• Un loup pour l’homme, Brigitte Giraud (Flammarion)

    https-_azititou.files.wordpress.comVoilà un petit livre qui ne fera de peine à personne. Délicat, bien intentionné, riche en beaux et bons sentiments, bref, consensuel en diable, ce serait bien étonnant qu’il n’obtienne pas un prix dans la grande distribution qui se prépare.

     

    De Kaouther Adimi à Alice Zeniter, la mémoire algérienne est dans l’air de cette rentrée. Brigitte Giraud, qui est née à Sidi Bel Abbes et vit à Lyon, nous raconte l’histoire d’Antoine, qui habite Lyon et est appelé à faire son service militaire à Sidi Bel Abbes. On est en 1960. Antoine doit se séparer de Lila, laquelle est enceinte. C’est dur, mais quoi, il faut y aller. Antoine y va. Comme il est gentil, il a demandé à être infirmier pour soigner et ne pas se battre. Accordé. Le voilà affecté à l’hôpital de Sidi. Les gars de la compagnie sont gentils, on ne les entend proférer aucune grossièreté, c’est tout juste s’ils vont au bordel, ils ne savent pas très bien ce qu’ils font là. Lila est gentille aussi mais énergique : elle décide de rejoindre Antoine. Aussitôt dit, aussitôt fait, ils louent un petit meublé en ville. Le médecin responsable de l’hôpital n’est pas méchant, quoique un peu dérangé : il autorise le jeune époux à rentrer chez lui tous les soirs.

     

    « Les larmes coulent »

     

    Tout irait donc au mieux, mais il y a Oscar. Ce n’est pas qu’Oscar ne soit pas gentil, seulement il est dépressif car on l’a amputé d’une jambe. Antoine gagne son amitié. Quand la petite Lucie naît, il « pleure, dans les bras d’Oscar (…), les larmes coulent et celles d’Oscar se mélangent aux siennes ». C’est beau. Mais c’est compliqué : entre Oscar et Lila, entre l’univers militaire et le monde domestique, se crée dans l’esprit d’Antoine une sorte de rivalité qui aurait pu constituer un thème fort intéressant si l’auteure avait bien voulu en faire quelque chose. De même pour cette idée d’une guerre vécue indirectement, à distance, depuis « l’intimité de l’hôpital », « si étrangement paisible », où seuls « les membres broyés, les visages effarés », les récits des blessés revenus du djebel disent « l’histoire en train de s’accomplir ». Antoine, son copain Martin le cuisinier, n’ont « rien choisi de ce qu’[ils sont] en train de vivre » et « sentent comme ils sont en train de rater la vie qui aurait dû être la leur ». Tout se passe ailleurs, Brigitte Giraud s’attarde sur les sensations, parfois infimes, y compris dans les moments de violence, de « balles tirées » qui soulèvent la poussière et la laissent en suspension « dans le dernier fil de lumière rasante, émaillée d’insectes en tous genres ».

     

    Tout le monde est gentil

     

    Car il y a bien de la violence, une fin tragique. À mesure qu’on avance, qu’on en arrive à 1961, au référendum, à l’OAS, les yeux d’Antoine s’ouvrent et « il se sent trahi » (on ne sait pas trop par qui, au fond). Mais on ne peut pas se défendre du sentiment que Brigitte Giraud, tout au long de son livre et en dépit de son titre, fait comme son personnage quand il écrivait à Lila, cachant « le danger, la violence et la sauvagerie » pour célébrer plutôt « la douceur de l’air, la beauté du ciel au couchant et l’affection qu’il voue à Oscar ». Est-ce parce qu’elle raconte très vraisemblablement une histoire vraie, et familiale ? Tout ce qu’elle montre nous apparaît sous un voile de pudeur craintive et d’encombrante tendresse, un peu gêné aux entournures et, pour tout dire, précautionneux. Appelés, gradé, harkis, fellaghas, colons…, personne n’est vraiment à blâmer, tout le monde y trouvera son compte. La distance qui sépare les personnages de la crudité du réel se répercute dans le roman, en fin de compte aussi gentil qu’eux. Un beau texte pour pré-ados.

     

    L’écriture participe de ce sentiment, plate, appliquée, d’une candeur un peu désarmante. Ce qui n’empêche pas les fautes de français, au contraire : vocabulaire cocasse (des états d’âme qu’on « évince »), syntaxe hasardeuse (« C’est de cette Lila dont il ne peut pas parler ») renforcent l’impression d’une espèce d’innocence. Brigitte Giraud emploie constamment le charmant démonstratif cela, elle doit penser que c’est plus correct. Ou plus poli. Comme à l’école.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    Dimanche 5 Novembre à 08:59

    Et pourtant, nous parlons là de quelqu'un qui n'est plus tout à fait une jeune auteure, mais qui a publié déjà de nombreux romans et dirige même, si je ne m'abuse, une collection... Qu'en sera-t-il des autres ?...

    1
    Fabienne
    Dimanche 5 Novembre à 07:01

    Merci, Pierre, pour cette délicieuse critique, aussi drôle qu’impitoyable! Parmi les jeunes auteurs, il y a il est vrai souvent une sorte de naïveté désarmante, une simplification de l’analyse qui vont de pair avec la pauvreté de l’écriture. Juste le contraire de la littérature et tu rends bien compte de notre désarroi de lecteur devant cet objet étrange....

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