• Auteurs méconnus : Georges Richault, l’aventure accablée

    photo Pierre Ahnne

     

    Il a partagé à sa manière, discrète et toute en réticence, la vogue qui fut en France celle du roman d’aventures dans la première moitié du XXe siècle. On sait que Jacques Rivière consacra au genre, en 1913, dans la NRF, un article qui fit grand bruit. Kessel, Henry de Monfreid, Malraux (le style et la métaphysique en plus), Mac Orlan (l’ironie venant compliquer le jeu) contribuèrent ensuite avec beaucoup d’autres, entre les deux guerres, à l’illustrer. Richault est ce ceux-là, avec huit ou dix livres publiés entre la fin du premier conflit mondial et celle du second, tous parus aux éditions du Mât de misaine, qui eurent leur heure de gloire avant de sombrer dans les orages de la guerre et de la collaboration. Notre auteur sombra avec elles, porté sur la liste noire à la Libération et mort d’un cancer avant d’être autorisé à republier. D’où peut-être l’oubli presque intégral qui l’a frappé (1).

     

    Il n’avait pourtant commis que quelques articles d’un maréchalisme assez modéré et laissé son roman Banquise paraître en feuilleton dans l’édition française du magazine Signal. Mais son culte farouche de l’individu pouvait sans doute paraître à des lecteurs distraits offrir quelque parenté avec celui de l’homme fort, voire du surhomme… Et il laissa à tout le moins s’entretenir la confusion.

     

    Pourtant, ses héros, légionnaires au passé incertain, petits délinquants, officiers de marine sans équipage, sont essentiellement étrangers à tout ce qui pourrait ressembler à un embrigadement quelconque. Singuliers dans le monde du roman d’aventures, ils le sont aussi parmi les autres personnages qui les entourent dans les livres de Richault lui-même, et conscients de cette singularité, qui fonde très consciemment le projet de l’auteur. Alors qu’en règle générale l’aventurier de roman est mû par le besoin de (se) fuir, le désir de s’enrichir ou le rêve d’un ailleurs (les trois motivations pouvant parfaitement s’associer), ceux de notre écrivain vivent l’aventure comme une forme de malédiction essentielle sans justification aucune. Les titres le disent, de plus en plus lapidaires et significatifs au fil des années : La Rivière noire (1919), Sargasses (1930), Banquise (1943), donc — Clairs horizons (1935) n’étant qu’une antiphrase sarcastique. Les rares incursions psychologiques vont dans le même sens : « Decaze regardait avec un dégoût résolu ce panorama que beaucoup auraient trouvé grand » ; « Le long du quai, ça n’était jamais qu’un paquebot. Une des plus sinistres prisons de fer que l’homme ait jamais inventées, pensa Tom ». Et les paysages, dessinés à petites touches épaisses et nerveuses, ne sont que « ciel de fer », « mur de lumière », « cage immense de la forêt ».

     

    Rien pourtant n’oblige réellement les héros de ces romans à mener l’existence qui est la leur. Ils ne rêvent d’ailleurs pas d’en mener une autre, les notions de confort ou de mariage leur sont totalement étrangères. Peu de femmes, du reste, dans ces univers rudes. Quand il s’en présente une, le couple qu’elle risquerait de former avec le protagoniste fonctionne exactement à l’image du cadre naturel et de toute l’entreprise elle-même — trésor douteux à découvrir, bateau branlant à ramener, cargaisons suspectes à acheminer à bon port… : autant de pièges, dont on cherche tant bien que mal à s’extirper après être allé s’y fourrer en toute connaissance de cause, et alors même, la sombre résignation qui semble habiter les personnages le dit assez, qu’il n’y a pas de dehors du piège, d’avenir à envisager après le retour, si retour il y a.

     

    Le piège, c’est la vie, toujours menaçante par l’un ou l’autre excès — grouillements des forêts vierges, vide des glaces ou des steppes. Les héros de Richault la traversent en proie à une sorte de colère rentrée, sachant bien qu’il n’y a le choix qu’entre elle ou le néant. Et son écriture, rugueuse et comme méprisante, chargée de funèbre énergie, semble elle-même l’expression d’une hargne accablée.

     

    P. A.

     

    (1) Certains de ses livres peuvent encore se trouver chez les bouquinistes (voir quais de Seine) ou, plus rarement, sur Amazon.


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