• « Chez l’oncle Gustave où l’on m’avait mis quand j’avais huit ans, il y avait des fleurs sur le papier : des pavots rouges dans ma chambre à coucher. L’oncle disait : "C’est la décoration qui sied à une chambre à coucher ; le pavot c’est la fleur du sommeil". C’étaient des yeux arrachés qui ne cessaient de pleuvoir sur moi du plafond, même la nuit quand il faisait noir, même quand j’avais fermé les paupières. »

    Luc Dietrich, Le Bonheur des tristes

     

    photo Pierre Ahnne


    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne« Inspiré d’une histoire vraie », nous dit-on. Et on serait d’abord tenté de penser : dommage… On aimerait en effet qu’Oscar Coop-Phane ait inventé la situation à la fois tellement et si peu romanesque du baron Stefano, lequel, pour avoir tué d’un coup de fusil le neveu d’un chef de la Mafia, se voit assigné à résidence dans un hôtel passablement luxueux de la région, avec interdiction d’en sortir sous peine de mort.

     

    Plus d’un récit possible

     

    Mais l’important, on le sait, ce n’est jamais les histoires. L’usage qu’on en fait compte seul, et l’auteur de Mâcher la poussière s’emploie habilement à éviter que celle-ci ne devienne le roman que la couverture nous promet. Oh, on en voit passer plusieurs, des romans — tous ceux sans doute auxquels les données initiales pouvaient servir de prétexte : l’histoire d’amour avec la (très) jeune femme de chambre ; les trafics du barman drogué et revendeur ; les fêtes dans la suite avec des voyageurs douteux ; tout cela sous l’épée toujours suspendue de l’éventuelle sortie fatale…

     

    Des récits possibles s’esquissent ainsi, traversent le livre et disparaissent. Une fois que les voilà fermement et ironiquement écartés, que reste-t-il ? D’abord, une réflexion sur la modernité. Car tout cela se passe quand ? Le narrateur, qui est parfois le baron lui-même, donne, à travers le langage des personnages et les détails du quotidien, des indices contradictoires. Il semble cependant que le twist succède paresseusement au blues, les shorts aux costumes de lin blanc dans le hall de l’hôtel et, dans la rue qu’il borde, le goudron aux pavés. Séparé de « ce qui [le] faisait vivre, les arbres et les champs, les étoiles et les couleurs », Stefano, dans sa prison dorée, guetté par l’homme de main qui monte la garde à la porte et surveillé par les multiples employés à l’intérieur, offre une image crédible de l’homme d’aujourd’hui. Et la modernisation (« la vicieuse »), dans ce roman que son auteur de moins de trente ans, ex-Berlinois, ci-devant pensionnaire à la Villa Médicis, place sous le patronage de Foucault, fait figure d’ennemie vaguement paradoxale.

     

    Un mode d’emploi roussellien

     

    D’ailleurs, c’est un personnage ambigu, à la fois symbole d’un certain passé et figure de proue d’une forme de la modernité littéraire, qu’Oscar Coop-Phane fait surgir dans son récit à la temporalité hasardeuse au moment où on commençait à se demander comment il allait en sortir. Si le nom de Roussel n’apparaît jamais, Raymond, voyageur richissime qui « a senti la gloire en écrivant ses premiers vers » puis dont les livres sont « passé[s] tout à fait inaperçu[s] » ressemble à s’y méprendre à l’auteur de Locus solus. Avant de mourir dans la chambre d’un hôtel qu’on suppose situé à Palerme comme celui où son modèle s’est suicidé, il traverse Mâcher la poussière, non tant pour en précipiter le dénouement que pour en délivrer, par sa seule présence, le mode d’emploi. Grâce à lui, la situation de départ apparaît en effet comme ce qu’elle est, un procédé au sens roussellien du terme, autrement dit une machine à générer de possibles histoires. Et celle du véritable Roussel est utilisée ici comme Raymond n’utilisera pas celle de Stefano (« Les histoires des autres ne m’intéressent jamais au point de vouloir les travailler »), mais comme Oscar utilise l’ « histoire vraie » que mentionne la quatrième de couverture.

     

    Cependant, quand l’auteur, le vrai, cite ses lectures constitutives, ce sont d’autres noms qu’il évoque : Bove, Calet, Dabit… les grands artistes du quotidien. L’intérêt principal de son récit ne tient en fait ni à une roublarde mise en abyme ni à une vision somme toute classique de l’homme moderne. En refusant la tentation du roman, Oscar Coop-Phane choisit d’abord d’écrire un livre des menus faits et gestes, « ces choses minuscules, les foulées d’une nuée dans le ciel, le souffle de l’automne, la ronde lascive des automobiles ». Stefano « observe l’usure de [ses] vêtements, celle de [ses] draps ». « Le temps passe ainsi », constate-t-il, « en petits accrocs sur le lin ». Et c’est bien un roman du temps et de ce qui le fait passer — alcool, drogue, écriture (car bien sûr le baron tient un journal) —, que l’auteur de Mâcher la poussière nous offre. Certes il feint quelquefois de s’intéresser à autre chose. Mais en réalité il s’en tient là, et réussit, du coup, à faire de son grand hôtel une vraie allégorie de l’humaine condition.

     

    P. A.

     


    4 commentaires
  • photo Pierre Ahnne« Elle avait le visage grêlé, de grands pieds, elle avait un sale caractère, elle se tenait souvent debout sur la meule de pierre devant le seuil de sa porte à vociférer sans raison des injures à la ronde. À ces moments-là, elle avait la main gauche sur la hanche, le bras droit levé, tout dans son attitude faisait penser à une théière ancienne. »

    Mo Yan, Le Grand Chambard


    votre commentaire
  • https-_perezartsplastiques.files.wordpress.comIl me faut l’avouer tout de suite : je ne savais pas que Vila-Matas existait. Honte à moi, sans doute. Les écrivains hispanophones ne font pas vraiment partie de mes lectures de chevet. Je me suis renseigné, naturellement… J’ai appris qu’Enrique Vila-Matas était bien connu (honte à moi) ; que la difficulté d’écrire était au centre de son œuvre ; qu’il mêlait, expert en manipulation, personnages de fiction et personnages réels, dans une tradition baroque espagnole et latino-américaine à laquelle se rattacherait aussi, par exemple, Bolaño.

     

    Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, étant donné qu’il n’est nul besoin d’avoir lu Vila-Matas ni même de connaître son existence pour pénétrer dans le livre d’Anne Serre, pas plus que d’avoir lu ou de connaître les innombrables écrivains réels ou, encore moins, fictifs qu’elle cite à qui mieux mieux au long de ce qu’on hésite à appeler, au contraire d’elle, un roman. La référence à l’auteur barcelonais contribue surtout à produire le dispositif singulier qui s’y déploie.

     

    « Cinq cents pièces… »

     

    Dispositif à première vue assez simple : 1) l’écrivaine-narratrice se rend en train à Montauban pour y participer à une rencontre avec des lecteurs et y passer ensuite la nuit ; au cours du voyage, elle converse en imagination avec Vila-Matas, dont la lecture la stimule ; 2) l’auteur espagnol fait lui-même le récit un brin vertigineux d’un harcèlement par courriel dont il est victime ; 3) revenant, lors d’un autre déplacement, toujours en train, d’Auvergne, où elle vient d’écrire les deux textes précédents, la même écrivaine s’efforce de se déprendre de Vila-Matas afin de « passer à autre chose ».

     

    Rien de plus inexact qu’un tel résumé, lequel gomme tout ce qui fait l’essentiel du livre d’Anne Serre : la parodie d’hésitation fantastique (« Vila-Matas […] s’était carrément assis dans le fauteuil à ma droite dans la voiture du TGV »), l’incessant va-et-vient entre réalité ( ?) et fiction, les retours, coïncidences et multiples jeux de miroirs, la réflexion exigeante et profonde sur l’écriture comme art de la séparation et de la fugue. Parler de mise en abyme serait ici peu dire, même si la narratrice est bien celle qui projette « un nouveau roman qui s’appellerait : Voyage avec Vila-Matas ». Ce qui se tisse et se construit sous nos yeux, c’est un lieu intérieur qui serait celui de la littérature. Et le geste d’Anne Serre entrecroisant inlassablement les fils qui relient les différents plans de son récit est celui même par lequel sa narratrice travaille à se rassembler dans l’acte d’écrire : « Il y avait en moi, chaque fois que j’essayais de réécrire, une quantité de lambeaux, de parcelles, de fragments (…). On eût dit un puzzle, comme celui que j’avais acheté de cinq cents pièces, en septembre, et qui achevé montrerait agrandie une image d’un album de Tintin ».

     

    Nombrilisme ?

     

    Comme cette dernière citation le suggère, tout cela n’a rien d’aride mais, marqué au coin permanent de l’humour, provoque souvent chez le lecteur une jubilation indéniable. Et parfois un peu de lassitude, surtout dans la seconde partie, quand le sentiment soudain s’installe qu’on a compris le truc. Mais dès que l’écrivaine reprend la parole, le charme revient. Car même si celle-ci n’est pas l’auteure, ce roman qui tient de l’essai compose aussi, dans la lignée de l’autofiction, un magnifique autoportrait en profil perdu. Portrait de l’écrivain d’aujourd’hui, en perpétuel voyageur condamné à se mettre en scène devant des lecteurs qui le confondent avec sa personne publique. Portrait d’une personne habitée tout entière par la littérature et pour qui la réflexion sur la littérature ne se distingue donc pas de celle qu’elle mène sur elle et sur sa propre vie. Et ce sont de belles ouvertures sur d’anciennes histoires d’amour ou des images de l’enfance, et d’une « vallée riante et verte mais solennelle aussi » qui lui fut un décor fondateur.

     

    Ce livre qui commence et finit dans le train confirme aussi le caractère toujours mouvant et insaisissable de l’œuvre d’Anne Serre, laquelle se joue des genres et fait sans cesse jouer leurs limites, comme c’était le cas dans Qu'est-ce qu'une femme ?, court texte paru en ligne dont j’ai parlé ici. Se confirme aussi le côté tranquillement provocateur de cette œuvre qui ne s’embarrasse pas des oukases de l’air du temps, le célèbre nombrilisme de la littérature française s’y trouvant à la fois assumé avec une rieuse insouciance et battu en brèche, puisque l’auteure, pour mieux nous démontrer que ce nombrilisme prétendu n’est pas plus français et donc pas plus nombriliste que cela, va jusqu’à écrire elle-même et placer au cœur de son livre la nouvelle fictive d’un écrivain espagnol bien réel. Tout cela nous change agréablement de l’actuelle obsession du sujet, de la tyrannie des grands problèmes et de leur accablant cortège de bons sentiments.

     

    P. A.

     

    Illustration : plafond de l’église Saint-Ignace, à Rome


    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne

     

    « C’est avec la plus grande attention et sollicitude que celui qui se promène doit étudier et observer la moindre petite chose vivante, que ce soit un enfant, un chien, un moucheron, un papillon, un moineau, un ver, une fleur, un homme, une maison, un arbre, une haie, un escargot, une souris, un nuage, une montagne, une feuille ou ne serait-ce qu’un misérable bout de papier froissé et jeté, où peut-être un gentil et bon petit écolier a tracé ses premières lettres maladroites. »

    Robert Walser, La Promenade


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires