• La Promo 49, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (10-18)

     La Promo 49, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (10-18) À propos de Sale Temps pour les braves, je me demandais où situer exactement Don Carpenter, entre James Cain et Russel Banks. Mais en lisant La Promo 49, on serait tenté de le rapprocher d'un personnage bien différent des lettres américaines. Comment en effet ne pas songer à Raymond Carver devant ces courts chapitres qui forment chacun un récit complet tournant autour d'un personnage dont ils résument le destin, la plupart du temps dérisoire ? Tous les « héros » du roman, paru en 1985 puis, en français, en 2013, et que 10-18 vient de republier, appartiennent cependant au même groupe de grands adolescents fréquentant le même lycée de Portland (Oregon). On les retrouve pour la plupart d'un chapitre à l'autre, en tant que personnages alternativement principaux ou secondaires. Parmi eux, Tommy German, « la star de l'atelier d'écriture », pourrait presque faire figure de protagoniste et, qui sait, de représentant de l'auteur. Enfin une construction en boucle, ramenant l'hiver au dernier chapitre, referme sur une tragédie indiscutable mais aussi absurde que les petits drames grinçants qui l'ont précédée ce qu'il faut bien en définitive considérer comme une manière de roman.

     

     Roman d'une génération, sans doute. Et évocation d'une année, la dernière année de lycée, au cours de laquelle chacun des membres de la « promo 49 » envisage, la plupart du temps sans enthousiasme, l'avenir : fac ? travail ? armée ? mariage ?... Si Sale Temps pour les braves n'échappait pas au défaut habituel des romans américains, la longueur, on ne peut pas dire la même chose des instantanés de parfois trois ou quatre pages dont est composé ce livre qui n'en compte pas cent cinquante. Mais comme, encore une fois, chez les plus grands nouvellistes, chacune de ces « tranches de vie » saisit et fige ce qui sera, on s'en doute, le cours de toute une existence. Au fil de la lecture se révèlent et s'imposent la morosité des destins et la cruauté des relations au sein du groupe. Il n'est que de citer les chutes : « Pour ce que ça change »; « Midi venait de sonner et il avait tout l'après-midi devant lui » ; « Elle rit en voyant le désarroi sur son petit visage imbécile ». Le dernier chapitre se clôt sur une phrase qui en termine plusieurs autres et résume parfaitement le caractère déceptif de toutes ces fins : « Alors ils l'abandonnèrent sur place et rentrèrent chez eux ».

     

     Chez soi, cela veut dire ici chez ses parents : on en sort plein d'espoir et de désirs divers mais après une cuite et un échec amoureux on y rentre, comme on rentrera sous peu dans le rang des destinées peu exaltantes dont les adultes offrent le modèle. Adultes, ces jeunes gens ne le sont cependant pas encore, sauf un seul, celui qui se sait condamné par la maladie, et dont la petite amie découvre, en l'apprenant, qu'elle ne l'aime « pas suffisamment pour l'épouser » comme il le lui propose. Tous les autres sont flottants, effrayés, frimeurs, amoureux de la mauvaise personne, des adolescents, en un mot, entre Seconde Guerre mondiale et guerre de Corée.

     

     On trouve ici évidemment tous les accessoires et les thèmes du roman américain de jeunesse : bals de fin d'année, examens, voitures, bières, drive-in et pom-pom girls. Le sexe est la grande préoccupation, et souvent la grande activité (« Les seuls mots qu'ils échangèrent furent quand il s'empêtra dans sa jarretière et qu'elle dit : "T'inquiète, laisse-la où elle est" »). Il est sans cesse question d'amour, mais l'amour n'est la plupart du temps que l'expression d'une nécessité physique et d'une obligation sociale. Car les déterminismes — corps, famille, appartenance de classe —, pèsent de tout leur poids sur ces vies déjà planifiées et pétries de conformisme. C'est en vain que les jeunes héros se débattent contre eux, ce qu'ils veulent leur échappe d'autant plus immanquablement qu'ils ne sont pas toujours sûrs de savoir ce dont il s'agit et de le vouloir assez. Si bien que lorsque leurs désirs se réalisent c'est par hasard ou malgré eux. Ainsi de Marietta, qui, renâclant à choisir l'université où voudrait l'envoyer sa mère, découvre que « la décision avait été prise pour elle, ainsi qu'il lui arrivait souvent ; la date d'inscription était passée. Elle avait traînassé, rêvé de George Sweet et laissé son inconscient, comme d'habitude, prendre toutes les décisions vraiment importantes à sa place ».

     

    L'humour noir mais ravageur qui imprègne tout cela ne fait que renforcer la présence d'un tragique paisible et dépourvu de tralala. Car Don Carpenter n'expose rien, il montre. Et c'est la simple juxtaposition, celle des individus, des histoires, des phrases sèches et privées de lyrisme, qui crée l'émotion singulière et la force étonnante émanant de ce livre sans prétention, ni gros-roman-américain ni, peut-être, grand-roman-américain mais, à coup sûr, petit chef-d'œuvre.

     

     

    P. A.

     

    photo http-_gulickpark.org

     

     Ce texte est paru une première fois le 12 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire.

     


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