace »

     

    Mais on pense aussi à l’auteur de Crime et châtiment pour d’autres raisons. Il y a de l’homme du souterrain chez Pierre Changarnier, qui prend un plaisir amer à humilier Violette, sa compagne du moment (« Tu es une pauvre loque (…). Tu n’as même pas le respect de toi-même. N’est-ce pas que c’est vrai ? »). Et le thème du double est aussi au cœur de l’étrange histoire qui nous est contée. Sans le sou, évidemment, Changarnier et Violette errent dans les rues par temps de neige. Une algarade dans un café leur fait rencontrer un « petit homme », lequel leur raconte dans quelles circonstances il a assassiné sa femme et échappé à la justice. Changarnier, aussitôt, veut lui-même se livrer à la police, pour expier un crime qui reste mystérieux : « Ce qui est terrible, c’est de rester seul avec le crime que l’on a commis, c’est de fuir le châtiment, c’est de le craindre », dit-il. Or, voilà que, au détour d’une rue, il est bel et bien arrêté, et conduit au commissariat. Il en ressortira vite, disculpé du meurtre dont on le soupçonnait (une bijoutière) et délivré de l’acte qu’il n’a sans doute jamais commis.

     

    Le texte, qui, comme toujours chez Bove, tire son caractère poignant d’une apparente platitude, oscille entre ironie voisine du second degré et tragique absurde. Tous les personnages sont la proie d’une manie ambulatoire : Violette croit « à la vertu de l’espace. Sortir, pour elle, [a] toujours été l’espoir… » ; Changarnier ne cesse de s’arrêter dans des cafés pour en ressortir presque aussitôt ; nous le quittons marchant (« Plus personne ne nous barrera le passage »).

     

    « Où suis-je ? », se demandait-il dès la première page. Voilà bien la question qui habite les pâles héros de Bove : où être, dans un monde dont ils sont exclus sur un plan non seulement social, mais métaphysique. Si bien que leurs vagabondages sans but ne sont que l’allégorie des nôtres. Derrière le roman russe du XIXe siècle, Beckett et la modernité française sont là.

     

    P. A.


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