• Vous n’avez pas vu Violette ? Marie Sizun (Arléa)

    http-_www.grandpalais.frLe bandeau reproduit un tableau d’Edward Hopper intitulé Compartiment (Compartment C, car 293, 1938) : une femme seule, assise dans un train, retirée sous l’abri d’un grand chapeau et dans la lecture d’un livre ou d’une revue ; banquette confortable, petite lampe murale ; par la fenêtre on aperçoit un pont, peut-être une forêt, un crépuscule qui rougeoie. La solitude, la fuite présumée du wagon, l’évasion dans la lecture ou le rêve, le contraste entre un intérieur chaleureux et un environnement mélancolique, voire inquiétant, tout, dans cette image, semble renvoyer aux thèmes les plus profonds du recueil de nouvelles que Marie Sizun Marie Sizun publie moins d’un an après son roman La Gouvernante suédoise. C’est ce qu’on appelle une illustration bien choisie.

     

    Femmes en fuite

     

    Car les personnages principaux de ces vingt courts récits sont tous des femmes, et des femmes en fuite. Que fuient-elles ? Leurs maris. On les comprend. Scènes, humiliations, à l’occasion violences, voilà le quotidien de leur vie conjugale. Le sommet étant peut-être atteint quand un de ces époux, par déplacement pourrait-on dire et faute de pouvoir en faire autant de sa compagne, lance les deux hamsters des enfants contre le mur. Un mouvement d’humeur… Et lorsque l’homme, conjoint ou amant, n’est pas cruel, il est faible, finissant toujours par abandonner celle qu’il prétendait aimer pour retourner chez l’autre. Il y a dans cette systématicité quelque chose, on doit l’avouer, d’un peu lassant. Le lecteur, comme Diogène avec sa lanterne, cherche désespérément un homme (digne de ce nom), un couple serein, ou cette Violette, peut-être, que le titre annonçait et qui, dans le dernier récit, vient offrir enfin l’image d’un amour heureux — entre le mari et l’amant, c’est peut-être pour ça.

     

    En effet, à y mieux regarder, ce recueil qui parcourt tout le genre de la nouvelle (portraits, instantanés, récits à chute…) nous conduit de l’enfer conjugal à des tableaux plus nuancés, même si toujours assez sombres (« Et je pensai qu’elle l’aimait (…), cet homme prétendument terrible. Et que lui aussi l’avait aimée, sinon il serait parti… »). Il n’empêche : dans l’ensemble, les hommes sont méchants ou lâches, les femmes fragiles ; pas question de lutter, pour elles, l’évasion est le seul autre choix, au sens propre ou dans le monde des rêves. C’est un peu simple, évidemment, on en vient à se demander pourquoi, d’abord, elles les ont épousés, et, d’autre part, si ce navrant tableau méritait vraiment d’être décliné en tant de variantes.

     

    Le goût de l’intime

     

    Mais, bien sûr, il y a autre chose. L’enfance, d’abord. Dès que Marie Sizun y touche, elle retrouve la vérité déchirante et la simplicité efficace qui faisaient la grâce de La Femme de l’Allemand ou, plus récemment, de La Maison-Guerre. D’ailleurs, le seul homme vraiment complètement aimable dans ce recueil est, évoqué dans deux beaux récits, le père de la narratrice. On interprétera si on veut…

     

    Quant à nous, revenons au tableau de Hopper. Avec son personnage plongé en lui-même, isolé dans un endroit pourtant public, posé dans un décor auquel sa solitude même confère la densité et le mystère que revêtent parfois les choses, le peintre américain ne saisit-il pas l’essence d’un certain rapport à soi, et de ces moments où chacun de nous éprouve sa propre et fugace présence au monde ? Avant que Barbe-Bleue ne revienne au logis et ne se mette à lancer les hamsters contre les murs, les héroïnes de Marie Sizun profitent souvent de son absence pour éprouver et savourer un tel sentiment. L’auteure d’Un léger déplacement apparaît alors une fois de plus comme un grand peintre de l’intime. « Il [a] neigé toute la journée et le jardin [est] blanc, blanche aussi l’orée de la forêt et tout [est] parfaitement silencieux »… En quelques lignes, Marie Sizun crée l’atmosphère dans laquelle ses héroïnes rentrent en elles-mêmes, non pour méditer, mais pour simplement être là. Délaissant pour un moment la psychologie et la physiologie du mariage, elle retrouve alors sa vraie musique, celle qu’on a envie d’entendre.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    Michel
    Mardi 6 Juin à 07:13

    Ce livre laisse un goût de trop peu. J'avais  été emballé , voire envoûté par "Plage", mais ici , j'accroche mal. Le genre de la nouvelle est difficile. On est vite dans la répétition.
    Bien sûr, il demeure cette profondeur, et cette petite musique "sizunienne". Mais, sincèrement, il y a encore des hommes "bien", foi... de commentateur masculin !

     

      • Mardi 6 Juin à 19:29

        Pas faux, comme je le suggérais moi-même...

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