• Une rançon, David Malouf (traduit de l'anglais par Nadine Gassie, Albin Michel)

    Une rançon, David Malouf (traduit de l'anglais par Nadine Gassie, Albin Michel)On ne tombe bien sûr pas à tout bout de champ sur un grand livre. Le plus souvent on commence à lire dans l'incertitude puis au bout de quelques pages ou un peu plus on décide qu'on va aimer ou pas — dans un cas comme dans l'autre, sans réserve : les articles en demi-teinte ne sont pas très intéressants. Mais les œuvres comme Une rançon s'imposent tout de suite, sans qu'il y ait rien à décider. Dès les premiers mots (« La mer a de nombreuses voix », et la magnifique description qui suit) on comprend où on s'aventure.

     

    Parmi ces voix de la mer il y a celle de la mère d'un des héros, Achille, et l'ouverture du roman de David Malouf nous plonge immédiatement dans le bruissement des histoires, légendes immémoriales et rumeur de textes antiques. Ici il s'agit du chant XXIV de L'Iliade, ni plus ni moins. Ce final très connu de l'épopée d'Homère raconte, rappelons-le, comment le vieux Priam demande à Achille et obtient de lui le corps de son fils Hector, auquel il fera rendre les honneurs dus aux héros.

     

    On est d'abord frappé par la rigueur et la simplicité du dispositif. Malouf ne joue pas au plus fin : pas de modernisation indiscrète ni de pacotille historicisante ; l'écrivain australien suit le déroulement du récit homérique, faisant quelquefois résonner les échos du texte même (le lavoir de pierre « où jadis, avant la guerre, les femmes troyennes avaient coutume de descendre rincer leur linge », « le lieu où le Scamandre, dans sa course sinueuse à travers la plaine, creuse deux cours d'eau distincts dans le gravier blanc de son lit »). Mais, se glissant entre les mots du texte ancien, il fait surgir comme un autre récit possible qui serait resté caché dans ses plis. Un tel travail, comparable à celui de Thomas Mann à partir de la Bible dans Joseph et ses frères, constitue d'abord une réflexion sur l'art même de la narration, et l'auteur lui-même le souligne dans sa postface : l' « intérêt principal » de son livre « réside dans la relation elle-même — pourquoi relatons-nous des histoires et éprouvons-nous le besoin d'en écouter, comment les histoires se transforment-elles par le récit qui en est fait ».

     

    De l'épopée antique, cette histoire-ci tire une seconde qualité qu'il faut bien appeler la grandeur : noblesse sans affectation du ton, de l'écriture, admirablement restituée par la traduction ; précision du détail et régularité du rythme d'où résulte l'impression d'assister aux phases d'un rituel. Aussi bien tout est-il, évidemment, déjà joué, et chaque personnage se sait pris « dans la longue perspective du temps » à travers lequel il se déplace quelquefois, à la faveur d'une vision ou d'un rêve, pour contempler ce qui, inéluctablement, aura lieu.

     

    Mais c'est aussi d'une autre histoire qu'il s'agit ici. Moderne ? Oui, si parmi les caractères de la modernité il faut compter le sens des rapports entre ancien et nouveau. Le texte homérique effleurait déjà le thème : « J'ai osé, moi, ce que jamais encore n'a osé mortel ici-bas : j'ai porté à mes lèvres les mains de l'homme qui a tué mes enfants » dit le Priam de celui que nous appelons Homère (505-506, traduction Mazon). Malouf s'empare de cette problématique et en fait le leit-motiv de son livre. Son vieux roi est conscient d'être « entré dans un espace jusqu'alors inhabité » où « chaque geste [est] encore à inventer, chaque mot à redécouvrir ». Par là, il est sorti de son rôle traditionnel et a fait naître un autre Priam, comme David Malouf tire des marges du récit ancien un récit différent, qui est pourtant la même histoire. Le thème du double et du dédoublement le parcourt tout entier : Achille, perdant Patrocle, s'est perdu lui-même ; Hector, qu'il tue alors que celui-ci porte l'armure de Patrocle, laquelle est aussi la sienne, le précède de peu chez les morts ; devant le père d'Hector il se souvient de son propre père, Pélée, et pense à son fils, Néoptolème. Toutes ces dichotomies convergeant en fin de compte en celle qui oppose l'image figée, conventionnelle, imposée par le poids du temps, à la capacité de s'en évader pour découvrir une forme de vérité. Ainsi Priam dit-il de sa propre démarche : « J'y trouve une sorte de liberté (…) : une chance [pour Achille] de se libérer de l'obligation d'être toujours le héros, comme on attend toujours de moi que je sois le roi ». L'inouï, le nouveau, l'individuel, contenus et cachés dans les bornes de l'ancien et des modèles hérités du passé : cette idée, qui rend le roman de David Malouf possible, est aussi le sujet de la réflexion  qu'il y mène et qui pourrait s'entendre sur le plan littéraire comme sur celui de l'histoire, collective ou individuelle. Elle lui apporte aussi la troisième qualité des grands textes, la profondeur, et achève ainsi d'en faire une œuvre qui ne démérite pas face à celle qu'elle ne trahit que pour la célébrer.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 22 août sur le site du Salon littéraire

     


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