• Route 62, Ivy Pochoda, traduit de l’anglais par Adélaïde Pralon (Liana Levi)

    www.google.comIl y a Ren, condamné, quand il avait 12 ans, à 8 ans de prison, pour meurtre ; il vient de sortir et cherche sa mère. Il y a Britt, destinée jadis à être championne de tennis (Ivy Pochoda a été joueuse de squash professionnelle) et qui, après avoir plus ou moins provoqué un accident de voiture, a abandonné le conducteur, un de ses condisciples, sans savoir s’il était mort ou vivant. Elle échoue dans le ranch où Patrick et Grace élèvent des poulets et accueillent des « stagiaires » en quête de leur moi profond. Il y a leurs fils, jumeaux, blonds et ennemis, Owen et James. Il y a Sam, pour Samoan, colosse hyper-violent couronné d’une tresse, et Blake, qu’il a « pris sous son aile » depuis qu’ils se sont rencontrés ­— en garde à vue. Il y a Tony, avocat des quartiers huppés de Los Angeles, qui, un jour, sans savoir très bien pourquoi, s’est mis à courir vers Skid Row, là où les gens vivent dans la rue.

     

    Le plus loin possible de soi-même

     

    Ils ressemblent un peu à des héros de Carson Mac Cullers — et qu’on pense à l’auteure du Cœur est un chasseur solitaire en lisant Route 62 est le signe qu’Ivy Pochoda s’inscrit déjà parmi les grands ou du moins les vrais écrivains américains. Dans son livre, qui commence par l’image incongrue d’un joggeur nu sur l’autoroute, on court sans cesse, on marche, on vole des voitures et on emprunte des bus. Chacun est en mouvement constant, car chacun fuit le souvenir de quelqu’un qu’il a laissé fuir, tué ou abandonné — sauf celui qui a été abandonné lui-même, et veut absolument, huit ans plus tard, rentrer chez lui. « Je suis sortie de la voiture et j’ai couru », dit Britt. « Parce que je suis égoïste. Parce que j’ai peur de moi-même. Parce que ce que je désire plus que tout, c’est être quelqu’un d’autre ».Elle court, comme tout le monde, le plus loin possible du point de sa vie où elle est devenue ce qu’elle est. « Parce qu’il y [a] forcément une première erreur, une décision qui [a] mis en marche la catastrophe ».

     

    Jungle urbaine et désert

     

    Le récit suit alternativement les itinéraires frénétiques qui ramèneront inéluctablement tous ces errants face à eux-mêmes. Il passe de l’un à l’autre, naviguant aussi dans le temps de leurs existences chaotiques. Leurs trajets se croisent, forment un tissu de plus en plus serré, pour converger à mesure qu’on approche du dénouement. Cette construction, ourdie de main de maître, qui contraint le lecteur lui-même au mouvement, dépeint aussi un monde placé sous le signe obsédant et si américain de la route (de ce point de vue, le titre français, moins pertinent que l’ironique original, Wonder Valley, n’est pourtant pas inadéquat). Chacun rêve de partir de quelque part ou d’y retourner, si bien que les lieux, en fin de compte, sont peut-être les vrais héros du roman d’Ivy Pochoda. Toujours ouverts dans toutes les directions, ils n’en constituent pas moins autant de culs-de-sac. C’est Los Angeles, d’un côté, la ville tentaculaire, vue sous ses angles les moins recommandables : quartiers « délabrés et crasseux, à moitié mexicains, à moitié noirs, remplis de vieilles échoppes de hamburgers et de pastrami aux vitres grasses et fendues » ; la nuit, « ça devait ressembler à ça de se retrouver perdu (…) dans les bois ou dans la forêt tropicale ». En regard, magnifiquement évoqué, le désert ; son coucher de soleil, « éruption charbonneuse de hachures rouges et orange » ; son ciel « couleur de prune trop mûre » ; son ranch perdu, ses coyotes et ses serpents, ses villes quasi fantômes…

     

    Silence et vacarme, vide et foule, immeubles et massifs rocheux, ces deux décors paraissent s’opposer en tout point. Mais, en réalité, chacun est le miroir de l’autre, et tous deux ne sont que les expressions différentes d’une même solitude et d’une même violence. Car la fin un peu trop explicite et optimiste qu’Ivy Pochoda a choisi de donner à son récit ne trompera personne. Cette jeune femme souriante décrit des êtres intensément humains prisonniers d’un monde parfaitement désespéré.

     

    P. A.


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