• www.montmartre-secret.comD’autres en auraient fait un de ces romans biographiques qui continuent de démontrer l’obstination de notre époque à vouloir changer la réalité en fiction — celle-ci étant apparemment devenue pour elle la seule manière tolérable de vivre la vie… Il est un vieil immeuble dans la rue Nicolet. En 1871, Paul Verlaine, récemment marié à Mathilde Mauté, y habitait avec ses beaux-parents. C’est là que Rimbaud, invité par lui à Paris, débarque un jour, Le Bateau ivre en poche. Le petit paysan aux joues roses et au regard magnétique fera vite scandale par ses frasques. Expulsion, errances, misère, amours intermittentes avec le poète de La Bonne Chanson… Celui-ci l’accompagne à la gare de l’Est quand, au bout d’un an à peine, il repart pour ses Ardennes natales. Mais Verlaine l’en fera vite revenir, et ce sera le départ pour Bruxelles, puis Londres.

     

    Il aurait été somme toute facile de s’en tenir à cet épisode, minutieusement reconstitué, en décors et costumes d’époque. Mais, comme on est chez Alain Blottière, il fallait un autre jeune homme. Un autre : on ne se met pas à la place de Rimbaud — comment approcher le génie, voilà d’ailleurs une des nombreuses questions que soulève ce livre subtil et labyrinthique. Un jeune homme : comme dans Le Tombeau de Tommy (2009), comme dans Rêveurs (2012), comme dans Comment Baptiste est mort (2016), tous chez Gallimard, et tous reposant de surcroît sur le principe du redoublement, si ce n’est du dédoublement proprement dit.

     

    D’un adolescent l’autre

     

    Ici, le jeune homme, c’est Léo. Il a seize ou dix-sept ans. Sa mère l’a opportunément laissé seul pour l’été dans l’appartement où tous deux se sont installés peu avant, justement à ce même numéro de la rue Nicolet où, quelque cent cinquante ans plus tôt… Notre adolescent d’aujourd’hui, qui ressemble fort aux adolescents d’autrefois, ayant aperçu un portrait de Rimbaud, puis appris qu’il avait habité son immeuble, se passionne pour le poète et se met à écrire des sonnets en alexandrins (où le véritable auteur a pris soin de glisser quelques fautes de métrique dans un souci de vraisemblance).

     

    Il y a plus. Dans l’appartement où, dès les premières pages, le craquement insistant du parquet annonçait la présence des fantômes, Léo est sujet aux visions : à peine aidé par de vieilles photos découvertes sur Internet, il voit Rimbaud et Verlaine déambuler dans le Paris de jadis ; il assiste même, plus étrange, à leurs rencontres nocturnes dans l’ancienne lingerie des Mauté, devenue entre-temps sa propre chambre. Parallèlement, une métamorphose s’opère en lui, « qui sembl[e] désormais le rendre irrésistible, magnétique comme un aimant même à distance » ; tel l’ange de Théorème, il attire et séduit tout le monde — sa voisine, son professeur de français, les touristes japonaises croisées dans la rue… Tout cela s’accompagnant de crises de « cécité hystérique » (c’est le nom de la chose), au cours desquelles l’univers disparaît « dans une eau trouble et foncée, une boue presque opaque (…), une vague noire ».

     

    Voyance et vision

     

    Possession ? Réincarnation ? Léo ressemble à Tirésias, alternativement homme et femme, condamné à perdre la vue mais gratifié du don de voyance. Il pense vivre la métamorphose annoncée par son illustre devancier dans les lettres à Izambard et à Demeny : devenir, « par le dérèglement de tous les sens », « non voyant au réel », et (par là même) « voir comme jamais les autres ne voient ». Cette lucidité d’un ordre supérieur lui fait d’ailleurs aussi pressentir les cataclysmes prêts à anéantir la planète, lesquels commencent à advenir dans les dernières pages, faisant basculer ce singulier roman d’éducation du semi-fantastique dans l’anticipation.

     

    Impossible d’explorer ici tous les motifs qu’Alain Blottière entrelace en virtuose, les pistes qu’il esquisse, les portes qu’il entrouvre, à l’image de celles, concrètes, menant aux caves et aux recoins de son vieil immeuble enchanté. Se gardant de les franchir toutes, en vrai romancier qu’il est. C’est là sa force et, peut-être, sa faiblesse : les hallucinations de Léo, en le transportant dans le passé ou l’avenir, ramènent en fin de compte la voyance rimbaldienne à la vision et à la capacité d’imagination d’un romancier. Mais c’est là gagner la partie autrement : à suivre ce personnage toujours sur le point de cesser d’y voir comme de basculer dans un autre monde, conscient à l’extrême d’une vie menacée individuellement par la mort et collectivement par la catastrophe, comment le lecteur n’éprouverait-il pas le caractère fragile et tout relatif de ce qu’on appelle réalité ? Habile traduction romanesque de l’expérience poétique que l’auteur des Illuminations appelait justement de ses vœux…

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne850 pages. Il n’entrait pas dans ma boîte aux lettres. Aussi fut-il, comme il arrive, déposé sur les boîtes par le coursier pressé, et disparut. Il y a des gens bien malfaisants. Et encore, s’ils s’appropriaient les livres pour les lire… Mais mon exemplaire du roman de Chris Kraus risque fort d’avoir été vendu au plus offrant.

     

    Cependant, certains envois doivent, sans doute, en vertu d’une nécessité qui nous échappe, atteindre leur destinataire. Les éditions Belfond ont eu l’amabilité de me faire parvenir une autre version, numérique, celle-là, de l’ouvrage. Je l’ai lu, plus tard que prévu, en marge des répétitions de ma pièce, La Cantatrice et le Gangster (voir ici). Il fallait bien ça pour m’abstraire de mes préoccupations du moment. Mais ça m’en a abstrait. Quand une lecture est aussi efficace, et ce, sur 850 pages, la moindre des choses est de se demander pourquoi.

     

    Totalitarisme et romanesque

     

    Impossible d’entrer dans le détail de l’intrigue, non seulement pour cause de longueur, mais aussi de sinuosités et rebondissements incessants. Disons que c’est l’histoire de deux frères, Konstantin (Koja) et Hubert (Hub) Solm, issus tous deux, au début du XXe siècle, de la minorité allemande de Riga (Lettonie). Et de leur sœur adoptive, Ev, juive, mais personne, au départ, ne le sait, qui sera alternativement, voire simultanément, l’épouse ou la compagne de l’un et de l’autre. Tout cela sent un peu l’allégorie. Comme c’est le cas aussi de la situation : en 1974, dans un hôpital de Munich, Koja, 70 ans, une balle coincée dans la tête, a pour voisin de chambre un « hippie » nettement plus jeune, amateur de bouddhisme, de paix et de hasch ; il lui raconte sa vie, de l’entre-deux- guerres au présent.

     

    Une vie de salaud. Membre, ainsi que son frère, de la SS, le jeune Koja participe à des massacres de juifs en Lettonie. Après la guerre, il sert de taupe au KGB dans les services secrets ouest-allemands, contrôlés par la CIA et peuplés d’anciens nazis comme lui-même. Plus tard, circoncis et caché sous l’identité d’un juif défunt, il sera introduit au Mossad. Il collaborera, directement ou non, à de nombreux meurtres, trahira chacun de ses employeurs pour l’autre, trahira Ev elle-même, l’amour de sa vie, et finira par recevoir la fameuse balle, on ne dira bien sûr pas comment.

     

    L’Ordre noir est-il romanesque ? On pense au remarquable ouvrage de Robert Merle, La Mort est mon métier(1). On pense, inévitablement, à Jonathan Littell et à ses Bienveillantes(2). Plus largement, le totalitarisme serait-il le grand sujet du roman contemporain ? « Parfois, il vaut sans doute mieux que les choses suivent leur cours », dit Koja au « hippie ». « Aller de l’avant coûte que coûte, se laisser porter par des forces plus puissantes, mais aussi meilleures que soi-même. Le moniteur de surveillance cardiaque, là-bas, n’est-il pas plus puissant et meilleur que nous-mêmes ? » La machine totalitaire, le confort paradoxal dans lequel elle broie les individus, seraient-ils la forme caricaturale et extrême de la vie moderne, telle que l’a dépeinte, par exemple, Kafka ? Est-ce ce reflet grimaçant qui nous fascine ?

     

    Forêt obscure et noirs secrets

     

    Il y a aussi le Mal, bien sûr, sous sa forme politique ultime. Ça ne met pas le lecteur à l’aise de céder, sous couvert de Koja, à la fascination bien connue pour le Mal. Et ce n’est pas seulement le ton qui l’embarrasse, cynique, drôle, porté par une écriture nerveuse, superbement rendue, comme toujours, par Rose Labourie. Les propos aussi provoquent de la gêne : « Les choses se faisaient d’elles-mêmes », dit Koja. « On ne peut pas sérieusement nous reprocher d’avoir été nazis. Il y a du sens à se projeter dans le futur, et on ne choisit pas toujours la tournure qu’il va prendre ». Le lecteur se dit que, même dans les années 1920, on pouvait ne pas avoir envie de se projeter dans certains futurs. Il est mal à l’aise.

     

    Ce n’est jamais une mauvaise chose, de mettre le lecteur mal à l’aise, en le plaçant devant ses propres ambiguïtés. Sans compter que c’est Koja qui parle, à un hippie de plus en plus effondré. Si on peut trouver le dispositif un peu lourd, il implique une conséquence que Kraus lui-même souligne dans une interview à Die Zeit : « Dans son souvenir, tout homme arrange son histoire ». Surtout quand c’est un menteur professionnel qui parle. On le sait, mais on l’oublie, et le sentiment qu’on a de partager, seul avec lui, un secret honteux ajoute encore au plaisir trouble que la lecture suscite.

     

    Ce thème du secret est au cœur du roman de Chris Kraus. C’est une de ses différences avec celui de Littell, qui s’achevait à la chute de Berlin. L’autre différence tient à l’usage du romanesque proprement dit. Si le point fort des Bienveillantes était de nous transporter au cœur de la machinerie nazie, l’histoire personnelle du héros y était nettement moins réussie. Dans La Fabrique…, le secret est aussi un secret de famille. D’abord, celle de l’auteur lui-même : d’origine balte lui aussi, Kraus découvrit sur le tard qu’un de ses grands-pères avait fait partie des Einsatzgruppen (3) ; d’où dix ans de recherche, ce livre, et son grand thème : le passé digéré, l’amnistie et la réutilisation, pendant la guerre froide, des « salauds ».

     

    Chris Kraus a voulu tendre un miroir déplaisant à l’Allemagne. Il a inventé, pour ce faire, une famille de mythe ou de conte : frères ennemis, quasi-inceste… L’horreur historique vue par Grimm : « Enfant, (…) j’avais le sentiment que chacun, à l’instar de Hänsel et Gretel, avait été abandonné dans une forêt obscure et devait se débrouiller pour rentrer chez soi. Sauf qu’une fois adulte, j’ai compris que personne ne sortait jamais de la forêt ».

     

    La forêt de Chris Kraus est vaste. Il y a des coins fort déplaisants. Cependant, on aime à s’y perdre. Et c’est la force de son livre que de nous contraindre à l’avouer.

     

    P. A.

     

    (1) Gallimard, 1952

    (2) Gallimard, 2006

    (3) Unités chargées de l’assassinat systématique des juifs et des opposants, notamment en Pologne et en Union soviétique.


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  • www.citroen.frAvec les mères, c’est rarement simple, mais avec les pères c’est souvent compliqué. Jauffret, avec le sien, n’a pas eu la tâche facile. C’est difficile, un père sourd. Allez vous étonner, après, que le fils écrive… Et quand, à l’enfermement de la surdité, s’ajoutent la dépression chronique et ses médicaments « qui empêch[ent] de penser », la coupe est pleine : « Alfred, tu n’étais même plus un homme, juste un organisme, avec au fond de la coquille un ego dévasté, piqué sur le cerveau comme un papillon sur un bouchon de liège ». « On ne traite pas un père de la sorte. Mais on a le droit d’injurier un donneur de sperme ».

     

    Et ce n’est pas tout. Ce « papa » quasiment manquant a laissé derrière lui une énigme pour tout héritage. Regardant, en 2018, un documentaire télévisé intitulé La Police de Vichy, le futur auteur de Papa reconnaît l’immeuble marseillais dans lequel il a passé son enfance et où la famille de son père vivait dès avant le mariage de celui-ci. Deux gestapistes en sortent, encadrant un homme menotté. C’est Alfred. Lequel n’avait jamais fait allusion à quoi que ce soit, personne dans la famille n’ayant entendu parler de rien non plus.

     

    « Ces sept secondes de film », dit l’écrivain, « ont réveillé l’enfant tapi dans les couches profondes de mon être, me donnant une inextinguible soif de père ». Et déclenchant l’écriture de ce livre, après de longues recherches parfaitement infructueuses : « Alfred, tu me laisses un mystère », avoue le fils, réduit à quia — pour quelqu’un qui a tant inventé « la vie des gens », un comble.

     

    Père réparé

     

    Mais, ici, il s’en tient maniaquement à la vérité, la tourne, la retourne, la fouille, à sa manière, rageuse et grinçante. Partant de la mort d’Alfred et du récit de ses obsèques, puis remontant à son mariage avec Madeleine au début des années 1950, et descendant jusqu’à sa propre naissance et son enfance. Avant de revenir à la fameuse séquence pour lui imaginer (quand même, mais explicitement) une explication aussi peu gratifiante que possible : Alfred aurait-il été embarqué pour être ensuite menacé, intimidé, et ainsi aussitôt amené à dénoncer un voisin qui cachait « un couple d’anarchistes espagnols » ? Hypothèse développée avec quelque complaisance pour être rejetée aussitôt après comme invraisemblable : « Alfred n’avait donné personne ». Et Régis d’interroger encore et encore l’image laissée par ce père singulier dans sa mémoire, avant, en quelques pages magnifiques, de créer de toutes pièces un faux souvenir lumineux dans lequel Alfred aurait été pour une fois papa.

     

    Car la tâche du fils est de réparer le père, « analysant le moindre fragment pour essayer de le rebâtir sans tous ces vices de construction qui l’ont empêché d’être lui ». Ou s’il s’agissait, au contraire, d’achever de le mettre en pièces et de le détruire une fois pour toutes ? Le livre entier est dans cette hésitation, cette oscillation, comme, peut-être, l’étaient déjà tous les livres précédents (« Je n’ai peut-être écrit tout au long de ma vie que le livre sans fin de tout ce que nous ne nous sommes jamais dit »).

     

    Passé recomposé

     

    Certes, on y retrouve aussi les images d’une époque, le magasin Aux Dames de France avec son « escalier roulant », les scooters Lambretta et les tanks en plastique. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans le combat acharné auquel se livrent, sur ses pages, la mémoire et l’imaginaire, l’amour et la honte. Jauffret le mène sur son terrain. Au début, on trouve un peu appuyés son cynisme et son goût de la provocation. Mais, très vite, l’excès et la brutalité mêmes révèlent leur efficacité particulière. Ce sont eux qui rendent possibles les évocations hallucinées des rapports entre mère et fils : « Il lui serait un prolongement, un corps et un cerveau supplémentaires (…), ils s’aimeraient comme des amants sans avoir besoin de se servir de ces imbéciles d’organes génitaux pour se connecter ». Ou qui permettent cette transgression majeure : raconter sa propre conception (« Alfred ruisselant de sueur m’éjacula en ahanant dans la vulve de Madeleine »).

     

    Et notre auteur ne va pas au bout des choses seulement dans le domaine du fantasme blasphématoire, il mène aussi le plus loin possible la réflexion où son entreprise le conduit sur la mémoire et l’écriture. Intimement liées, puisque « à chaque fois qu’on se souvient le souvenir se modifie » : ce passé, « vivant tant que nous le sommes encore nous aussi », « on est en droit de le jeter en vrac sur le tapis pour mieux le dépoussiérer, le ranger selon l’humeur sur les rayons de notre chronologie comme les livres sur ceux d’une bibliothèque ».

     

    Du coup, au fond, qu’est-ce que le vrai ? Le roman est-il plus trompeur que le souvenir, ou moins ? Plus, ou moins exact que la vie ? Mais alors, en somme, qu’est-ce qu’un père ? Et une mère, donc ? Et, par là-même, un fils ?... Ces questions énormes, la force et l’intelligence de Jauffret sont de ne pas les effleurer timidement, mais de les triturer et de les sonder sans précautions, avec l’instrument qu’il connaît : l’écriture. Et si on sort de l’examen un peu chaviré, c’est, comme pour les manèges de nos enfances, justement l’intérêt de la chose.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    J’ai déjà eu l'occasion de citer Les Moments littéraires, revue qui, sous la direction de Gilbert Moreau, explore depuis des années toutes les facettes de « l’écrit intime ».

     

    Le copieux numéro 43 de ce mois de janvier est consacré aux diaristes suisses de langue française. Pourquoi suisses ? D’abord à cause d’Amiel (1821-1881), professeur à l’université de Genève, qui, en tant que figure fondatrice et tutélaire, ouvre le volume, intitulé d’ailleurs Amiel & Co. Peut-être aussi parce que, comme le souligne Jean-François Duval dans son introduction, elle-même en forme de journal, « ce sont les pays protestants qui ont lancé le mouvement » du journal intime, en Europe, au XIXe siècle.

     

    Cela étant, qu’est-ce qu’un journal intime ? Ou, comme le demande ce même Duval, « de qui tient-on le journal ? », dès lors que « "Je" est multiple, éclaté, contient des multitudes » ?… Aussi bien les premières lignes du premier extrait (Amiel, donc) annoncent-elles, on peut le dire, la couleur :

     

    « (10 heures matin) Succession féerique de coups de soleil, d’ondées, de brouillards. On dirait des orages d’opéra, et des colères de père qui badine. »

     

    Les caprices du temps qu’il fait symbolisent ici le caractère hybride et divers du journal en tant que genre comme du sujet qui le tient. Ce qui se vérifiera dans les pages de l’anthologie qui va suivre, où l’on trouve des extraits qui tiennent du journal de voyage, d’autres consacrés à la nature, à la vie quotidienne, aux soucis de l’écrivain, et même quelques pages d’un journal… photographique, celui que René Groebli publia en 1954 sous le titre de L’Œil de l’amour.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    En même temps, ce numéro est l’occasion de découvrir un panorama de la littérature suisse romande, du XIXe jusqu’aux premières années du XXIe siècle. À côté de célébrités comme Roland Jaccard, Ramuz, Monique Saint-Hélier ou Gustave Roud (peut-être les plus belles pages du volume), on trouve beaucoup d’autres figures, souvent moins connues du public français. Tel l’étonnant Jean-Pierre Rochat, paysan et écrivain, auquel on laissera la parole pour conclure :

     

    « Lundi 5 novembre 2018

     

    J’ai chargé vingt-deux chèvres pour la boucherie et ça me fend le cœur, elles sont toutes nées ici dans cette ferme de montagne que je vais quitter dans deux mois après quarante-cinq ans de loyaux services pour une alimentation saine.

     

    Après avoir chargé les vingt-deux chèvres pour la boucherie et serré la main du boucher, je suis remonté sous le toit dans ma mansarde à livres (que je dois bientôt débarrasser, et on ne peut pas faire des saucisses avec des livres) pour me remettre de m’être laissé fendre le cœur ».

     

    P. A.

     

    N. B.

    Les Moments littéraires publient en même temps un hors-série consacré à la correspondance entre Henri-Frédéric Amiel et son amie Élisa Guédin.


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  • fr.123rf.comIl y a quelques années, Danse avec Jésus (Lunatique, 2011, voir ici) avait démontré son talent pour l’indécidabilité : fallait-il les trouver ridicules ou attendrissants, ces « chrétiens charismatiques » empêtrés dans leur foi et le quotidien dérisoire d’une bourgade de province ? Impossible de trancher, et il en résultait pour le lecteur, embarqué malgré lui, un vrai malaise. En 2015, il faisait semblant de s’attaquer, avec une méchanceté réjouissante, à un sujet de société : le harcèlement en milieu scolaire (Le Collège de Buchy, Lunatique, voir ici). Le voici de retour, après une première publication chez Buchet-Chastel (Avril, 2016). Son Italienne…, paru à la rentrée 2019, a connu un joli succès, notamment auprès de magazines tels que Elle et Biba… Malentendu ? Aurait-on pris ce livre brillant et jubilatoire pour ce qu’il n’est pas ? Mais qu’est-ce qu’il est ? Avec Jérémie Lefebvre, avec ou sans Jésus, on ne sait jamais trop, heureusement, sur quel pied danser.

     

    Conte de Noël

     

    Ce que son roman semble, en tout cas, être, c’est le cinglant pastiche d’un certain type de littérature et de cinéma faits pour remonter le moral du consommateur (on dit feel-good-quelque-chose, si je ne m’abuse). Francesca, grâce à Erasmus, a quitté sa Sicile natale pour Paris et la Sorbonne, où elle travaille à une thèse traitant des influences souterraines de la littérature médiévale sur le roman contemporain. C’est ainsi qu’elle a fait la connaissance de Serguei, sémillant jeune professeur, lequel, « bien qu’étant de la fanfare », l’a gratifiée « d’un rapport complet et de qualité ». Puis, au cours d’une soirée passée chez elle avec Mathieu, son compagnon, l’a mise au défi de prouver que, comme elle l’affirmait, elle était libre de toute « appartenance ». Pour ce faire, elle s’engage à ne pas passer le traditionnel réveillon de Noël dans sa famille, qu’elle doit retrouver quelques semaines plus tard à Palerme.

     

    Huit jours après ledit réveillon, Francesca raconte à Souris, son chat, et à nous-mêmes, comment, une fois sur place, ayant appris que son père était gravement malade et vivait probablement son dernier Noël, elle a dû changer d’avis et a vécu une soirée merveilleuse au sein d’une famille redécouverte. Tel est le programme. Sauf que le chat, comme on finira par l’apprendre, est imaginaire, et qu’une chute bien orchestrée donnera au faux roman à l’eau de rose les allures d’un conte passablement cruel.

     

    Le mainstream et ses ruses…

     

    Ce qui n’empêche pas, au contraire, le comique. Rien n’échappe à l’ironie élégante et corrosive de notre auteur. Dans une langue impeccable et dépourvue de pitié, il s’en prend à la vie telle qu’elle va, en Italie (pays qu’il connaît bien) et partout ailleurs :  frénésie de la consommation, manie du « développement personnel » (« vous faire croire que vous ne savez pas faire ce que vous savez faire et que vous n’êtes pas la personne que vous êtes déjà »), verbiage entrepreneurial (« Mathieu s’était longuement ouvert à Serguei des difficultés qu’il avait rencontrées (…) en termes de gestion de l’humain, et des pressions qu’il avait pu subir au niveau de la hiérarchie, et du prix à payer pour faire évoluer les process… »). L’héroïne, quant à elle, prend les devant, et porte en permanence sur elle-même un regard sainement sarcastique (« Au bout de deux mois à l’université Paris-Sorbonne je maîtrisais parfaitement la rhétorique et les effets de langage du mépris élitiste (…), et j’étais en passe de devenir une vraie connasse »).

     

    Mais c’est surtout le genre même où le roman feint de s’inscrire qui se voit, chaque fois qu’on serait tenté d’y adhérer, mis narquoisement à distance. La référence au cinéma, apparemment extérieure, a pour fonction de le ramener à ce qu’il est et d’en dénoncer les illusions : « Ça ferait une scène de fin parfaite. Sobre, avec ce qu’il faut de profondeur et de tendresse (…), une fin à l’esthétique résolument mainstream »…

     

    Il serait cependant réducteur de ne voir dans le livre de Jérémie Lefebvre qu’un miroir, si exact soit-il, tendu au quotidien moderne et à ses reflets déformés. Le défi lancé au départ à Francesca porte sur la notion d’« appartenance », mais, pour m’exprimer comme les personnages, j’aime mieux parler, quant à moi, d’aliénation. Comment y échapper ? Comment, y compris et surtout dans l’écriture, être sûr, comme l’est la sympathique Palermitaine, d’échapper aux figures imposées, à la doxa omniprésente, au formatage de la sensibilité et des idées ? Lefebvre est beaucoup trop madré pour se livrer là-dessus à une réflexion explicite. Il se contente de nous faire assister aux contorsions de son personnage essayant, comme une funambule, de rester en équilibre sur le fil illusoire de sa liberté, et n’en tombant, bien entendu, que de plus haut. Mais ses virevoltes, les retournements incessants qui lui font, lorsqu’elle croit éventer les ruses de la société marchande, en subir simplement un autre effet, le lecteur n’y échappe pas plus qu’elle. Et le plaisir paradoxal qu’il retire de l’expérience est justement de se faire piéger lui aussi, par une jolie machine littéraire.

     

    P. A.


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