• photo Pierre Ahnne

     

    « Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une vapeur subtile ? La preuve, c’est que le poids d’un homme décroît à chaque minute. Si chaque jour s’opère l’addition de ce qui manque et la soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra en parfait équilibre. Sanctorius, l’inventeur de cette loi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire ses calculs. »

    Flaubert, Bouvard et Pécuchet


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  • http-_img.over-blog-kiwi.comÀ la première page du « roman » de Tomas Espedal, un jeune garçon observe une « cataracte à l’écume si blanche que la chute d’eau paraît un éboulement de rochers » ; à la dernière ou presque, le narrateur voit un pigeon ramier attaqué par un épervier : « des plumes blanches sont tombées, de la neige en mai ». Entre la chute d’eau initiale et la chute de plumes annonciatrice de la fin, il aura souvent été question, dans ce livre où les perceptions visuelles, d’une exceptionnelle acuité, jouent un rôle fondamental, de la blancheur. Mais les images nocturnes, les chambres où on a « l’impression d’habiter une petite boîte noire » seront vite venues contrebalancer les éblouissements du début. À l’opposition du blanc et du noir se sera aussi superposée celle de l’ouverture et de la fermeture. Ainsi, d’une « jolie maison blanche » : « Le soir, quand on y pénètre, elle paraît étrangement spacieuse par rapport à (…) la ville exiguë, sombre et confinée de Bergen ». Il est cependant permis de se réjouir à l’idée de passer la nuit dans le compartiment étroit d’un wagon-lit, « enfermé, prisonnier, mais en mouvement, endormi ». L’errance, antidote aux ténèbres ?

     

    Centre ou périphérie ?

     

    Cet exemple pour donner une idée du complexe et subtil système d’échos et de glissements sur lequel Gens de Bergen repose. Construction presque indiscernable, qui ne se révèle que peu à peu. De quoi s’agit-il ? se demande-t-on d’abord. Réponse : d’un séjour à New York, au cours duquel une femme très aimée annonce au narrateur qu’elle le quitte ; puis de souvenirs de Madrid, du massacre d’Utøya(1), d’une chambre en Grèce ; d’un autre séjour à Madrid, d’une vieille liaison en Norvège, de Rome, des endroits où écrire ou ne pas écrire… Le je et le il alternent, dans une suite de fragments qui tient du journal, du recueil de nouvelles (certains passages sont pourvus d’un titre, mais si celui-ci paraît bien annoncer un début, rien ne vient signaler une fin), de poèmes (« On voit beaucoup de belles femmes ici, mais aussi de nombreux hommes beaux. Je mange une tarte de Santiago et je bois du café dans ma chambre d’hôtel »).

     

    Inutile de dire que la notion de roman, quoi qu’elle recouvre en définitive, est renvoyée d’emblée, même si le mot figure en couverture, au magasin des curiosités historiques. Cependant, un centre se dessine : Bergen, ville natale de l’écrivain norvégien, avec son milieu littéraire et artistique, ses rues, son port. On y vient progressivement, à travers des cercles concentriques et flottants qui auraient nom histoire d’amour, souvenirs de voyage, à propos de l’écriture ; et on s’en éloigne petit à petit en franchissant plus ou moins les mêmes étapes ; frôlant au passage quelques concrétions thématiques défaites aussitôt que constituées — la filiation, la solitude, les beuveries, les amis, fuites et déambulations… Si bien que deux structures en définitive se concurrencent, dont on ne sait laquelle est le trompe-l’œil de l’autre : faut-il vraiment privilégier le centre, qui ancre le livre dans le sol de l’enfance et de la mémoire, ou doit-on plutôt mettre l’accent sur la périphérie, qui l’ouvre au vide de l’abandon et du désespoir amoureux ?

     

    Ce qui reste

     

    Dans ce déséquilibre repose peut-être le sens le plus profond de ce texte étonnant, qui refuse avec une paisible obstination les points fixes, les repères, les limites de l’autobiographie et de la fiction, auto- ou pas : que reste-t-il de soi lorsque l’autre est parti(e) ? que reste-t-il de la littérature une fois qu’on a écarté tout sujet clairement identifiable et toute forme définie ? Les blancs de Tomas Espedal trouvent ici leur pleine signification : ce qui demeure, c’est le vide, et l’écriture aux prises avec la présence la plus nue.

     

    Ce que le narrateur de Gens de Bergen, feignant de parler du poème d’un autre, dit à sa manière oblique et modeste : « Seulement du réalisme et des descriptions : c’est comme ça que nous devons écrire ».

     

    P. A.

     

    (1) Sur l’île d’Utøya, en juillet 2011, Behring Breivik a ouvert le feu sur un rassemblement de jeunes socialistes norvégiens, tuant 69 personnes.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Que c’est embêtant d’écrire !

     

    Passe d’écrire des vers ! On peut n’en écrire qu’un à la fois. Ils se retrouvent, et à la fin du mois on joint les bouts. Et puis il y a la rime qui sert de crochet pour tirer, hisse ! hisse ! jusqu’à ce que le vers se rende, se détache.

     

    Passe même d’écrire une petite nouvelle ! C’est court comme une visite de jour de l’an. Bonjour, bonsoir, à des gens qu’on déteste ou qu’on méprise. La nouvelle est la poignée de main banale de l’homme de lettres aux créatures de son esprit. Elle s’oublie comme une relation d’omnibus.

     

    Mais c’est un roman ! un roman complet, avec des personnages qui ne meurent pas trop vite. »

     

    Jules Renard, L’Écornifleur


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  • http-_www.grandpalais.frLe bandeau reproduit un tableau d’Edward Hopper intitulé Compartiment (Compartment C, car 293, 1938) : une femme seule, assise dans un train, retirée sous l’abri d’un grand chapeau et dans la lecture d’un livre ou d’une revue ; banquette confortable, petite lampe murale ; par la fenêtre on aperçoit un pont, peut-être une forêt, un crépuscule qui rougeoie. La solitude, la fuite présumée du wagon, l’évasion dans la lecture ou le rêve, le contraste entre un intérieur chaleureux et un environnement mélancolique, voire inquiétant, tout, dans cette image, semble renvoyer aux thèmes les plus profonds du recueil de nouvelles que Marie Sizun Marie Sizun publie moins d’un an après son roman La Gouvernante suédoise. C’est ce qu’on appelle une illustration bien choisie.

     

    Femmes en fuite

     

    Car les personnages principaux de ces vingt courts récits sont tous des femmes, et des femmes en fuite. Que fuient-elles ? Leurs maris. On les comprend. Scènes, humiliations, à l’occasion violences, voilà le quotidien de leur vie conjugale. Le sommet étant peut-être atteint quand un de ces époux, par déplacement pourrait-on dire et faute de pouvoir en faire autant de sa compagne, lance les deux hamsters des enfants contre le mur. Un mouvement d’humeur… Et lorsque l’homme, conjoint ou amant, n’est pas cruel, il est faible, finissant toujours par abandonner celle qu’il prétendait aimer pour retourner chez l’autre. Il y a dans cette systématicité quelque chose, on doit l’avouer, d’un peu lassant. Le lecteur, comme Diogène avec sa lanterne, cherche désespérément un homme (digne de ce nom), un couple serein, ou cette Violette, peut-être, que le titre annonçait et qui, dans le dernier récit, vient offrir enfin l’image d’un amour heureux — entre le mari et l’amant, c’est peut-être pour ça.

     

    En effet, à y mieux regarder, ce recueil qui parcourt tout le genre de la nouvelle (portraits, instantanés, récits à chute…) nous conduit de l’enfer conjugal à des tableaux plus nuancés, même si toujours assez sombres (« Et je pensai qu’elle l’aimait (…), cet homme prétendument terrible. Et que lui aussi l’avait aimée, sinon il serait parti… »). Il n’empêche : dans l’ensemble, les hommes sont méchants ou lâches, les femmes fragiles ; pas question de lutter, pour elles, l’évasion est le seul autre choix, au sens propre ou dans le monde des rêves. C’est un peu simple, évidemment, on en vient à se demander pourquoi, d’abord, elles les ont épousés, et, d’autre part, si ce navrant tableau méritait vraiment d’être décliné en tant de variantes.

     

    Le goût de l’intime

     

    Mais, bien sûr, il y a autre chose. L’enfance, d’abord. Dès que Marie Sizun y touche, elle retrouve la vérité déchirante et la simplicité efficace qui faisaient la grâce de La Femme de l’Allemand ou, plus récemment, de La Maison-Guerre. D’ailleurs, le seul homme vraiment complètement aimable dans ce recueil est, évoqué dans deux beaux récits, le père de la narratrice. On interprétera si on veut…

     

    Quant à nous, revenons au tableau de Hopper. Avec son personnage plongé en lui-même, isolé dans un endroit pourtant public, posé dans un décor auquel sa solitude même confère la densité et le mystère que revêtent parfois les choses, le peintre américain ne saisit-il pas l’essence d’un certain rapport à soi, et de ces moments où chacun de nous éprouve sa propre et fugace présence au monde ? Avant que Barbe-Bleue ne revienne au logis et ne se mette à lancer les hamsters contre les murs, les héroïnes de Marie Sizun profitent souvent de son absence pour éprouver et savourer un tel sentiment. L’auteure d’Un léger déplacement apparaît alors une fois de plus comme un grand peintre de l’intime. « Il [a] neigé toute la journée et le jardin [est] blanc, blanche aussi l’orée de la forêt et tout [est] parfaitement silencieux »… En quelques lignes, Marie Sizun crée l’atmosphère dans laquelle ses héroïnes rentrent en elles-mêmes, non pour méditer, mais pour simplement être là. Délaissant pour un moment la psychologie et la physiologie du mariage, elle retrouve alors sa vraie musique, celle qu’on a envie d’entendre.

     

    P. A.


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  • photo Gilles Sebhan

     

    Les tristes nouvelles se succèdent… À peine plus d’un mois après la mort de Christiane Tricoit, je viens d’apprendre celle d’Alain Defossé. Notre dernier échange avait eu pour thème sa traduction du roman de Sarah Waters Derrière la porte — il m’avait conseillé d’autres livres de l’auteure anglaise, que, je l’avoue, je connais mal.

     

    Disparition d’Alain DefosséCar Alain était un traducteur bien connu, celui de Bret Easton Ellis (American psycho), de John King (Football Factory), de Joseph Connolly et de bien d’autres. Mais il se voyait d’abord, avec raison, comme un écrivain, et j’ai parlé avec bonheur, ici même, du très remarquable On ne tue pas les gens (Flammarion, 2012) ou, plus récemment, d’Effraction (Fayard, 2015).

     

    Ceux qui l’ont connu savent qu’il était aussi un homme au caractère tranché mais plein d’élégance, de subtilité et d’humour.

    Disparition d’Alain Defossé


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