• photo Pierre AhnneDans Si c’est un homme, Primo Levi raconte dans quelles circonstances il a lu Remorques, de Roger Vercel (1894-1957). Malade, le futur grand écrivain de la Shoah fait partie de ceux qui seront abandonnés à Auschwitz lors de l’évacuation du camp par les nazis. Il échappera ainsi à la « marche de la mort ». Mais le «  médecin grec » qui, avant le départ, passe prendre ironiquement congé de lui, ne peut le savoir : « Il lança un roman français sur ma couchette : — Tiens, lis ça, l’Italien. Tu me le rendras quand on se reverra » (1). Levi donne dans un autre ouvrage le titre de ce roman, paru en 1935, qu’il dit avoir trouvé « très intéressant ». Cette histoire de naufrage et de sauvetage, qui met en scène un certain Renaud, capitaine de remorqueur, s’inscrit dans un réseau métaphorique qui parcourt toute l’œuvre de l’auteur italien, lequel publia aussi Les Naufragés et les rescapés (2), et, dans le chapitre 11 de Si c’est un homme, cite et commente le passage où Dante, au chant XXVI de « L’Enfer », raconte le dernier voyage et la noyade d’Ulysse.

     

    De ville en ville

     

    Je n’ai pas lu Remorques, mais j’ai vu le film qu’en a tiré, en 1941, Jean Grémillon. Le capitaine Renaud est devenu le capitaine Laurent. C’est Jean Gabin qui l’interprète, aux côtés de Michèle Morgan, Madeleine Renaud et Fernand Ledoux. Prévert s’est mêlé du scénario, y instillant, semble-t-il, un peu de cette sentimentalité qui persiste à faire son succès dans les écoles. Mais sans réussir à gâter la sombre beauté de l’œuvre. Je l’ai vue loin de la mer, au pied des Pyrénées, à la télévision, un soir d’été, dans une location de vacances. Quelques années plus tard, au château de Brest, qui abrite le Musée national de la Marine, j’ai visité une exposition de photos en noir et blanc prises lors du tournage.

     

    Ce n’est cependant pas Remorques que j’ai choisi, en ce mois de juin dernier, à Saint-Malo, dans la belle librairie ancienne Le Septentrion. J’hésitais devant la vitrine entière consacrée à Vercel, où se côtoyaient, agréablement jaunis, les volumes publiés par Albin Michel dans les années 1930 et 1940 (3). Consultée, l’aimable libraire m’a suggéré plutôt La Caravane de Pâques, dans son édition originale de 1948. J’ai quitté avec ce volume la ville où Chateaubriand voulut reposer.

     

    C’est plutôt à celle, voisine, de Dinan qu’est attaché le souvenir de Vercel. Il était né au Mans et s’appelait Roger Cretin. On conçoit qu’il ait demandé, officiellement, à changer de nom. Surtout qu’il se destinait à l’enseignement (des lettres). Brancardier en 1914-18, gazé, il se vit recommander le climat marin comme salutaire à ses poumons. Nommé dans la petite ville sur le Rance, il n’en bougea quasiment plus, et surtout pas pour naviguer, lui qui se consacra essentiellement au roman d’ « aventures maritimes », alors à la mode : sans doute était-il de ces « aventuriers passifs » théorisés par cet autre grand sédentaire, Mac Orlan (4).

     

    Vercel n’échappa pourtant pas totalement aux orages ni aux dérives, lui qui, auteur d’un article (très) antisémite en 1940, fut mis à la retraite d’office par l’Éducation nationale après la Libération. On a cependant donné son nom à plusieurs collèges. Quoiqu’il soit question, aujourd’hui, de les débaptiser.

     

    Ce n’est ni à Dinan, ni à Saint-Malo, ni à Brest que La Caravane de Pâques se déroule, mais à Cancale. Cette caravane est celle des « bisquines » qui vont, tous les ans, au printemps, sous surveillance et à l’heure dite, ratisser les bancs d’huîtres sur les rochers, au large. D’un printemps à l’autre, le livre de Vercel est d’abord un étonnant document ethnographique sur la vie dans le port breton telle qu’elle se menait encore entre les deux guerres. On n’ignorera plus rien de tout ce qui concerne la pêche, l’élevage, le commerce des fameux mollusques. Ni des coutumes locales — reposoirs du 15 août, Toussaint, sabots et cidre… La géographie de Cancale et de sa côte est restituée avec une précision extrême, comme son parler, qui imprègne l’omniprésent discours indirect libre (« La petite-là, une fille d’épicier, qui se gageait l’été comme caissière et qui était boudette comme tout, avait tout de suite émistonné le fils »). Ajoutons les termes de marine, qui abondent : il faut souvent savoir lire entre les lignes. On apprend vite.

     

    Entre ciel et terre

     

    On trouve aussi, bien sûr, des portraits de rudes Bretons. À commencer par la Yande, Anne-Marie de son vrai nom, avec son mari, Goulec, dont on comprend, à mieux la connaître, qu’il file doux devant elle. Sa soudaine renaissance, à l’avant-dernier chapitre, où il révèle ses qualités d’homme, de chef et de marin, n’en est que plus saisissante.

     

    Les éléments s’y déchaînent brusquement pour une magnifique scène de tempête. Mais, sous la lenteur trompeuse du récit qui y conduisait depuis le début, plusieurs histoires suivaient leur route comme autant de courants sous-marins. On a assisté, d’abord, à la double émancipation de P’tit Louis et de Rosaline, les enfants Goulec, qui sont parvenus, non sans mal, à secouer le joug imposé par leur terrible mère et à fuir des rivages condamnés à la ruine par la maladie venue inopinément décimer les huîtres. On a suivi surtout les rapports chaotiques entre la Yande et celui qui est au fond ici le grand héros : Dieu, en toute simplicité.

     

    Car tout commence par une offense : la « caravane » a lieu, « les rouges » parmi les pêcheurs ayant imposé leurs vues, le jour de Pâques. Et à l’offense fait suite presque aussitôt un abandon : le père d’Anne-Marie, qui lui était si cher, meurt malgré prières et messes. Conclusion : « Pas p’us capable d’empêcher les hommes de remplir leurs cales un jour de Pâques, qu’un pauvre vieux d’étouffer dans son lit ». C’est du Créateur de toutes choses que cette femme parle… Elle s’en repentira, sur un mode un peu particulier, après l’hécatombe des huîtres : « La Yande avait profondément méprisé un Dieu inerte et sourd, qui négligeait jusqu’aux affaires capitales de celles qui s’en remettaient à lui. Elle lui revenait parce qu’il avait prouvé qu’il savait conduire rudement les siennes et n’était pas de ceux qui se laissent bafouer ». Ce qui n’empêchera pas la brebis égarée, au contraire, « de recevoir (…) la punition de sa révolte » : départ du fils et de la fille, mort de l’époux.

     

    Pour conter ce monde brutal, où, derrière les forces naturelles, veille « une malveillance diffuse », Vercel pose des phrases de granit, sans décorations florales ni garnitures. Des paysages s’y déploient sous le «  lavis des nuages », bornés d’horizons « brouillé[s] comme au frottis de mine de plomb » : dans ce livre de vagues et de rocs, ce sont les « culbutes de la lumière » qui dominent. Mais n’est-ce pas dans les jeux du soleil et du vent que le marin sait lire les caprices du Ciel ?

     

    P. A.

     

    (1) Traduction Martine Schruoffeneger, Julliard, 1997

     

    (2) I sommersi et i salvati, littéralement les engloutis et ceux qui ont été sauvés, traduction française par André Maugé, Gallimard, 1989

     

    (3) Albin Michel a toujours à son catalogue plusieurs romans de Vercel, dont celui qui lui valut, en 1934, le prix Goncourt : Capitaine Conan. Remorques figure dans le volume Romans de mer, qui comprend également La Caravane de Pâques, dont il sera question ici.

     

    (4) Voir le billet que j’ai consacré à cet auteur injustement négligé aujourd’hui.


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  • tuitearte.esIl y aurait donc là quelque chose comme un phénomène… « Le Monde des livres », par la plume de Florence Bouchy, dans une enquête bien menée et fort instructive, s’en fait l’écho. Plusieurs romans, français ou non, sont sur le point, nous y dit-on, d’être adaptés sous forme de séries télévisées. « Rien d’étonnant à cela », remarque aussitôt l’auteure de l’article : depuis la naissance du cinéma, la littérature a en effet constamment fourni un matériau aux arts de l’image. Mais il semble aussi que « la vogue des séries soit, à l’inverse, une source d’inspiration pour les romanciers d’aujourd’hui ». Pour preuve : des romans qui paraissent en « saisons » (Djian, Despentes…) et une influence, revendiquée, sur l’écriture de jeunes auteurs qui, nous laisse-t-on entendre, ont plus regardé d’épisodes qu’ils n’ont lu de livres (pourquoi, dans ce cas, veulent-ils donc en écrire, on ne peut s’empêcher de se poser la question, mais passons).

     

    Vitamines et dévoration

     

    Bref, si « l’actualité des séries en 2018 s’annonce résolument littéraire », c’est qu’entre littérature et séries la contamination serait en marche. Pas d’inquiétude, pourtant, déclare Bruno Blanckeman, professeur à la Sorbonne-Nouvelle : « À partir du moment où la littérature se sent en concurrence avec d’autres médias (…), elle rebondit en se nourrissant de ce qui la dévore ». Bien, bien…

     

    Sauf qu’on peut se demander, ici, qui nourrit qui. Le vocabulaire employé pour faire moderne ou américain n’empêchera pas que les séries et leurs saisons ne soient jamais qu’une version survitaminée du bon vieux feuilleton télévisé, lequel, comme son nom l’indique, vient tout droit du monde littéraire. Et pas besoin d’évoquer ici Ponson du Terrail ou Eugène Sue, tous les grands romans du XIXe siècle, de Balzac à Zola en passant par Flaubert, ont d’abord paru, comme chacun le sait, en feuilletons. Donc, finalement, rien de bien nouveau dans tout cela, dire que certains romans sont conçus pour être publiés « en saisons » étant une façon plus chic de dire qu’ils comportent plusieurs tomes (comme Les Pasquier, Les Thibault et bien d’autres).

     

    Les belles histoires

     

    Il n’en reste cependant pas moins que cette prétendue proximité entre « la littérature » et les séries télévisées, réelle ou illusoire, est en tout cas révélatrice. Elle repose en effet sur des présupposés si compacts qu’apparemment nul n’éprouve plus le besoin de les interroger. D’abord, la littérature, c’est le roman. Qu’il existe d’autres genres, essentiellement rétifs à la mise en tranches, cela ne paraît pas effleurer grand monde, et l’abus de langage des adolescents, pour qui roman signifie livre, est devenu quasi-vérité.

     

    Ensuite, un roman, c’est fait pour raconter une histoire. Conséquence immédiate : elle peut aussi être racontée par tout autre moyen, et inversement. La chose à raconter flotte quelque part dans le monde bleuâtre des idées en soi, indépendante des manières de la dire, sans lesquelles pourtant nul n’y aurait accès. Mais nos vies doivent être toutes baignées par la fiction, qui, du coup, doit pouvoir glisser sans effort d’un monde à l’autre : les hommes politiques se font créateurs de récits, l’Histoire devient roman national, on parle, sans soupçonner de contradiction, de roman graphique.

     

    Sans limites

     

    Il y a cependant autre chose dans la passion pour les séries et dans le rêve, à peine tu, de voir la création littéraire leur ressembler. Au principe même de la série, il y a une exigence constitutive : faire durer. Même publiées par épisodes, les œuvres que j’évoquais plus haut restaient des œuvres. Autrement dit, l’attraction centripète unissant leurs composants faisait mine de les fermer sur elles-mêmes et leur donnait pour fondement la notion de clôture. Aussi avaient-elles des auteurs ­— les nègres de Dumas étaient ceux de Dumas, pas un pool de scénaristes.

     

    Mais nos contemporains, on veut du moins le leur faire croire, n’aiment pas les points finaux. Ce seraient des êtres de flux et d’enveloppement, amateurs de couettes sans coutures et de nourritures intarissables. Faut-il, si c’est vraiment le cas, leur en vouloir ?... Moi qui vous parle, je suis fort capable de me délecter des horreurs de Gomorra jusqu’à la lie. Mais je n’irais pas non plus faire de la délectation une esthétique. Et le besoin de continuité, la crainte de la clôture, de la coupure, de la différence en un mot, sous toutes ses formes, alors qu’on n’a jamais tant prétendu la promouvoir, me paraît dire bien des choses sur notre monde et sur ses songes.

     

    P. A.

     

    Illustration : Arcimboldo, Les Quatre Saisons, 1573


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  • https-_lamalleaconfettis.frMaux de tête ? Embarras gastriques ? Vague à l’âme post-réveillon ? Un bon bouquin ! Car la littérature est, nous dit-on, le meilleur de tous les remèdes à tous les maux.

     

    On en causait déjà depuis un certain temps. Mais voilà qu’un grand quotidien du soir vient d’y consacrer son dernier supplément littéraire de l’année dernière : la littérature « nous sauve », sa tâche est aujourd’hui de « réparer le monde ». Lola Lafon, Philippe Jaenada, Camille Laurens, d’autres encore, parlent chacun de « leur livre réparateur ». Et un long entretien avec Alexandre Gefen, auteur de Réparer le monde (Corti, 2017), justement, trône en pièce maîtresse dans cette trousse de secours (puisque réparer le monde, c’est, bien sûr, réparer « les vivants »).

     

    En ces jours qui suivent la Nativité, Gefen nous annonce une bonne nouvelle : c’est fini. Ouf. « Rompant avec (…) l’idéal d’une écriture autonome et esthétisante », « la littérature contemporaine sort de l’ornière formaliste ». Il était temps. La bête a la vie dure, depuis une bonne trentaine d’années qu’on se réjouit de son décès… D’ailleurs, elle bouge encore : certains « s’accrochent à l’image désuète d’une littérature agonisante, d’un auteur de plus en plus absent, n’écrivant plus que sur son impossibilité d’écrire » ; « aujourd’hui encore, [ils] s’obstin[ent] à publier le énième roman à la Perec ». Ça m’avait frappé aussi, tous ces romans à la Perec qui se publient…

     

    Il faut dire que pour trouver, dans l’histoire littéraire française, une conception plus saine https-_www.clubjouet.comdes choses, on doit remonter carrément à Montaigne ou Racine. Au XVIIIe, il semble ne s’être rien passé de notable. Mais « au moins depuis le XIXe siècle », la littérature a été considérée chez nous comme « un art pur ». Balzac, Stendhal, Zola, ces grand formalistes, adeptes de l’art pour l’art… Et même Hugo, nous dit Gefen, a dû, pour s’engager contre la peine de mort, cesser de « rester cantonné à ses hautes sphères littéraire », qu’illustrent sans doute Les Misérables ou La Légende des siècles. Ah Flaubert, évidemment, pauvre Gustave, tenant, comme chacun sait, d’une « littérature n’ayant d’autre but qu’elle-même ». Et auteur, si mes souvenirs sont bons, d’un Dictionnaire des idées reçues.

     

    De toute façon, peu importe. Romantisme, réalisme, naturalisme, on ne va pas s’embêter avec ces subtilités académiques, quoi que ce soit, l’important, c’est qu’on en est sorti. Nos auteurs ont enfin compris que la littérature « doit avant tout être considérée du point de vue des effets (…) qu’elle déclenche chez le lecteur », en un mot, qu’elle doit être « utile ». Pas trop tôt. Ça finissait par être scandaleux cette chose qui ne servait à rien sauf, dans le meilleur des cas, à échouer à dire ce qui se glisse entre les mots. À notre époque de chômage, de terrorisme, d’accidents de la route, chacun se doit de mettre, comme il se dit souvent avec tant d’élégance, les mains dans le cambouis. C’est comme l’augmentation de la CSG sans compensation pour les retraités dits aisés : une question de solidarité nationale.

     

    https-_images-na.ssl-images-amazon.comRetour « au réel », donc. Et qu’on ne vienne pas nous dire que c’est en se détournant de la réalité qu’on l’effleure peut-être. Assez de ces subterfuges déprimants. Car ces gens qui ne parlent de rien parlent, en plus, de choses désespérantes. Pour eux, la littérature « ne servirait qu’à vous "creuser", à vous faire du mal ». Gefen « n’aime guère cette vision aristocratique » ( ?). Non, « les sciences cognitives » nous l’apprennent, la littérature peut « adoucir les imperfections du monde ». Si ce sont les sciences qui le disent… Cela suppose, évidemment, d’aller « là où ça fait mal », comme Richard Millet, Pierre Michon ou Pierre Bergounioux, qui seront sûrement ravis d’apprendre qu’on doit voir en eux de grands peintres de « la déstructuration de la province et de sa campagne, des communautés vieillissantes et des paysages ravagés par les hypermarchés ». Et qui apprécieront beaucoup aussi, sans doute, de savoir qu’ils travaillent, en cela, « comme le journalisme ». Parce que ça commençait à bien faire cette autonomie de la littérature, halte aux privilèges ! Histoire, sociologie, journalisme, roman, tous au boulot ! « L’heure est aux écrivains de terrain ». Les seuls capables, c’est sûr, de nous tirer de l’ornière. Et de nous installer « enfin dans un rapport apaisé avec le grand roman américain, qui a cessé de représenter (…) un repoussoir » (comme c’était le cas, nul ne l’ignore, depuis Faulkner et Dos Passos). Voilà, c’est dit.

     

    Vous, je ne sais pas, mais quant à moi je suis convaincu. Et puisque voici le temps des résolutions, je prends celle de ne plus vous entretenir que de littérature réparatrice. Bon, dans les semaines qui viennent, vous aurez peut-être encore quelques nouvelles de Sebhan (Cirque mort), de Lambert (Fraternelle mélancolie) — voyez déjà un peu les titres ! — et de certains autres qui s’accrochent à l’idée d’une littérature qui creuse. Les articles sont déjà écrits, je ne vais pas les mettre à la poubelle. Mais dès que j’en aurai fini avec ces gens-là, c’est promis, je ne vous parle plus que de Bicarbonate, de Tricostéril et de tous leurs amis. On va passer une rudement bonne année.

     

    P. A.


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  • http-_editions-apostrophe.comLes quatre prix littéraires les plus importants ont à présent été tous décernés. Ils sont allés, si j’ai bien compris, à deux ouvrages historiques, à une enquête journalistique mâtinée de biographie, et à un autre « roman » qui grouille de personnes réelles, de Melville à Isabelle Huppert, en passant par Michael Cimino. Je sais, je sais, je schématise. Loin de moi d’ailleurs l’idée de remettre en cause la qualité probable de ces livres — j’avais aimé et vanté ici même Tristesse de la terre, autre œuvre du nouveau Goncourt. Il n’en reste pas moins que le palmarès de cet automne illustre de façon éclatante une tendance du roman actuel qui semble décidément bien installée : le rejet de la fiction.

     

    https-_www.bdfugue.com

     

    Rejet dont on pourrait se réjouir s’il amenait à autre chose, comme c’est le cas dans certains livres peu ou pas primés, dont La Rivière, d’Esther Kinsky, Un vertige, d’Hélène Gestern, ou, d’une autre manière, Fief, de David Lopez, constituent en cette même rentrée quelques exemples. Mais la haine de l’imaginaire qui s’exprime dans la production dominante s’accompagne d’une détestation tout aussi résolue de la réalité. On est dans un entre-deux, et incapable de renoncer tout à fait à l’un comme à l’autre. Drôle d’époque, qui ne supporte ni les fantasmes ni les faits.

     

    C’est que, tant que la fiction restait bien distincte du réel, elle manquait sans doute http-_blog.imagesdoc.comd’efficacité. Coexistant avec l’Histoire, l’essai, la biographie et autres genres, le roman ne nous suffisait plus. À côté des existences rêvées qu’il nous offrait, nos vies à nous restaient nos vies. Cela n’était pas supportable. Mais l’existence d’une zone intermédiaire, qui s’appelle « roman » mais n’est plus tout à fait du roman ni autre chose, rend tout possible : tout ce que nous vivons s’en trouve auréolé des prestiges de la fiction ; plus rien de ce que nous lisons ne nous est foncièrement étranger. Nous voilà partout, quel bonheur.

     

    Triomphe apparent de la littérature, censément mieux à même de dire l’Histoire que l’Histoire elle-même, meilleure sociologue que la sociologie, plus vraie que les biographies les plus humblement minutieuses, et ainsi de suite. En fait, ce triomphe est un abaissement : plus elle est considérée comme bonne à tout dire, moins elle apparaît comme seule capable de dire ce qui est son propos essentiel, et qui échappe à tout autre discours. Plus on l’affiche partout, moins on la trouve où que ce soit.

     

    http-_www.zepresse.frQu’elle soit avant tout un certain usage de la langue, une manière détournée de parler dans ses plis, voilà des évidences qu’on est embarrassé de rappeler. Mais, il y a quelques jours, j’entendais un de nos lauréats s’exprimer à la radio : on l’avait invité à une émission historique ; il était question de la prise de pouvoir par les nazis… Ceux qui pensent qu’un écrivain est d’abord une voix ou, osons le gros mot, un style, repasseront.

     

    P. A.


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  • On connaît surtout ses poèmes. En particulier les Contrerimes, dont ne font pourtant pashttps-_s-media-cache-ak0.pinimg.com partie ses vers les plus fameux, tirés des Romances sans musique :

     

    « Dans Arle, où sont les Aliscams,
    Quand l'ombre est rouge, sous les roses,
    Et clair le temps,

    Prends garde à la douceur des choses.
    Lorsque tu sens battre sans cause
    Ton cœur trop lourd ;

    Et que se taisent les colombes :
    Parle tout bas, si c'est d'amour,
    Au bord des tombes. »

     

    Paul-Jean Toulet (1867-1920) a aussi, et même surtout, écrit de nombreux récits en prose. Ceux-ci n’ayant pas le succès qu’il espérait, il s’associa à Curnonsky (Maurice Saillant) pour des ouvrages coquins, puis entra dans la fameuse écurie de Willy, grand exploiteur de « nègres » et futur mari de Colette. C’était au tout début du XXe siècle, alors que notre auteur, ayant dilapidé son capital à l’île Maurice, à Alger et dans son Béarn natal, avait dû monter, comme on dit, à Paris, dans l’idée d’y chercher fortune. Il vivait surtout de ses articles parus dans La Vie parisienne, et continuait de publier, en parallèle, des œuvres auxquelles il attachait davantage de prix. Non sans mener, lui à qui la médecine donnait, en 1890, dix ans à vivre, l’existence nocturne, alcoolisée, opiumisée, qui était de rigueur dans le milieu branché de son temps. En fréquentant, bien sûr, Daudet, Maurras, Régnier et tous les autres, sans en excepter Debussy. Puis il regagna le Béarn, se maria en 1916 et mourut en 1920. Ses poèmes, rassemblés par lui à la demande de Carco, parurent à titre posthume.

     

    Le style comme manière de voir les choses

     

    Vous me direz : d’où vous vient donc ce goût pour les écrivains fin de siècle ? Et je vous répondrai : d’abord, c’est qu’ils écrivent. Dans l’excellente chronique qu’il a consacrée récemment à la réédition par La Table ronde de Mon amie Nane, Éric Chevillard le dit bien : n’en déplaise aux fanatiques de « l’écriture grise », « le style, il faut le voir pour y croire. C’est une violence ou une grâce, en tout cas une donnée objective, la forme nouvelle que prend soudain le monde sous la plume d’un écrivain » (Le Monde des livres, 10 février 2017). Et d’ajouter que, de ce point de vue, Toulet « mérite mieux que la réputation qu’on lui a faite », à savoir celle d’un petit maître décadent à l’écriture chantournée.

     

    De fait, l’essentiel, chez lui, c’est, incontestablement, la phrase, telle que Flaubert la concevait, c’est-à-dire « inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » qu’un bon vers. Celle de Toulet se caractérise souvent par le goût de la clausule abrupte : « On n’entendait plus que le bruit léger de la brise dans la feuille des chênes, et le froissement continu de la rapide rivière contre les galets, au loin » (1). Le déplacement des syntagmes, la tournure un peu décalée, n’y ont d’autre fonction que de ramener l’attention du lecteur de la fiction vers l’essentiel, soit les manières de la conter — au point qu’on pourrait parler sans exagération d’une esthétique de l’anacoluthe. Exemple : « Sabine devint rouge, et sa joue comme une pomme mûrissante d’un vert-ivoire, où commence l’écarlate à poindre » (2).

     

    Question de maturité

     

    Bref, le sujet, on l’aura compris, est, dans tout cela, secondaire. N’empêche qu’il en faut bien un. Et on doit reconnaître que les choix de Toulet en la matière datent souvent à tel point qu’on écartera sans trop s’y attarder pas mal de choses : Les Tendres Ménages pour le trop-plein de mots d’esprit et l’excès d’allusions salaces, parfois d’ailleurs contradictoires au point d’en devenir incompréhensibles ; Les Demoiselles La Mortagne pour les mêmes raisons, en pire ; quoi qu’en dise Chevillard, enfin, Mon amie Nane, où la misogynie et l’antisémitisme, même d’époque, finissent par lasser. Oui, mais il y a La Jeune Fille verte. Il a fallu du temps à notre homme pour mûrir. Les textes précédents datent tous de la même période : 1904 pour le premier, 1905 pour le deuxième (même si paru à titre posthume en 1923) et le troisième. La Jeune Fille verte fut achevé peu avant la mort de l’auteur et parut la même année. Toulet était à point.

     

    L’action du récit se situe dans le Béarn, où il était, on l’a dit, de retour. Le jeune Vitalis hésite entre sa cousine, Basilida, la belle notairesse, et Sabine, alias Guiche, la jeune fille du titre. Après des péripéties qui ont la grâce mais également le brio de volutes Belle Époque, il choisira, comme dans un roman de Sagan, la jeunesse. Et Basilida saura se résigner avec une élégance de grande dame. Car les personnages positifs de ce petit récit plein de charme, ce sont, toute misogynie oubliée, les femmes. Vitalis ne fait pas le poids et ne cherche pas à le faire. Sans parler des autres, notaire, prêtres, gendarmes et autres acteurs d’une comédie provinciale souvent désopilante — car La Jeune Fille verte se range résolument parmi ces tableaux de la vie de province dont fait aussi partie L’Enfant à la balustrade, de Boylesve, et où la petite ville tient le premier rôle.

     

    « Le mutisme des choses… »

     

    Ici, elle est concurrencée, encore une fois, par deux beaux personnages féminins. Dont une de ces jeunes filles qui fascinaient si fort Toulet. Celle-ci est verte comme toutes les jeunes filles si l’on veut, entendez qu’à la différence de son auteur elle n’est pas encore très mûre ; mais dans son cas particulier, il y a aussi que « son col de guipure laiss[e] voir un peu de chair couleur de pistache » tandis que « sa robe [est] d’un écossais émeraude, épinard et bleu, comme ses bas ». Cette couleur emblématique renvoie bien sûr à une certaine pétulance et, disons, à une forme de liberté dans ce qu’on appellerait probablement aujourd’hui le rapport au corps. Mais si les allusions au thème, bien d’époque aussi, de la fessée tombent si l’on ose dire avec la régularité où se révèlent les obsessions les plus solides, on est par ailleurs bien au-delà de la tonalité grivoise qui caractérise bien d’autres ouvrages de l’auteur. Le sexe, certes, est partout. Mais le livre se termine par un hymne à Vénus très ampoulé qui n’est pas là seulement pour le plaisir de la parodie : la nature, très présente, est ici tout entière érotisée ; et le désir devient la force mystérieuse qui baigne et anime le monde. Dans les bois, après s’être abandonnée à un plaisir solitaire, Sabine, nous dit le narrateur, « s’était reprise à écouter le mutisme des choses. Qu’elle se sentait seule au milieu de l’ombre ronde et verte ! (…) Pourtant elle se sentait enveloppée d’une présence sourde, innombrable, puissante. Si près de la terre, elle était comme un enfant qui, blotti au giron d’une femme endormie, en écoute battre le cœur »… Lisez, si vous la trouvez (3), La Jeune Fille verte.

     

    P. A.

     

    (1) Les Tendres Ménages

    (2) La Jeune Fille verte

    (3) Le roman a été republié par 10-18 en 1985 (collection « Fins de siècles », préface d’Hubert Juin). On en trouve diverses éditions d’occasion ou électroniques. Le texte intégral est aussi téléchargeable gratuitement sur Gallica (lien).

     

    Illustration : Edward Burne-Jones, Flamma Vestalis (1896) — détail


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