• Confessions d’une cleptomane, Florence Noiville (Stock)

    www.france-hotel-guide.comPerversions, pulsions, compulsions… Elles fascinent dans la mesure même où on ne les comprend pas : la jouissance de l’autre est toujours une énigme. C’est sans doute cela qui confère à tous les comportements dits déviants, en tant que thèmes, une certaine puissance métaphorique. Ces étuis hermétiques peuvent tout renfermer, et l’artiste en fera à son gré l’image de ce qu’il voudra y mettre.

     

    La cleptomanie, en particulier, a tout pour lui plaire. Énigmatique, oui, et comment ! Pourquoi les femmes en sont-elles pratiquement seules affligées ? Est-ce qu’elles chercheraient, dans les objets qu’elles volent, cette chose dont Lacan dit qu’elles sont sans l’avoir ? Et pourquoi des objets de préférence sans valeur ? Et le plaisir ? « Le flash d’adrénaline, comme un éclair d’orage dans un ciel plombé » ? « La sensation de voler. Dans les deux sens du terme » ?... Quant à la valeur métaphorique, Florence Noiville, à qui on doit, bien sûr, les formules qui précèdent, la suggère dès le « Prologue » de son livre, en racontant sa prétendue rencontre avec une femme qui, dit-elle, « voulait bien que je lui "vole" son histoire pour en faire un roman ».

     

    Beau linge

     

    Y a-t-il des cleptomanes pauvres ? Peut-être, mais alors leur vice ne se voit pas. Et, en tout cas, Valentine de Lestrange n’en fait pas partie. Experte reconnue dans le monde de l’art, auteure d’articles et de monographies, elle conseille aussi, moyennant commission, de riches acheteurs. Quant à son mari, Pierre-Antoine Berg (P. A. B.), c’est simple : il est ministre des finances. Du beau monde, donc, et beaucoup de belles et bonnes choses, dont le caractère luxueux est toujours minutieusement souligné : les valises sont de Tumi, les chocolats de chez Patrick Roger (qui sont ces gens ?). Dans la cuisine, « une ancienne table de monastère, chinée en Provence ». On espère que ce snobisme outrageusement étalé est à mettre au compte exclusif d’une héroïne dont il est concevable, vu la pathologie dont elle souffre, que les objets exercent sur elle une certaine fascination.

     

    On a un peu de mal à s’attacher à ce personnage assez platement antipathique, dépourvu d’amis (on comprend), sans autre véritable intérêt dans la vie qu’elle-même, sans rien de « diabolique » ni de « poignant », contrairement à ce qu’assure la quatrième de couverture. Mais elle-même, c’est son idée fixe — et cela explique sans doute le reste.

     

    Naïvetés

     

    Florence Noiville, qui, comme chacun sait, est journaliste, fait de cette monomanie une description exhaustive. Dépliant les différentes interprétations du phénomène (la plus récente étant celle des neuro-sciences, avec leur mélange de sophistication ultra-rationaliste et d’ahurissante naïveté). Dépeignant avec une précision nerveuse les différents aspects du problème vus de l’intérieur : l’automatisme (« Cela s’était fait. Voilà tout ») ; le sentiment, en pratiquant cette « élégante manie », de « mystifier » les autres, dans un geste « prestidigitatif » qui renoue avec les émerveillements de l’enfance.

     

    Car il faut avoir la naïveté d’une enfant, d’une snob endurcie ou d’un neuro-scientifique, pour croire qu’on peut être femme de ministre et voler allègrement, depuis des années, dans tous les commerces où on passe, sans que nul le sache. Madame de Lestrange, épouse Berg, va apprendre bien des choses sur elle-même et sur son mari, au cours d’un récit riche en rebondissements, qui tient du roman d’initiation et, évidemment, de l’histoire policière.

     

    La référence à Hitchcock, inévitable, est aussi là pour nous rappeler qu’en matière de cleptomanie comme dans l’autre domaine privilégié de Valentine, celui de l’art, tout se joue sur le plan visuel. Or, ce que l’héroïne découvrira, c’est qu’elle, qui croyait voir et ne pas être vue, est espionnée depuis le début, sans jamais s’en être rendu compte. Celle qui croyait mystifier tout le monde est mystifiée… comme tout le monde. Car l’innocente cleptomane, après bien des péripéties (convocations à la police, agression, détective privé, conversation confidentielle enregistrée sur clé USB, j’en passe…), comprendra qu’elle vit « dans une société où, à tous les étages, chacun dépouill[e] l’autre, en permanence ». Et où chacun se laisse à son tour flouer et dépouiller par ses propres addictions : « Elle voyait une planète de dépendants. Voleurs, joueurs, buveurs, fumeurs, cleptomanes, érotomanes, pyromanes, héroïnomanes, accros à l’écran, au porno, au Prozac, à la vitesse, aux call-girls, à la masturbation… » Dans un pareil monde, c’est sûr, les gens comme Valentine sont loin d’être les pires, ou les plus mal lotis. Vision catastrophiste ou, peut-être, réjouissante amoralité de ce petit livre grinçant.

     

    P. A.


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