• À Tombeau ouvert, William Styron, traduction Clara Mallier, (Gallimard)

    lepetitsouk.fr.jpg Pourquoi aime-t-on les récits de guerre ? Batailles, uniformes, fraternité des armes, qui ne s’exalte à les entendre évoquer. L’enthousiasme légèrement frénétique suscité par le dernier prix Goncourt ne fait si j’ai bien compris que confirmer mon propos. Car qu’il s’agisse de dénonciation ou d’éloge ne change pas grand-chose à la fascination.

     

    On me dit que c’est une fascination masculine, qu’on l’instille aux garçons dès l’enfance. Moi pourtant à cet âge-là mes passions allaient alternativement au Moyen Âge et au western, les vraies guerres, récentes, menaçantes, celles qui pouvaient se produire, je n’y songeais pas beaucoup pendant les longs après-midi d’hiver que je passais à caresser des rêves de tournois de lances d’épées froissées et de masses d’armes, ou alors de colts pétaradant à tout va dans des déserts rouges ponctués de cactus en forme de chandeliers.

     

    Il est vrai aussi que les guerres contemporaines étaient, en tant que thèmes de jeu, considérées avec réprobation dans ma famille. On ne plaisantait pas avec ces choses-là. La lame qui s’enfonce dans les intestins du félon, le colon scalpé, le desperado qui s’écroule criblé de balles, soit. Mais la mitraillette le napalm et l’orgue de Staline pas question.

     

    En revanche les récits que faisaient devant moi ceux qui s’étaient battus pour de bon pendant le dernier conflit (il y en avait encore pas mal à l’époque dont je vous parle) me captivaient. On me donnait le droit de rester au salon plus tard que d’habitude pour les entendre (on ne joue pas avec ça mais il y a des choses qu’il faut savoir). Je me suis moi-même souvent imaginé en train de faire de tels récits, retour du front, las, buriné, éventuellement couturé mais toujours vivant. Je n’imaginais pas les événements mais leur récit. Est-ce que la guerre serait ce à quoi on ne joue pas mais qui se raconte ? Est-ce qu’elle serait le sujet par excellence, et l’histoire de guerre l’histoire suprême, toutes les autres, amour, drames familiaux, meurtres passionnels et accidents de la circulation, ne constituant que des pis-aller ?

     

    Si tel est le cas les cinq nouvelles de Styron réunies dans À Tombeau ouvert sont le couronnement du genre. Je veux dire qu’elles en exhibent et en défont du même coup le ressort secret.

     

    Un ancien héros se retrouve gardien d’une prison militaire ; un autre, vieillard décati, meurt d’un cancer du poumon devant les témoins de sa grande époque ; des officiers de réserve attendent avec angoisse dans un camp d’entraînement l’embarquement pour la Corée ; un des mêmes, revenu chez son père, tâche d’oublier ce qu’il a vécu… On est toujours avant ou après la bataille, dans le temps du fantasme ou du souvenir, bref, dans le temps du récit.

     

    Seulement ce récit n’a jamais lieu. Les hommes dont il s’agit craignent d’anticiper le cauchemar ou essaient de ne plus y penser. Omniprésente dans les cinq histoires de l’écrivain virginien, qui sait de quoi il parle ou plutôt ce qu’il ne dit pas, la guerre proprement dite y reste toujours à distance, comme un invisible et sinistre horizon. Et le plaisir qu’on prend à l’écouter narrer d’habitude, privé ici d’un objet rendu ainsi à son horreur, apparaît comme ce qu’il est : plaisir des histoires, dont on sait bien que les écouter est la meilleure garantie sur le moment au moins pour ne pas vivre ce qu’elles racontent.

     

    La complaisance morbide ainsi déjouée, reste ce qui est en fait le vrai sujet de Styron : la peur. Elle a rarement à ma connaissance occupé une telle place. Sans grandiloquence ni adjectifs, elle imprègne le livre du début à la fin. Le sous-titre : « Cinq histoires du corps des Marines », prend un double sens ironique. Car tous ces combattants rêvent aussi de gloire. Pris entre le glorieux corps des Marines, tout bruissant d’histoires fabuleuses, et leur pauvre corps de Marines, qui transpire plus que de raison en attendant ou en se rappelant l’enfer, ils tâchent de faire comme ils peuvent. Dans ce comme-ils-peuvent réside la nostalgie tragique du livre de Styron.

     

    P. A.

     


  • Commentaires

    4
    gilles
    Vendredi 28 Juin 2013 à 18:04
    Au risque de paraitre flagorneur, il me faut ici employer la putride expression de grand art. Tout y est de ce que j'aime dans le mouvement pendulaire entre soi et autrui, souvenir et imagination, récit et critique, bref un texte qui ne se laisse pas trop facilement approcher, comme le corps des Marines...
    3
    Mardi 6 Mars 2012 à 19:21

    C'est sûrement très juste, et c'est la raison pour laquelle, à mon avis et contrairement à ce qu'on entend ici ou là, les histoires de héros sont au moins aussi intéressantes, voire plus, que les histoires de traîtres.

    2
    Mardi 6 Mars 2012 à 19:03
    Je me demande si la fascination induite par les récits de guerre ne vient pas aussi de notre éloignement vécu de la nécessité du courage physique. Il n'en est plus besoin dans nos sociétés ou si rarement. C'est l'exotisme de cet élan, peut-être, qui nous captive. Car nous n'avons plus guère l'occasion de le vivre, nous l'avons peut-être même perdu:voir les réactions dans le métro lorsque quelqu'un est agressé... La sidération devant l'absolue nouveauté de la chose,je crois...Merci de nous faire réfléchir à cela, par Styron interposé et son vrai sujet:la peur.
    1
    Lundi 5 Mars 2012 à 19:58

    Ma modestie souffre, mais j'accepte...

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