• Tristesse de la terre, Éric Vuillard (Actes Sud)

    Tristesse de la terre, Éric Vuillard (Actes Sud)   Buffalo Bill. À entendre son nom, qui, du moins parmi les lecteurs mâles de mon âge, n'éprouvera un tressaillement d'extase rétrospective, vite réprimé par le ricanement qu'on réserve aux souvenirs légèrement embarrassants issus de l'enfance ? Comme ceux de Kit Carson, de David Crockett ou de Hopalong Cassidy, ce nom a le pouvoir de ressusciter les jeudis après-midi aux teintes moroses, les couleurs criardes du cinéma d'alors, et l'odeur du papier de mauvaise qualité sur lequel s'imprimaient en dessins maladroits les aventures de héros en vestes à franges.

     

    Malgré les apparences et le sous-titre, Buffalo Bill n'est cependant pas le héros du livre d'Éric Vuillard, même s'il en est incontestablement le personnage principal. Un personnage vieillissant, un peu ridicule, auquel le spectacle de cirque qu'il a créé assure une gloire mondiale mais dont les hauts faits appartiennent au passé. Hauts faits d'ailleurs douteux, « boniment, carotte, tissu d'escobarderies destinées à se faire payer encore un verre ». On assiste aux dernières années et à la fin pathétique du « vieux cabotin (…), au milieu de ses vieilles carrioles, de ses carabines qui rouillent, épuisé, essoré, toujours à court d'argent, la gorge nouée, les mains moites ». Comme héros, on fait mieux.

     

    Le rôle n'est pas non plus tenu par Sitting Bull, le vainqueur mythique de la bataille de Little Big Horn, que William Cody alias B. B. engagera dans son Wild West Show, allant plus tard jusqu'à racheter la cabane où le chef sioux a vécu, pour l'intégrer à son spectacle. Et la nation indienne elle-même, dont Éric Vuillard évoque de manière poignante la tragique histoire, ne peut pourtant pas davantage être considérée comme la protagoniste collective de Tristesse de la terre.

     

    Non, les vrais héros du livre de Vuillard, c'est nous, citoyens actuels de sociétés placées sous le signe du spectacle. Le Wild West Show que Buffalo Bill mènera d'Alsace en Russie signe bien sûr la naissance d'un mythe, mais, plus encore, celle d'une forme de mythologisation propre à l'époque moderne : « Le reality show n'est pas, comme on le prétend, l'ultime avatar, cruel et possessif, du divertissement de masse. Il en est l'origine ». Le coup de génie de Cody et, à ce qu'il semble, son seul véritable exploit, c'est en effet la transformation de l'Histoire en spectacle, avec toutes les falsifications qu'une telle opération exige : « Les rescapés de Wounded Knee devront, pour l'éternité, essuyer les coups de feu à blanc des rangers du général Miles », dans une mise en scène qui change un massacre en simulacre de bataille.

     

    À coups de phrases brèves, nerveuses, ouvrant quelquefois sur des formules chargées d'intensité poétique, Éric Vuillard peint le curieux mélange d'excitation et de nostalgie que de tels spectacles éveillent en nous. La « tristesse » du titre est d'abord là, dans « cet oubli forcené de soi, cette façon de détourner la tête pour mieux voir » qui constituent, nous dit le narrateur, « l'un des moments les plus tragiques de l'être ». Seule l'écriture peut tenter de saisir semblables moments. Vuillard, qui affirme « cherch[er] de livre en livre des éclaircissements », lui attribue à l'évidence la puissance simultanée d'évocation et de déconstruction des mythes. Et c'est à un véritable travail de décryptage qu'il se livre sur les belles et sinistres photos d'époque qui jalonnent le texte et lui servent souvent de point de départ. Échappe-t-il pourtant entièrement à ce qu'il dénonce ? Ce livre qui n'est pas un roman mais, indique la page de titre, un  « récit », ne procède-t-il pas comme le spectacle même qu'il stigmatise, mettant en scène « mieux que les meilleurs acrobates, mieux que n'importe quelle bizarrerie de la nature (…) les vrais protagonistes de l'Histoire » ? Mais cette ambiguïté même ajoute encore à la richesse et à la subtilité de l'ouvrage. Et que Tristesse de la terre amène aussi à s'interroger, au passage, sur la mode actuelle du roman mettant en scène des personnes réelles, ce n'est là en fin de compte que le moindre de ses mérites.

     

     

    P. A.

     

    photo http-_www.disneygazette.fr

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 août 2014 sur le site du Salon littéraire.

     

     


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