• À bois perdu, Alain Galan (Buchet-Chastel)

    À bois perdu, Alain Galan (Buchet-Chastel)Il y a des livres qu'on aimerait aimer… Et celui-ci, vanté de surcroît dans la presse littéraire  par un chroniqueur habituellement bien inspiré, a tout pour plaire a priori : on comprend vite qu'en dépit de ce qu'annonce sa page de titre il n'aura pas grand-chose de romanesque, et même qu'il ne s'y passera pour ainsi dire rien ; il affiche dès le départ un même dédain résolu de toute mode ; enfin, il se présente comme un hommage à Flaubert, et, qui plus est, au « roman » lui-même si audacieusement problématique qui conte les « aventures » de Bouvard et Pécuchet.

     

     Mais Flaubert, c'est le style… D'où vient le malaise que, dès la première page, on ressent à lire les phrases où le narrateur explique son intention de retracer l'histoire du pupitre double (nom technique : chameau) qui lui tient lieu de table de travail ? « Non que ce meuble à écrire soit une pièce rare, qu'il témoigne, bonheur-du-jour ou billets doux, d'un style recherché ou qu'il porte l'estampille de quelque maître ébéniste habile à travailler l'acajou et l'amarante. Bien au contraire, sa rusticité (…) et la gémellité de ses plateaux inclinés donnent à imaginer l'humble fonction à laquelle, jadis, on le voua ainsi que la tâche répétitive des deux commis qui, faisant leur la patience des éphémérides, durent s'y tenir en vis-à-vis… »  Phrases complexes, incises, mots rares (« gémellité », « éphémérides », « amarante »…), tournures délibérément « littéraires » (« non que… », « quelque maître… ») dont certaines penchent sérieusement vers le cliché (« humble fonction »). Pas de doute : cet homme fait du style, ce qui est tout autre chose que d'en avoir un. Oh, j'ai bien compris qu'il en faisait avec un soupçon d'ironie, avec le minimum de distance requis pour sembler ne pas être dupe. Son « meuble à écrire », j'ai bien vu, n'a rien, dit-il, de « recherché ». Mais tout ça n'y change rien, au contraire : on est dans la préciosité souriante mâtinée de dénégation. Très indigeste.

     

    Et cette première impression ne fait hélas que se confirmer au fil des pages : métaphores lourdement filées (le chameau « retint ma main d'une longe discrète » ; « Quarante années durant, nous avons, lui et moi, partagé la peine d'encre, faisant cause commune pour affronter les journées harassantes sous le halo jaunâtre d'un soleil artificiel ») ; flopées de vocables techniques ou savants dans le seul but de faire joli — et ce ne sont que « chouannage », « précelles », « lignomètre », « parentèle psittaciforme »… Comme de juste, ce qui est vrai de la phrase l'est du livre dans son ensemble. L'usage revendiqué de la digression, le goût de l'anachronisme et le parfum vieille France, tout cela, qui pourrait avoir autant de légitimité que de charme, paraît ici convenu, faussement désinvolte et authentiquement appliqué. C'est du Vialatte et du Calet sans la grâce qui fait d'eux Calet et Vialatte.

     

    Et puis, l'absence d'action je suis pour, mais enfin… Quand à la place on me propose, avec des mines gourmandes et comme autant de merveilles, des histoires d'héritages, de notaires  et de champs de pommiers aussi passionnantes à lire que le cadastre, ça ne prend pas. Comme ne « prennent » pas ces personnages d'érudits et de vieilles demoiselles qu'on est probablement censé trouver pittoresques mais qui sont si inconsistants qu'on a du mal à croire qu'ils aient attendri l'auteur lui-même.

     

    Il faut attendre la page 123 (sur 188) pour que l'enquête menée par lui ou par son narrateur sur les traces de leur chameau revête un semblant d'intérêt. C'est trop tard. Ah, le « bureau à double pupitre » était celui que Bouvard et Pécuchet ont fait fabriquer pour se remettre, revenus de tout, à la copie ? Ainsi, ils auraient existé pour de bon ? Tiens, tiens… Et tout cela, pour dire que l'écriture manuscrite est appelée à disparaître ? Il s'agissait donc d'un tombeau de l'écriture à la main ? Fort bien… Voilà, voilà…

     

    P. A.

     

    photo http-_www.hieroglyphes.fr

     

     Une première version de ce texte est parue le 11 février 2014 sur le site du Salon littéraire

     

     


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