• photo Pierre Ahnne

     

    « Sérieusement, je ne comprendrai jamais pourquoi les fous se fâchent d’être si bien placés. C’est une maison où on peut se promener tout nu, hurler comme un chacal, être furieux à discrétion et mordre autant qu’on veut et tout ce qu’on veut. Si on osait se conduire comme ça dans la rue, tout le monde serait affolé, mais, là-bas, rien de plus naturel. Il y a là-dedans une telle liberté que les socialistes n’ont jamais osé rêver rien d’aussi beau. »

    Jaroslav Hašek, Le Brave Soldat Chveïk


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  • http-_www.luxeaboire.frBlasmusikpop (Presses de la cité, 2015) m’avait, je crois qu’on peut dire ça, enthousiasmé. Il n’est que de lire mon article sur ce même blog pour s’en convaincre. Cette chronique d’un village des montagnes autrichiennes, astucieusement doublée d’un roman de formation, baignait dans une loufoquerie qui faisait glisser sans effort le message sympathique quoique un peu convenu (tolérance, ouverture à l’autre, etc.). J’attendais avec impatience et une certaine curiosité le deuxième roman de Vea Kaiser.

     

    Les périls du deuxième roman

     

    Mais le deuxième roman, dit-on, c’est compliqué. Tout le monde, auteurs ou éditeurs, vous l’affirmera. Si ça l’est, ça l’est certainement encore plus quand le premier, comme c’est le cas ici, a connu un succès assez considérable. Un seul impératif : ne pas essayer de refaire ce qu’on a fait la première fois. La jeune écrivaine autrichienne tombe dans cette erreur avec l’infaillibilité des cas d’école.

     

    Comme son premier roman, celui-ci est un gros livre, qui commence par un arbre généalogique des personnages et se termine par d’interminables remerciements. Passons, c’est devenu l’habitude. On y retrouve le goût de la saga familiale, l’intérêt pour l’autre et sa langue, le thème central des rapports entre l’individu et le groupe. Mais puisqu’il faut quand même bien changer un peu, l’auteure, au lieu de construire une allégorie transparente mais propice aux plus réjouissants délires, tente le récit réaliste et l’Histoire contemporaine en toile de fond. Sans vouloir renoncer, tout le problème est là, au plaisir de conter ni à la fantaisie. Or qui trop embrasse, on me le disait déjà quand j’étais petit, mal étreint : à vouloir atteindre ces cibles divergentes, Vea Kaiser les rate toutes, avec une opiniâtreté digne d’un meilleur sort.

     

    Ç’avait pourtant assez bien commencé : un village grec dans « les montagnes à la frontière entre la Grèce et l’Albanie » (tiens, tiens…) ; les années 1950, la guerre civile encore toute proche, les communistes exilés, les familles coupées en deux ; autour, « des forêts si épaisses que seuls les conteurs pouvaient supputer ce qui s’y cachait ». Deux cousins, Lefti et Eleni, sont, depuis leur naissance, destinés à se marier ­— ainsi en a décidé leur grand-mère, inflexible chef de famille. Amours enfantines, superstitions et préjugés, politique et surnaturel prêts à faire bon ménage, bref, de quoi patienter en attendant la suite.

     

    Mais, au lieu de s’attacher franchement à la matière qu’elle-même déballe sous nos yeux (coup d’État des colonels, émigration, rencontre d’autres langues et d’autres habitudes — l’Allemagne, puis l’Amérique), la narratrice veut s’occuper de ses personnages. Ils sont nombreux, et de loin pas aussi intéressants qu’elle ne cherche, avec une insistance un peu pesante, à nous le faire croire.

     

    Hôtels-restaurants

     

    Comme dans une série américaine, on passe de l’un à l’autre, cheminant, à coups de paresseuses ellipses, vers l’époque actuelle. Entre-temps ces braves gens se marient, se quittent, ont cependant des enfants, qui enfantent à leur tour… On mange beaucoup, on ouvre des hôtels et des restaurants, une vraie manie — et le lecteur s’étonne de cet éloge de l’esprit d’entreprise, venant d’une écrivaine qu’il imaginait plus sociale que libérale… Même si chacun a son petit caractère, tout le monde est gentil, il faut le dire. Un peu trop. Il y a de l’attendrissement, de justes remarques (« Lâcher prise, ça ne veut pas dire refouler et oublier »), sur fond de Grèce de carte postale. En Allemagne, on aime l’ordre, en Suisse, la propreté, découvre-t-on.

     

    Sans perdre de vue la grande Histoire (qui n’est guère qu’une toile de fond), ni ses chers héros (voir plus haut), l’auteure essaie comme elle peut de retrouver quelque chose de la grâce du livre précédent : cela donne, tombées un peu au petit bonheur, des légendes tirées de la mythologie, que les personnages tout à coup se mettent à se raconter et que très rapidement on saute ; ou des efforts vers le comique qui plongent le lecteur dans une commisération un peu gênée. Quand les enfants s’en mêlent, les bornes sont franchies.

     

    Que dire ?... Ceci : vivement le troisième roman de Vea Kaiser. Elle aurait sûrement mieux fait de l’écrire tout de suite et de nous épargner ses Bienheureux.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneOn dit que, lorsqu’il lut Proust pour la première fois, il rejeta violemment cette œuvre qui menait certains des thèmes de la sienne à un degré de complexité et d’achèvement que lui-même n’aurait pas pu imaginer. Il faut se le figurer envoyant balader le livre et s’écriant qu’est-ce que ce petit paltoquet qui a l’audace de venir marcher sur mes plates-bandes… Puis, plus tard, proche de la mort, il y revint, lut tout ce qu’on pouvait lire alors de La Recherche (Le Temps retrouvé ne devait paraître qu’un an plus tard) et eut ces mots : « Notre œuvre à nous est ruinée par celle-là. Nous avons travaillé en vain. Proust supprime la littérature des cinquante dernières années ».

     

    Où mènent les mauvais conseils…

     

    On ne sait ce qui impressionne le plus dans cette déclaration, de l’honnêteté intellectuelle, de la clairvoyance littéraire ou du désespoir qui s’exprime dans le propos. René Boylesve (1867-1926) avait sans doute trop d’élégance pour se plaindre à haute voix. Mais il pesta peut-être in petto d’avoir écouté ce qui devait lui sembler alors de bien mauvais conseils. Car une première version de son sixième livre, La Becquée, avait été refusée par Louis Ganderax, directeur de La Revue de Paris, qui reprochait à l’auteur un certain manque de sobriété : trop de détails, de parenthèses, bref, une conception trop… proustienne. Et Boylesve, après une difficile crise de conscience, de se conformer à un modèle de prose plus proche de Jules Renard que du futur auteur de Swann.

     

    La Becquée parut donc dans une nouvelle version, en 1901. Deux ans plus tard suivait L’Enfant à la balustrade 1. Dans ces deux ouvrages, auxquels bien d’autres devaient succéder,  que reste-t-il qui pourrait être jugé proustien ? D’abord l’apport de l’autobiographie, bien entendu. Comme Combray est Illiers, Beaumont est La Haye-Descartes, en Touraine, où le jeune René voit le jour et passe ses premières années chez son notaire de père, maître Tardiveau. Mais sa mère, Sophie Boilesve, meurt quand il a quatre ans, et il sera élevé dans le domaine campagnard de sa grand-tante, Clémence Jeanneau, la Félicie Planté de La Becquée. Elle meurt à son tour. Retour à La Haye-Descartes, où le père s’est remarié avec une femme plus jeune. Ce sera le sujet de L’Enfant à la balustrade. Drames provinciaux et minuscules, personnages de domestiques ou de gens du peuple ironiquement mais tendrement dépeints comme des héros de Racine, cruauté des rapports sociaux et, surtout, attention extrême à la langue et aux tics de langage qui caractérisent chacun : c’est ce Proust-là, avant tout, qu’on entrevoit chez Boylesve, et « la célèbre cuisinière du curé de La Ville-aux-Dames » annonce déjà la non moins fameuse Françoise de Marcel (« Eh ! mon Dieu ! madame Planté, comme disait défunt monsieur le curé de Chaumussay, ne faut-il point toujours confesser la vérité ? C’est bien moi qui ai fait la matelote » ­— B2).

     

    « Il y a des moments où les choses les plus ordinaires nous frappent… »

     

    N’y a-t-il pas autre chose ? Pourquoi la balustrade ? Peut-être cet élément architectural présente-t-il dans l’œuvre une importance qui va plus loin que le charme d’un titre. Donc, la maison Colivaut, dont l’acquisition par le père du narrateur est, dans L’Enfant…, au centre de l’intrigue, possède un superbe jardin que prolonge une terrasse dominant le bourg et bornée par une balustrade. Joli mot, qui suggère d’abord l’idée d’une limite entre la terre ferme et le vide. Si on se laissait aller, on verrait dans l’objet qu’il désigne une métaphore de cette frontière que Boylesve n’osa pas franchir, et au-delà de laquelle il aurait été contraint, comme l’auteur devant lequel il dut s’incliner par la suite, d’inventer de nouvelles lois de la gravité littéraire.

     

    Plus probablement, en choisissant ce titre, le romancier tourangeau songeait au narrateur adolescent qu’il met en scène, le montrant plus d’une fois au bord de la vie comme d’un vaste espace inconnu où il ne discerne encore aucun point de repère : « Je croyais être rempli d’une substance diffusible et lumineuse qui tendait à s’évader en me suffoquant. Je sentais frémir des ailes destinées à me soulever dans l’air du printemps, au-dessus des petites villes, des routes et des rivières. Dans ce moment, il me sembla que j’embrassais par avance non seulement la promenade que nous allions faire, mais tout un avenir où de grandes choses retentissaient, où je m’élançais avec bravoure, un peu à l’aveuglette, armé seulement de ma joie intime et d’une tendresse débordante » (E).

     

    Perçoit-on ce qu’il y a d’intuitions pré-proustiennes mal effacées dans un tel passage ? Et que dire de celui-ci : « Comme elle m’embrassait la joue, j’avais son menton sur mes lèvres. Je ne le baisai pas. Une boucle de ses cheveux, où jouait le soleil, forma devant mon œil une voûte à claire-voie qui me parut aussi grande qu’un panier d’osier. Je sentis très bien que le moment qui s’écoulait là, avec le menton de Marguerite sur ma bouche et cette boucle de cheveux devant mon œil, resterait longtemps dans ma mémoire » (E)… ?

     

    Au-delà de la parenté avec le Proust plus « sociologique », Boylesve tourne ainsi souvent autour d’une réflexion plus profonde où il y va de la perception et du temps, lui qui note, au détour d’une page : « Il y a des moments où les choses les plus ordinaires nous frappent, on ne sait pourquoi, et semblent nous dire : "N’oubliez plus nos formes, ni nos couleurs, ni l’assemblage que par hasard nous faisons" » (E).

     

    Modernité ?

     

    Mais revenons aux balustrades. Elles impliquent aussi une certaine hauteur d’où la vue s’étend. Depuis celle de la maison Colivaut, Riquet contemple la petite ville et ses intrigues avec tout le mépris que peut avoir un adolescent exalté pour les passions dérisoires qui agitent les adultes. Cependant cette position à distance, et le caractère mystérieux qu’elle confère à certains détails de la vie psychologique ou sociale, font aussi de la conscience du jeune narrateur le foyer privilégié de la description, qui, avec le dialogue, constitue l’essentiel de ces romans sans événements autres qu’infimes. Ce qui nous amène au problème de la phrase. Celle de Proust fascine d’abord par son caractère de nécessité, étant parfaitement adéquate au projet de tout faire tenir, de l’œuvre et de la vie, dans « les anneaux nécessaires d’une belle métaphore » mais aussi d’une syntaxe impeccable. Ce n’est cependant pas remettre en question le génie de l’auteur de La Recherche que de rappeler ce que cette phrase, dans sa sinuosité, doit à une certaine esthétique 1900. Le style sec et la technique de juxtaposition prônés par Ganderax n’engageaient-ils pas en fin de compte l’écrivain de La Becquée dans une voie, à certains égards, plus « moderne » ? On en jugera : « Un garçon de ferme sifflait. Des chiens aboyaient. Nous vîmes passer près de nous des vieilles femmes courbées sous un sac de toile bise ; elles s’arrêtaient, le temps de nous reconnaître, et murmuraient des mots inintelligibles. Philibert nous fit remarquer les troncs des sapins d’Épinay qui étaient couleur gelée de groseille et qui s’assombrirent tout à coup. Félicie me dit de mettre mon foulard, et la cloche de Courance sonna l’heure du dîner » (B).

     

    P. A.

     

    1 Les deux titres ont été republiés en 1988 chez 10-18, dans la regrettée collection Fins de siècles, créée par Hubert Juin. L’Enfant à la balustrade est reparu au Rocher en 2003. Le premier roman n’est plus trouvable, à ma connaissance, que d’occasion.

    Après la publication de cet article, une lectrice me signale qu'on peut trouver La Becquée en téléchargement libre sur Gallica : lien.

     

    2 Toutes les citations figurant dans cet article proviennent soit de La Becquée (B) soit de L’Enfant à la balustrade (E).


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  • i13.servimg.com.jpgOn se demande d’abord si on va persévérer. À lire, avec l’inévitable distraction de qui voit passer dans ses mains beaucoup de livres, les premières pages de celui-ci, on craint en effet d’être tombé sur un ixième pastiche de roman policier avec portrait de la France profonde, écrit dans un style proche de la moyenne de chez Minuit. Puis, au bout de quelques chapitres, on se rend compte qu’on est toujours là. Et, sans savoir très bien pourquoi, mais avec un plaisir indéniable, on va jusqu’au bout. Qu’est-ce donc qui attache, dans ce petit livre à l’insolence tranquille ?

     

    On a volé l’enfant Jésus.

     

    France profonde, disions-nous. Plus précisément, fin fond du Grand Est : les signes d'alsacianité abondent pour qui sait les lire, à moins qu'ils ne soient de lorrainitude (Joël Egloff habite à Metz) : noms germaniques, neige abondante, « église en grès rose néogothique », colombages. Quand le narrateur arrive là dans la nuit, accueilli à la gare par deux personnages mystérieux, on comprend vite qu'il est détective privé (on apprendra plus loin qu'il a renoncé, pour embrasser cette profession, à celle, encore moins rémunératrice, pensait-il, de gardien de square). On comprend aussi dans quel genre d' « enquête » on s'embarque lorsque les deux clients se révèlent être le curé et le sacristain, et que le crime à élucider se précise : on a volé l'enfant Jésus de la crèche de Noël. Notre homme est chargé de découvrir le coupable.

     

    Que dire d'autre, sinon que, parti pour rester deux ou trois jours sur place, il va s'y attarder une semaine, puis deux, que sa femme, lassée de l'entendre au bout du fil remettre à plus tard son retour, le quittera pour le chauffagiste, et qu'il persistera néanmoins dans des recherches vouées, c'est bien le mot, au surplace, et, naturellement, à l'inefficacité la plus totale ? Que dire, sinon que le premier charme du roman d'Egloff est dans la rigueur janséniste avec laquelle il s'en tient au programme annoncé par son titre, sans s'autoriser le moindre rebondissement, la plus petite intervention extérieure, la plus mince esquisse de véritable « histoire ». Quand, à la page 266, le héros-narrateur lance un pavé dans la vitrine du chausseur qui lui a vendu des bottines trop petites (« Ce n'était pas juste ma main qui vengeait mon pied. C'était bien plus que cela »), on se dit, un brin déçu, que l'auteur nous annonce une chute authentique. Mais non. Il tient le cap jusqu'au bout.

     

    Un monde sans histoires ?

     

    Avec, bien sûr, la dose d'humour nécessaire (Joël Egloff a reçu le prix de l'Humour Noir en 2004 — Ce que je fais là assis par terre, éditions du Rocher). Il s'agit bien d'humour, et pas de l'ironie qu'on aurait pu craindre de voir s'exercer envers une galerie de provinciaux considérés de haut comme autant d'abrutis forcément fascisants. L'auteur ne fait pas dans la sociologie : paroissiens, hôtelière, tenancier de kebab, tous ne sont là que pour résister, comme autant de masses lisses et faussement inconsistantes, aux efforts d'un héros lunaire sur qui les petits malheurs ne cesseront pas de s'abattre avec une impassible infaillibilité. On est dans l'absurde, bien sûr, un absurde quotidien qui touche au poétique, pas très loin de Vialatte ou de Calet.

     

    Beckett serait trop dire. Mais, si la piste du monde sans Dieu (ou du moins sans enfant Jésus) ne peut être considérée que comme une plaisanterie au troisième degré, l'idée d'un monde où la foi dans les histoires et dans le pouvoir de les raconter a disparu mérite peut-être un peu plus d'attention. Une fois l'enquête, ou la quête, du titre privée de tout enjeu ou de tout but possible, que reste-t-il en effet au livre qui la raconte si ce n'est sa propre écriture en train de se faire ? Entre références littéraires (voir certaine tartine beurrée ressemblant fort à un quartier de tomate bien connu) et détails dérisoires (« Je me suis rendu compte que, dans la précipitation, j'avais fourré mon portefeuille dans l'une des poches extérieures de mon manteau. Je l'en ai ressorti pour le ranger à sa place habituelle »), elle se fait. Et si c'est avec le sourire et pour le plaisir du lecteur, c'est quand même sur fond de désespoir. Joël Egloff a trop bon goût pour le souligner. Mais son enquête sous la neige a des allures de douce catastrophe.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 14 mai 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • « Il y eut un sursaut général. L’horreur se peignit sur tous les visages.

    "Redemandé ! s’écria M. Limbkins. Remettez-vous, Bumble, et répondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu’il a demandé un supplément, après avoir mangé le dîner alloué par le règlement ?

    — Oui, Monsieur, répondit Bumble.

    — Ce garçon finira au gibet, dit le monsieur au gilet blanc. Je suis certain qu’il finira au gibet". »

    Dickens, Les Aventures d’Olivier Twist

     

    photo Pierre Ahnne


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