• Vies dérobées, Pierre Kretz (Le Verger)

    photo Pierre AhnneLa France, c’est connu, entretient un rapport problématique avec ses provinces. On le voit bien au sort contrasté que la renommée littéraire leur réserve : laissons de côté l’invraisemblable fortune connue dans ce domaine par la Provence ; mais la Bretagne a bien des chantres ; les Landes ont Mauriac, le Quercy Bergounioux ; alors que d’autres zones semblent constituer d’étranges trous noirs. Malgré Erckmann-Chatrian, injustement cantonnés au folklore, l’Alsace est un tel trou : aucun écrivain qui soit reconnu sur le plan national comme le chantre officiel de la province longtemps perdue. Celle-ci possède pourtant des atouts susceptibles de constituer autant de thèmes porteurs : géographie spectaculaire, entre montagne et fleuve mythique ; histoire unique, faite d’éternelle hésitation entre deux pays, deux cultures, deux langues. C’est sans doute là le nœud d’un malentendu qui est peut-être réciproque. La singularité alsacienne repose dans son ambiguïté, et le sentiment partagé par tous, y compris par les Alsaciens eux-mêmes, que leur région est le lieu d’une contradiction incompréhensible vue de l’extérieur.

     

    « Elle dit nàààn ! »

     

    Qui dira le malheur d’être alsacien ? Malheur particulièrement grand pour les hommes d’une génération — celle de la Seconde Guerre mondiale. Pierre Kretz en fait le sujet d’un roman au titre mélancolique. Aurait-il pu paraître chez un autre éditeur que Le Verger, qui a son siège social dans la charmante cité de Barr (Bas-Rhin) ? Aura-t-il le succès qu’il mérite, ailleurs que dans une aire géographique allant des Vosges à l’extrémité du Bade-Wurtemberg (car l’auteur est régulièrement traduit, dans une Allemagne moins centralisée que son pays natal) ? Les réponses à ces questions nous diraient si le rapport de la France à son Nord-Est extrême a des chances d’évoluer. Je ne vous le cacherai pas : j’ai des doutes.

     

    Le livre n’a cependant rien d’un roman régional. Certes, il parcourt l’histoire de la région des années 1930 à la fin du XXe siècle, y compris ses épisodes les moins connus ailleurs : l’éphémère pouvoir des conseils ouvriers, quand, en 1918, le drapeau rouge flottait sur la cathédrale de Strasbourg ; l’évacuation de toute la bande frontalière en 1939 ; le tragique destin des « malgré-nous », enrôlés de force dans l’armée nazie. Et le spécialiste de l’Alsace (voir ici l'entretien qu’il a accordé à ce blog) dépeint aussi les rapports complexes entre territoires, à l’intérieur d’une région pourtant peu étendue ; les subtilités de la question religieuse (un Schmitt est nécessairement catholique, un Schmidt, inévitablement, protestant) ; la relation singulière à la langue et aux langues, dans ce pays de dialecte germanique où un habitant du Sundgau (près de la frontière suisse) aura du mal à comprendre un Strasbourgeois (« Pour dire non, elle ne dit pas naï comme nous, elle dit nàààn ! Je trouve ça tellement drôle ! »).

     

    « Si le clou lâchait… »

     

    Mais ce n’est pas un hasard si on croise ici, fugitivement, deux écrivains, et, du reste, pas n’importe lesquels : Döblin, allemand, juif et de gauche, Céline, français, antisémite, pro-nazi — tous deux comptant parmi les plus grands romanciers de leur siècle. Ce clin d’œil dit où sont les vraies intentions de Pierre Kretz : si son livre échappe à tout provincialisme, c’est qu’il est, avant tout, une œuvre littéraire.

     

    En témoigne d’abord sa construction habile. Apparemment, on suit, dans l’ordre chronologique, la vie d’Ernest Schmitt (notez les deux t), fils de petits paysans du Sundgau (voir plus haut) : ses études au collège épiscopal, qui l’arrachent à la vie du village et lui permettent de devenir (comme le fut l’auteur lui-même) avocat ; son riche mariage avec la fille de son confrère maître Schmidt (j’ai bien dit dt) ; son enrôlement dans la Wehrmacht, et le passage par le front russe qui fera de lui un homme brisé ; sa disparition soudaine, un beau jour de 1956. Car Schmitt finit par se dérober lui-même, pour répondre au vol de sa vie. Tous, ici, à commencer par l’emblématique Schnurtzi, le sanglier empaillé qui trône au-dessus du bureau de maître Schmidt et prend quelquefois la parole (« J’ai souvent pensé que, si le clou auquel je suis accroché lâchait, je tomberais sur la tête de mon meurtrier, ce qui serait une belle vengeance »), ont été privés de leur destin : par leurs familles ; par les convention sociales et sexuelles, qui ont poussé au mariage celui qui aurait sans doute incliné à d’autres amours ; enfin et surtout, par l’Histoire. « Nous avions (…) le sentiment que nos existences avaient été brisées », dit une des narratrices. « Comme si on nous avait empêchés de les vivre. Comme si une puissance mystérieuse et malfaisante les avait dérobées dès le berceau ».

     

    On tourne autour du vide laissé par ce vol. Qui auraient-ils pu être ? Qui est-il vraiment, cet Ernest Schmitt, qui nous reste toujours extérieur, quand tous les autres personnages s’expriment alternativement dans des chapitres-monologues ? À la structure linéaire se noue une construction par cercles emboîtés, grâce à laquelle on glisse insensiblement de la tragi-comédie villageoise, avec problèmes de voisinage et détestations ancestrales, à la grande histoire et à sa tragédie tout court. Car plusieurs lignes mélodiques se croisent et se superposent parfois dans ce récit discrètement polyphonique : l’humour et l’ironie, le lyrisme retenu, une basse continue très sombre. Si l’ensemble reste pourtant étonnamment homogène, c’est que Pierre Kretz y a encore affiné le ton singulier qui est le sien depuis son premier récit, Quand j’étais petit, j’étais catholique (La Nuée-Bleue, 2005) : un subtil mélange de détachement apparent, de tendresse ambivalente et de fausse limpidité.

     

    Bref, vous l’aurez compris, l’Alsace a ses auteurs. La France qu’on appelle, là-bas, de l’intérieur aurait intérêt à le savoir.

     

    P. A.

     


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