• Bolla, Pajtim Statovci, traduit du finnois par Claire Saint-Germain (Les Argonautes)

    paysages.photosTout est dans le titre, ou plutôt dans ce qu’il désigne. Qu’est-ce que Bolla ? Une créature mythique du folklore albanais, dont la légende nous est contée en marge du roman et par un de ses deux narrateurs, Arsim, lui-même Albanais du Kosovo. Bolla est née de la fusion d’un serpent et d’une femme désormais « vivant par le serpent, et le serpent vivant par elle », « en sa magnificence ailée ».

     

    Le désir et la guerre

     

    « Je n’ai pas pu me sortir ce serpent de la tête pendant longtemps », dit Miloš, l’autre narrateur, Serbe vivant lui aussi au Kosovo. On n’avait pas attendu cette remarque pour former quelques hypothèses quant au rôle symbolique de cet être volant-rampant, masculin-féminin, chargé de toutes les connotations diaboliques qu’on voudra. Le serpent, c’est peut-être le désir, décrit ici avec une étrange précision lyrique, qui lui confère une manière d’universalité par-delà les choix individuels qu’il exprime. « Il est serbe et moi albanais, nous devrions donc être ennemis, or maintenant que nous nous touchons, il n’est plus entre nous une seule parcelle qui soit pour l’autre aberrante ou étrangère et j’ai la certitude inébranlable que, nous deux, nous ne sommes pas comme les autres »… Cette certitude arrache nos deux héros à leurs appartenances ethniques ; elle arrache Arsim au mariage « traditionnel » qui, sur les injonctions de son père, l’a uni à Ajshe.

     

    Mais le serpent, c’est aussi la guerre, dont l’ombre plane dès la rencontre entre les deux hommes (« Les conversations ne portent plus sur sa possibilité mais sur sa date »). Bientôt elle se déchaîne, les rues de Srebrenica deviennent « un théâtre de damnation ». Elle contraint Arsim à fuir en Bulgarie avec sa femme et ses enfants ; elle précipite Miloš, abandonné, dans « la haine », qui le pousse à s’engager dans l’armée serbe – « Et je haïssais, haïssais et haïssais, je haïssais la guerre et le soleil et la lune, l’obscurité et la lumière (…), les armes, les banques, les Serbes, les Albanais »…

     

    Serpenter

     

    C’est l’histoire d’une double impossibilité : celle de vivre une sexualité que condamne la société patriarcale et obsédée de virilité, celle de vivre en paix dans un monde déchiré en deux par l’Histoire. Entre ces deux récifs majeurs, Arsim et Miloš louvoient comme ils peuvent, sans boussole bien fixe, dans une vaste zone grise. Arsim, à l’étranger, n’échappe pas à la malédiction qui pèse sur l’homosexualité. Après un séjour en prison, le voilà expulsé au Kosovo, où il cherche et retrouve Miloš. Mais Miloš n’a pas échappé aux convulsions de l’Histoire, et n’est plus celui qu’Arsim a connu. Pour dire ces itinéraires sinueux entre frontières, identités, choix sexuels, la narration en tant que telle adopte un parcours serpentin, image de la vie du romancier lui-même, d’origine kosovare mais vivant en Finlande et écrivant en finnois.

     

    Deux lieux, trois époques, deux narrateurs alternent dans Bolla, dont l’un est aussi l’auteur du récit mythique ponctuant les articulations d’une partie à l’autre. Ce narrateur-là, Arsim, l’Albanais, est le plus présent. Rien d’étonnant : dès leur rencontre, il avait annoncé à Miloš vouloir « être écrivain ». À la fin de ce roman d’éducation singulier, il l’est. Comme c’est le cas, sans aucun doute possible, de Pajtim Statovci. Car l’essentiel dans cette désolante et convulsive histoire, c’est, bien entendu, l’écriture, admirablement rendue par la traduction. Écriture à la fois sèche et  frémissante, voire frénétique, que ce soit pour parler du désir ou de la violence, toujours extrêmes : « Il m’entraîne en haut de l’escalier  jusqu’à son appartement où nous baisons comme des chiens et nous arrachons nos vêtements, il m’embrasse et me touche partout et je l’embrasse partout, insatiablement, sans ordre ni raison » / « J’ai vu un homme trouver la malemort, j’ai vu le bras d’un soldat arraché sur une grande route, on aurait dit un brochet extirpé de sous la terre, j’ai vu des frères séparés à la naissance, des maisons incendiées et des bâtiments écroulés »… Un style pour temps de guerre.

     

    P. A.

     

    Illustration : un pont au Kosovo (Prizren)

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