• Vialatte et les Fruits du Congo

    www.africa-onweb.com.jpg Autrefois existait un temps intermédiaire qu’on appelait l’adolescence. Maintenant c’est terminé, à onze ans, d’un seul coup, les enfants se mettent à se comporter en petits adultes. À moins que ce ne soit le contraire et qu’on reste enfant toute sa vie, ce que tendrait à suggérer le spectacle de ces hommes de plus de trente ans qui font de la trottinette vêtus de pantacourts et passent leurs loisirs à des jeux vidéo.

     

    Peut-être d’ailleurs cette histoire d’adolescence était-elle une invention purement littéraire née avec le sentiment bourgeois de la famille, un thème courant de Beaumarchais à, disons, Salinger, avec un pic entre le début du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale ? Non qu’il n’y ait plus de personnages âgés de quinze ou seize ans en littérature, mais les ouvrages qui les mettent en scène ne contiennent plus pour autant que je sache les célébrations de l’adolescence en tant que telle qui ont longtemps marqué le traitement du motif.

     

    D’où peut venir ce goût de toute une littérature pour l’âge ingrat ? Du fait qu’il est incertain, passager, fuyant, placé dès le départ et par définition sous le signe de la nostalgie, donc du lyrisme ? Si une instabilité essentielle est bien ce qui le définit, Alexandre Vialatte était spécialement appelé à en faire son grand sujet. Il y était destiné par son style, que caractérise avant tout la pratique raisonnée du déséquilibre. Chacune de ses phrases balance entre lyrisme, justement, et trivial, de façon à se résoudre en accord dissonant : « Te souviens-tu des soirs dorés comme des icônes qui figeaient le ciel autour des clochers des églises et faisaient clapoter sur l’eau l’ombre chinoise de toute la ville dans une laque de gelée de coings ? » ; « le rhum et la mélancolie nous berçaient l’âme d’une houle qui allait et venait entre la poésie et l’appréhension stomacale ». L’emploi du zeugma constitue d’ailleurs un symptôme évident de cette prédilection pour l’entre-deux (« Le portrait de Mme Lamourette montrait une dame lymphatique qui avait de l’âme et les cheveux frisés »). Et les vers blancs (« C’est que l’or du mirage a des lueurs tenaces »), qui semblent faire retomber d’aplomb la phrase, sont trop nombreux pour que leur solennité apparente n’introduise pas le décalage d’une ironie supplémentaire. Bref avec Vialatte on ne sait jamais très bien « sur quel pied danser », de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si ses deux principaux romans se proposent de saisir l’essence d’un âge indécis, peut-être mythique, et oscillant paraît-il entre gravité et insouciance.

     

    Ces deux romans, ce sont Battling le ténébreux et, bien sûr, Les Fruits du Congo. Après avoir été longtemps l’homme-qui-a-fait-découvrir-Kafka-en-France, Vialatte a connu dans les années quatre-vingt une gloire passagère et relative. Elle reposait surtout sur les chroniques, où les véritables amateurs de textes courts et les paresseux trouvaient leur compte. Mais Les Fruits ont quand même un temps été proclamés « livre culte ». C’est vite retombé. Même si l’ouvrage est reparu dans « L’Imaginaire », peu de gens en fait l’ont lu.

     

    Et c’est vrai qu’il y a un côté daté dans ce gros roman un peu bavard. Il est plein de l’humour, des rêves et du quotidien des collégiens des années vingt ou trente, un temps où le « lorgnon », le « faux col » et la « chaîne de montre » étaient « l’uniforme de tout le monde ». Mais justement. À la nostalgie censément propre à l’âge, à celle du narrateur pour ses années de jeunesse, vient se superposer aujourd’hui dans un effet supplémentaire celle qu’éprouve le lecteur pour une époque qu’il ne connaît qu’à travers des photos jaunies. D’ailleurs le retour au passé est le principe même de l’entreprise, puisqu’il s’agit aussi d’une réécriture du livre réputé le chef-d’œuvre en la matière : lieu féerique entrevu qu’on peine à retrouver, fête étrange, héroïne qui se dérobe et meurt, duo de personnages masculins dont l’un, le narrateur, est le faire-valoir de l’autre, tout y est, c’est bien Le Grand Meaulnes. Mais un Grand Meaulnes réussi, c’est-à-dire peut-être encore plus somptueusement raté. Car si la seconde moitié du roman d’Alain-Fournier paraît ne pas tenir les promesses de la première cette faiblesse n’en est pas une dans un texte dont le vrai sujet est la déception. Et si Vialatte revient parfois jusqu’à l’écœurement sur les mêmes images et les mêmes phrases, c’est que le ressassement incantatoire est sans doute la meilleure méthode pour restituer un peu de l’ivresse que procurent les mirages.

     

    « Ces Îles on les voyait à l’autre bout de la ville, du haut des remparts du collège, et il n’y eut jamais rien de si plat, de si nu, de si désolé (…). Mais la distance et notre bonne volonté se conjuguaient pour en tirer merveille ». Comme les Îles, tout dans ce livre semble vu à distance, dans la nostalgie de l’illusion, du désir, ou peut-être d’une nostalgie originelle. Le narrateur, compagnon du héros, dit déjà de lui : « Sa vie se racontait dans ma tête à l’imparfait, cette vitre de musée des héros littéraires ».

     

    Et il est de fait que ce roman rempli d’événements paraît bizarrement figé dans une interminable pause, pleine de détails grossis jusqu’à l’absurde. « La maison du garde-barrière avait l’air d’un jouet sous la lune, et des pots de géranium qui étaient sur ses fenêtes montait une drôle d’odeur, amère et froide, comme métallique ». L’absurde, un fantastique très rigoureusement construit, encore des moyens (kafkaïens ?) pour restituer la vision propre à la période de la vie où derrière le chatoiement des apparences est censé se profiler le fond tragique des choses. Plus on avance dans le roman plus on s’enfonce dans un univers inquiétant, nocturne, réversible, peuplé de figures alternativement hostiles et bienveillantes, comme « la grande négresse » de l’affiche qui promet les fruits du Congo aux jeunes gens incités par elle à s’engager dans les Marsouins. Au bout du chemin qu’elle leur montre, que trouveront-ils sinon un sort funeste. « Tout ça s’était passé comme dans les refrains de l’aveugle. C’était la loi du deuxième couplet ou du troisième, bref celui de la fatalité ». Quand il écrit, en 1949, Vialatte sait, comme nous, où conduisent les années trente. Son savoir surplombe le livre pour faire de la fin des héros le présage d’autres malheurs. Mais si le tragique imprègne aussi ce texte singulier, c’est un tragique drôle, discordant, toujours en équilibre instable. Tonalité unique qui fait des Fruits du Congo, plutôt qu’un roman culte, un grand roman.

     

    P. A.

     photo http-//www.africa-onweb.com

     


  • Commentaires

    6
    Marion
    Mercredi 29 Mars à 21:06

    Merci infiniment pour ce bel article sur Vialatte, encore si peu reconnu à sa juste valeur. C'est un plaisir de lire un tel avis et de lui découvrir d'autres adeptes, en espérant que d'autres le découvrent encore grâce à votre texte !

      • Jeudi 30 Mars à 09:24

        Vialatte commence heureusement à être connu mais il reste à ma connaissance trop peu commenté sur le plan stylistique, qui fait pourtant en grande partie son originalité. Non que je prétende combler un manque !...

        En tout cas vos compliments me font plaisir.

    5
    gilles S.
    Vendredi 28 Juin 2013 à 18:03
    Cher professeur, d'où vient que j'ai toujours été fasciné par le titre de Battling le ténébreux, reparu dans la collection L'Imaginaire quand j'avais vingt ans, sans pourtant jamais allé jusqu'à lire le livre qui se cachait en dessous. Le spécialiste que vous êtes a peut-être une explication.
    4
    Dimanche 12 Mai 2013 à 16:49

    Merci, je suis heureux que mon billet vous ait plus, et plus heureux encore qu'il vous ait incité à lire jusqu'au bout ce livre étrange et faussement bancal.

    3
    Dimanche 12 Mai 2013 à 10:57
    Magnifique critique! J'aime Vialatte pour ses chroniques (http://edouardetmariechantal.unblog.fr/2012/12/29/chroniques-de-la-montagne-alexandre-vialatte-eeee/), je l'ai découvert romancier avec Battling et maintenant Les Fruits du Congo, livre que j aurais abandonné à la moitié si je n'avais lu votre texte (le style, c'est bien et c'est même essentiel mais nous sommes des hommes et nous avons parfois besoin de drame, ou d intrigue... La première moitié du livre en manque, on dirait que Vialatte promène sa loupe sur la petite ville, dans le taudis de Theo, la maison de Fred, la soupente du vieil avocat, les îles, sans qu'on décele de prime abord le fil dramatique, Battling était plus concentré), je viens de le finir, je ne regrette pas, merci infiniment...
    2
    Mardi 21 Août 2012 à 08:27

    Le titre est fascinant (et le roman superbe, très désenchanté), quant aux raisons pour lesquelles tu as résisté à l'idée de le lire, qui suis-je pour risquer une interprétation?...

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