• La Route au tabac, Erskine Caldwell, traduit de l’anglais par Maurice-Edgar Coindreau (Belfond, [vintage])

    http-_www.notrecinema.comEn novembre 2015, Belfond avait republié, dans sa fameuse collection [vintage], Haute tension à Palmetto, irrésistible roman tragi-comique d’Erskine Caldwell, dont j’avais alors parlé. Deux ans plus tard, c’est un livre plus connu du même auteur qui reparaît sous la même couverture, dans la (remarquable) traduction qu’en fit Maurice-Edgar Coindreau en 1937. La Route au tabac (1932) fut un des grands succès d’un auteur qui compta parmi les plus lus de sa génération, et les plus censurés. Le roman a été adapté au cinéma en 1941 par John Ford.

     

    La route du titre a été construite, comme son nom l’indique, pour faciliter le transport du tabac à l’époque où la partie de la Géorgie qu’elle traverse, dévolue à cette culture, était florissante. Mais la Grande Dépression est arrivée, les quelques fermiers à n’avoir pas quitté le pays ne cultivent plus que le coton, qui, sur un sol épuisé, ne les sauve pas de la misère. Jeeter Lester, lequel vit au bord de la route avec sa vieille mère, sa femme, Ada, sa fille Ellie-May et son fils Dude, « commenc[e] à se rendre compte qu’il [est] inutile d’espérer ».

     

    « Ça me rend comme fou, des fois… »

     

    Caldwell n’est ni Faulkner ni Steinbeck. S’il ne pousse pas aussi loin que le premier l’inventivité narrative et la puissance métaphysique, son naturalisme ne se fonde pas, comme chez le second, sur une volonté explicite de dénonciation et de revendication. Pourtant, l’enchaînement des causes qui ont fait le malheur de Jeeter est exposé avec toute la précision voulue, et le dénouement, qu’on ne dévoilera pas ici, apparaissant après coup comme la seule et inévitable solution pour des êtres pris au piège, est tragique au sens le plus strict.

     

    Quels êtres ? La psychologie est réduite au minimum, chacun étant dominé par l’instinct de survie. Même si, à y regarder de plus près, les choses sont un peu plus complexes : cet instinct est combattu, chez Jeeter, par « un amour de la terre qui lui [vient] de ses ancêtres » et lui fait refuser avec obstination de rejoindre, comme tous le lui conseillent, les villes et leurs filatures (« C’est la seule chose que je ne ferai pas. Le Seigneur a fait la terre et il m’a mis dessus pour y faire pousser des récoltes »). De même, la fascination de Lov, son gendre, pour la (très) jeune Pearl, que Jeeter lui a accordée, transcende toute autre passion : « Ces longues boucles blondes qui lui pendent dans le dos, ça me rend comme fou, des fois ».

     

    De là à parler de vie sentimentale, il y aurait malgré tout un pas : « Laisser Lov prendre Pearl, c’était tout profit pour Jeeter. Lov lui avait donné des couvertures et près d’un galon d’huile de machine… » ; le seul problème avec le bec-de-lièvre d’Ellie-May, c’est la difficulté de lui trouver un mari (« Pour ce qui est du reste, elle a du sang », dit son père, qui semble savoir de quoi il parle) ; et la vieille grand-mère est traitée à peu près comme un animal. La religion, omniprésente dans les discours, apparaît comme un succédané de vie intérieure, lequel, habilement orienté, sert surtout à justifier pulsions et désirs. Ainsi, Bessie, évangéliste autoproclamée qui s’est mis en tête d’épouser Dude en dépit de la différence d’âge, expose son problème au Seigneur sans détour : « L’autre nuit, Tu m’as dit d’épouser Dude (…). Ce mariage m’a tout excitée. Si tu ne forces pas le comté à me délivrer le permis, je ne sais à quel péché je pourrais… ».

     

    Harmonica

     

    Ce personnage, pourvu d’un nez aux narines béantes qui donnent à certains « l’impression de regarder dans l’ouverture d’un fusil à deux coups » est un des principaux vecteurs d’une composante essentielle du roman, et dont tout ce qui précède pourrait ne rendre qu’imparfaitement compte : le comique. Avec Caldwell, la farce est intimement mêlée à la tragédie. Loin des attendrissements ou des indignations proclamées, il réussit le tour de force, sans rien soustraire de leur côté désespérant, à tirer les effets les plus désopilants des accumulations de catastrophes qui s’abattent sur des héros eux-mêmes mélange inénarrable de lenteur d’esprit et de roublardise.

     

    Tout cela confère à la prose de l’auteur américain une tonalité unique. Même si tous les personnages principaux sont blancs, on pense, irrésistiblement, au blues. Ce temps qui s’étire et passe en longs dialogues où chacun suit son idée et y revient sans cesse, ces répétitions qui tiennent du refrain, cet accablement habité par une étrange énergie composent une longue plainte mêlée d’éclats de rire, qu’on dirait modulée par les pleurs grinçants d’un harmonica. Un rythme et un son inséparables du propos : plus efficacement que tous les discours, ils disent des vies vouées au retour du même, à la procrastination et à l’immobilité. Celle d’êtres pris dans un mécanisme implacable dont le sens leur échappe : « [Jeeter] ne pouvait pas (…) comprendre pourquoi il n’avait rien, et n’aurait jamais rien. Et personne n’aurait pu le lui dire ».

     

    P. A.


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