• Jardin d’été, Hélène Veyssier (Arléa)

    fr.wahooart.comPlutôt que d’une disparition, c’est l’histoire d’un évanouissement. La première, aussitôt que nommée, apparaît achevée, close, de l’ordre du fait accompli : mais le second, sans limites bien nettes, n’en finit pas d’advenir… Une femme disparaît. C’est l’été, la Provence, une fête dans un beau jardin. En fin de soirée, sans un mot, Anne plante là son mari et son fils de cinq ans pour suivre le mari d’une autre, laquelle se retrouve elle-même seule avec sa fille du même âge. C’est net et sec, sans fioritures. Mais, et peut-être pour cela même, l’événement se répercute, tout au long de ce court premier roman, dans la vie des personnages qui y ont été mêlés de près ou de loin.

     

    Grain de beauté et taches lumineuses

     

    Il y a le fils d’Anne, Jean, devenu adulte et médecin, la femme abandonnée, la bonne, une ancienne maîtresse de l’homme trahi, une amie d’Anne, un invité… Ils prennent plus ou moins longtemps la parole, à tour de rôle, et l’entrecroisement de leurs voix suffit à ménager au centre du livre un espace vide qui en est le vrai moteur, d’où tout part et où tout revient.

     

    Que ce point aveugle renvoie à quelque chose d’indicible, qu’il dessine la place d’un objet refusé, l’auteure le suggère nettement mais sans insistance. Comme en passant, au détour d’un chapitre, elle frôle le thème de l’inceste frère-sœur, et celui-ci apparaît aussitôt comme la métonymie probable d’un autre désir incestueux, refoulé, bien sûr, mais sans doute conservé par la volatilisation soudaine de celle qui en était alors l’objet.

     

    D’ailleurs, la métonymie joue ici un grand rôle. Les émotions les plus fortes et les plus chargées de sens s’associent à des objets, des détails, élevés au rang de signes énigmatiques : un grain de beauté près des lèvres d’une femme, l’image de bougainvilliers, un mur « éclaboussé de taches lumineuses » semblent ainsi porteurs de mystérieux messages.

     

    Hasards et coïncidences

     

    Car rien de cérébral dans tout ça. Le roman baigne dans un climat sensuel, méridional, estival, comme si la luxuriance de la nature masquait, et, par contraste, désignait le vide essentiel qui est le vrai sujet. Pas de commentaires ni de gloses, mais des images récurrentes, des souvenirs qui reviennent obsessionnellement, tout cela composant peu à peu une mélodie entêtante.

     

    Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien hors l’événement déclencheur. Au contraire. Comme on n’en a jamais fini avec les évanouissements, celles ou ceux qu’on croyait perdus de vue pour toujours ne cessent ici de ressurgir pour mieux disparaître. La femme qui faisait le service lors de la fatale fête avait justement été la nourrice d’Anne, et détient des secrets qu’on ne dévoilera pas ici. La femme au grain de beauté rencontrée par Jean adulte est peut-être la petite fille de ce soir-là, jumelle imaginaire et, on le découvrira, demi-sœur possible. Et cette femme même, entrevue une première fois, perdue à nouveau, reviendra, selon la logique d’un livre semé de coïncidences, de hasards objectifs, de retrouvailles tranquillement improbables.

     

    L’atmosphère autorise tout cela, magique un peu à la manière d’Alain-Fournier et de ses « fêtes étranges ». La Provence est loin de la Sologne, certes. Mais que le « jardin d’été » d’Hélène Veyssier fasse penser, même à distance, au « domaine mystérieux » de son illustre prédécesseur, voilà qui suffirait à prouver la réussite de ce roman discret et subtil.

     

    P. A.

     

    Illustration : Cézanne, Maisons en Provence, près de Gardanne (1886)


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  • Commentaires

    1
    hélène Veyssier
    Vendredi 13 Septembre à 21:47

    Magnifique critique, merci!

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