• Grand Nord, plein Ouest (Maren Uthaug, Martha Baillie, Tanguy Viel)

    Le Nord serait-il tendance ? Après le remarquable Gens de Bergen, du Norvégien Tomas Espedal, voici deux autres romans tournés franchement vers le septentrion le plus extrême.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    D’abord, La Petite Fille sami, de Maren Uthaug, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud (Actes Sud). Comme le titre l’indique, ça se passe dans la communauté sami. Le territoire des Sames traverse le nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la Russie. On les appelait jadis Lapons, mais ce mot, apprend-on, est péjoratif. On apprend beaucoup de choses sur les mœurs et coutumes des Sames. De ce point de vue-là, le livre est très intéressant. Par ailleurs, enfance, inceste, mémoire, tolérance… des ingrédients devenus classiques.

     

    La Disparition d’Heinrich Schlögel, de Martha Baillie, traduit de l’anglais par Paule Noyart (Jacqueline Chambon), nous invite à suivre le héros éponyme au fond du Grand Nord canadien. Martha Baillie, en effet, est canadienne, même si son héros, son nom le suggère, est allemand. Il a une sœur à laquelle un rapport à la réalité problématique interdit les voyages d’exploration mais qui l’a lancé plus ou moins malgré elle sur les traces de l’authentique voyageur Samuel Hearne (1745-1792). Une « archiviste » mène l’enquête sur le cas étrange du jeune Heinrich, lequel, parti, lui semble-t-il, quelques semaines, revient inchangé trente ans plus tard. Tout ça est un peu compliqué. On peine à trouver de l’intérêt aux interventions de l’archiviste, ainsi qu’aux récits de rêve, interminables et nombreux. Mais enfin, page 100, on est dans le Grand Nord, et le livre trouve son vrai sujet : la magnificence des paysages, la densité de la solitude. L’idée, belle, profonde, et qu’on aurait souhaité voir se dessiner plus tôt, est que le rapport à l’espace influe sur le rapport au temps. D’où l’effet science-fiction de la fin, par lequel on se laisse prendre.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel (Minuit), ne se passe pas vraiment dans le Nord. Mais le dernier roman de l’auteur de Paris-Brest fait partie lui aussi de ces livres dont on dirait volontiers quelques mots mais dont on n’irait pas non plus parler pendant des heures. Tanguy Viel s’essaie chaque fois à un autre sous-genre. Après le polar (Insoupçonnable), l’autofiction (Paris-Brest), le roman américain (La Disparition de Jim Sullivan, encore une disparition, dont j’ai dit en son temps le bien que j’en pensais), le nouvel opus s’inscrit dans la tradition de la confession chez le juge, croisée ici avec celle du roman qui donne la parole à ceux qu’on n’écoute jamais. En l’occurrence, Martial Kermeur, ancien ouvrier des chantiers navals de Brest, séparé, un fils. Victime d’un promoteur immobilier véreux qui a ruiné, on ne comprend pas très bien comment, toute la petite commune finistérienne qui sert de cadre. Kermeur l’a tué, il explique pourquoi.

     

    « Nous autres, on reste tous bien rangés dans la catégorie "gens ordinaires" », précise-t-il. En conséquence de quoi l’auteur le fait s’exprimer exclusivement par images (« Le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée (…) préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable »…). C’est un peu indigeste toutes ces images s’accumulant page après page, ce serait même comme des gouttes qui tomberaient une à une dans un vase, au point que celui-ci finirait par déborder. Surtout que l’ensemble fleure bon la fausse empathie et la véritable condescendance, tout en prétendant, naturellement, à l’inverse. Le renversement final et la chute, dérapages inattendus hors d’une ornière jusqu’alors rectiligne, sont plaisants. Mais, là aussi, ils arrivent, par définition, un peu tard.

     

    P. A.


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