• Poète, romancier (L’Homme de marbre, Le Grand Miroir, 2008, Mon corps mis à nu, Les Impressions nouvelles, 2013…), auteur d’essais sur des artistes (L’Adieu au paysage, les Nymphéas de Claude Monet, La Différence, 2008, Mark Rothko, rêver de ne pas être, Les Impressions nouvelles, 2011…) ainsi que d’entretiens avec Claude Régy ou Micheline Presle, l’écrivain belge Stéphane Lambert est, comme il le dit lui-même, « insituable ». À moins de considérer que cette volonté de traverser les genres et de brouiller leurs frontières constitue justement le cœur d’une œuvre qu’habitent aussi le thème du désir et la quête exigeante d’un certain au-delà des mots, toujours repoussé.

     Le prochain roman de Stéphane Lambert, Paris Nécropole, paraîtra en avril 2014 aux éditions L’Âge d’homme.

     

     

    Entretien avec Stéphane Lambert

     

     

     Comment en êtes-vous venu à écrire ? 

     

    Hier, j’ai vu à la télévision un reportage sur les enfants qui, en famille, semblent parfaitement « normaux » mais sont complètement mutiques à l’école. On considère ça comme une phobie sociale. Je me demande si je ne souffre pas d’une telle « phobie »… Pendant des années je n’ai pas eu d’activité professionnelle socialisante, et cela reflète sans doute ma position naturelle par rapport à la société. J’étais déjà dans cette position très jeune, à l’époque où je rêvais d’être comédien. Je prenais des cours de théâtre mais ma gêne vis-à-vis du monde extérieur ne passait pas. J’en suis alors venu progressivement à l’idée d’écrire : on est censé soigner le genre de peur dont je parle mais l’écriture fait exactement l’inverse, elle réalise quelque chose à partir de cette peur.

     

    Bien sûr, encore faut-il qu’existe le besoin d’exprimer quelque chose de cet isolement, qui est aussi une forme de souffrance. Il m’est apparu, en lisant certains livres, que la littérature mettait des mots sur le malaise que j’éprouvais. Maupassant a de ce point de vue-là joué un rôle essentiel : je doutais de plus en plus que le théâtre était ma voie, et j’ai commencé à me dire que je pourrais peut-être essayer moi aussi d’utiliser les mots. Mais d’abord j’ai lu tout Maupassant ! C’est ce qu’on fait quand on est adolescent et qu’on se prend d’admiration pour un auteur… L’autre événement déclencheur a été la lecture de Duras. J’ai éprouvé un tel choc que j’ai décidé d’entreprendre des études de lettres uniquement pour pouvoir écrire un mémoire sur elle.

     

    Pour revenir à votre question, je crois que l’écriture est venue pour moi du désir de trouver une place. J’ai d’ailleurs toujours un peu la sensation que c’est de cela qu’il s’agit.

     

     

     Comment écrivez-vous ?

     

     Je prends beaucoup de notes. Comme je suis monomaniaque, je travaille sur un seul livre à la fois même si j’ai beaucoup de projets. Je fais des recherches, des voyages… Quand je suis habité par l’écriture d’un livre, tout entre en résonance avec ce que j’écris. Mais je n’ai ni méthode, ni horaire préétablis. Le seul impératif est de partir, d’être ailleurs : loin de chez moi, je suis dans mon propre territoire, qui est en fait celui du texte.

     

    Par ailleurs, je ne trouve pas qu’écrire soit une chose agréable en soi. À mon avis la plupart des écrivains aimeraient mieux ne pas avoir à le faire. Être capables de mener une vie normale, en somme…

     

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Non ! Maintenant que je travaille, je peux comparer ! (ndlr : Stéphane Lambert vient d’être nommé responsable de la programmation francophone de Passa Porta, Maison internationale des littératures à Bruxelles).

     

    Il est vrai que la nécessité d’écrire ne suffit pas, qu’il faut « travailler » son texte, mais c’est un travail si particulier qu’il faudrait user d’un autre mot. Ce mot-là me gêne car, en fait, le travail est quelque chose qui me fait naturellement horreur. Je me souviens que, lors de mon premier jour d’école primaire, j’ai refusé d’entrer dans la classe. Il a fallu me traîner dans les couloirs pendant que je hurlais : « Je ne travaillerai jamais ! » Quand, bien plus tard, j’ai publié mon premier roman, c’est la même idée qui, un peu naïvement, m’est venue : « Je n’aurai jamais à travailler ». Je me demande si l’écriture n’est pas cela : une parade face à la nécessité de travailler.

     

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

      

    J’ai déjà cité Duras. Il y a aussi Thomas Bernhardt. Dans un film qui a été réalisé sur lui il parle de la résistance qu’on a à suivre ce que les autres attendent de nous. Une résistance à vivre, en somme. Les écrivains auxquels je suis sensible conçoivent l’écriture comme un moyen de lutter contre cette résistance à vivre et ainsi de rester vivants.

     

    De façon générale, j’aime beaucoup la littérature de langue allemande. Je viens de lire L’Homme sans postérité, de Stifter, et j’ai été saisi par ce calme apparent derrière lequel demeure quelque chose comme une énigme. J’ai le même sentiment en lisant Virginia Woolf, Vers le phare, par exemple. Ce sont des livres qui continuent leur chemin en nous des années après leur lecture, parce qu’ils préservent l’impression d’un mystère, d’un certain flottement derrière les choses les plus simples. C’est aussi ce que j’aime dans le romantisme allemand. Parmi les auteurs plus récents, je retrouve cela chez Sebald. Au contraire, le roman français actuel me paraît souvent trop net, et trop romanesque. J’aime les écrivains qui ne sont pas situables, pas policés, qui n’ont pas de manières. J’aime les gens sans manières.

     

     

     À parcourir votre bibliographie, on est frappé par votre intérêt pour les peintres et pour la peinture. À vos yeux, peinture et littérature poursuivent-elles, avec des moyens différents, le même objet ?

      

    Oui, c’est sûr. Ce que j’écris sur des peintres n’appartient ni au domaine de la biographie ni à celui de l’essai ou de la critique, parce qu’il s’agit pour moi de comprendre pourquoi certaines peintures me font cet effet. Après trois livres sur des peintres (Monet, Rothko et Nicolas de Staël, ndlr), je constate qu’ils ont les mêmes tourments, les mêmes existences tragiques que les écrivains. Dans les deux cas il s’agit d’exprimer une douleur pour en renverser l’aspect destructeur et en faire quelque chose de surmontable ; et aussi de dépasser sa douleur individuelle pour se rattacher à l’espèce, éprouver ce que c’est qu’être en vie. Au fond, ce dont il est question, c’est sans doute de recréer ce lien manquant avec les autres dont je parlais au début de l’entretien. La peinture est peut-être un langage plus universel mais les écrivains comme les peintres recherchent la forme qui correspond le mieux à leur sensation d’habiter ce monde.

     

     

     « On ne comprend que ce que l’on porte », écrivez-vous dans Le Jardin, le séisme (La Lettre volée, 2013) à propos du poète François Muir. Écrire sur les autres, est-ce une manière de revenir à soi ? 

     

     Disons plutôt que j’essaye d’écrire sur la zone d’interférence entre moi (puisque c’est le point de départ) et les autres. Quand j’écris sur Rothko, Monet, Staël, j’écris sur ce qui fait qu’on se rejoint. D’ailleurs, même dans mes livres « autobiographiques », ça ne m’intéresse pas d’écrire sur moi. Je cherche toujours à me mettre en jeu pour atteindre quelque chose comme une humanité commune.

     

    Je ne crois pas aux biographies, qui sont des reconstitutions figées de ce qui, en réalité, est insaisissable, et c’est justement à cause de ma méfiance à l’égard des biographies que j’écris sur d’autres artistes. La photo de Nicolas de Staël prise la veille de son suicide ne dit strictement rien de ce qui va arriver. La vie n’est pas une histoire. L’histoire vient après coup.

     

     

     Dans votre livre sur Rothko, cette fois, vous dites : « L’art ne parle pas d’un autre monde, il parle du creux de celui où l’on vit ». Pouvez-vous éclairer cette formule ?

      

    On détache souvent l’art du quotidien mais la vie c’est la création et la création est la métaphore de la vie. Quant au « creux », j’aime le mot pour son indétermination. J’ai vraiment la sensation d’un tel creux, que la vie sociale essaie de nous faire oublier. Je crois que l’angoisse correspond aux moments où on est relié à une incertitude fondamentale dont on est fait et à une sorte de « trou noir » initial. Face à cela il y a deux solutions : la création et le suicide. Voyez Rothko ou Staël : quand la création est terminée, cette sensation de creux qu’elle tenait à distance reprend le dessus… Et même Monet n’était pas du tout aussi serein qu’on le dit en général.

     

    Je pense que nous sommes tous faits d’une contradiction entre être et non-être, forces de vie et forces de mort. On peut parvenir à des points d’équilibre entre ces forces, plutôt que de chercher à refuser et effacer le conflit qui les oppose.

     

     

      Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     Je ne « travaille » pas beaucoup, depuis que je travaille… Mais j’ai commencé la fin de mon triptyque romanesque, dont le deuxième volet va bientôt paraître (Paris Nécropole, après Les Couleurs de la nuit, La Différence, 2010, ndlr).

     

    Dans le domaine proche de l’autobiographie aussi je pense à un troisième volume (après Mes morts, Le Grand Miroir, 2007, et Mon corps mis à nu, ndlr). Je voudrais y aborder ce que j’appelle dans mon livre sur Staël « le vertige et la foi », leur coexistence dans la trajectoire d’une vie. L’aspect social de la religion me gêne mais j’aime les écrits des mystiques. Cette « trilogie » autobiographique rappelle aussi les trois termes de la trinité : après le Père et le Fils, ce sera le Saint-Esprit, ce sont des notions qui m’ont toujours intrigué et auxquelles j’ai cherché à donner une réalité, ou plutôt un sens dans le vécu. Dans ce troisième volume, j’explorerais ce qui fait qu’on arrive à rester vivant. Car dans la vie, très vite, on a le sentiment que toutes les promesses se désagrègent, et que faire avec ça ?...

     

    J’aimerais aussi me lancer dans un cycle sur des écrivains, en commençant par Nathaniel Hawthorne. Ici il n’est pas reconnu, on le ramène toujours à son américanité, alors que certaines de ses nouvelles n’ont rien à envier à celles de Kafka.

     

    photo Stéphane Lambert

     

     

     


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  • À la lecture de Jardin d'hiver (La Table ronde, 2010, et 10-18, 2013), j'avais été séduit par le raffinement et l'élégance de ce roman dont l'auteur paraissait se soucier si peu de toute mode.

     

    Thierry Dancourt est l'auteur de deux autres livres, Hôtel de Lausanne et Les Ombres de Marge Finaly (La Table ronde, 2008 et 2012). Dans tous ces ouvrages, on retrouve la même précision de l'écriture, alliée au sens de la musicalité ainsi qu'à un goût décidé pour les quartiers perdus et les femmes énigmatiques. La mélancolie s'y tempère d'ironie discrète.

     

     

    Entretien avec Thierry Dancourt

     

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

     En fait j'écris depuis toujours. Au début, un peu comme tout le monde, j'ai écrit des textes, de petites nouvelles, sans penser à quelque chose de plus important. Et puis au bout d'un moment on éprouve le besoin d'aller plus loin. Mais il s'agit surtout pour moi d'une envie, d'une sorte de mouvement naturel qui me pousse à ça, depuis la fin de l'adolescence.

     

     Comment écrivez-vous ?

     

     Je rédige d'abord à la main deux ou plutôt trois versions successives. Puis je les tape à la machine mécanique. J'ai travaillé à l'ordinateur au début, quand ces nouveaux outils sont apparus, mais en fait je me suis aperçu que je gagnais du temps en travaillant à la machine. Le rythme de la phrase, l'espace de la page, plus proche de celle du livre, me conviennent mieux. Ensuite, je donne le texte à saisir à quelqu'un d'autre. J'évite ainsi la tentation des variantes à l'infini. Bien sûr, c'est moins simple pour les modifications : il faut découper de petites bandes de papier, les coller… Mais encore une fois, au total, on gagne du temps. Il me semble en effet que le cerveau est moins sûr de lui quand les changements sont plus faciles à réaliser. Quand on sait que ça va être fastidieux, on se donne moins le droit à l'hésitation. Je considère ce retour à la machine à écrire comme un grand pas en avant.

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Pas vraiment, dans la mesure où il s'agit pour moi d'un réflexe naturel. Il y a un côté pénible, bien sûr, c'est difficile, mais rien à voir avec le travail dans la mine. Je rédige aussi des textes de publicité, pour gagner ma vie. Dans ce domaine on a l'impression d'avoir en permanence quelqu'un derrière soi, qui vous rappelle que vous ne pouvez pas écrire telle ou telle chose. Ce n'est pas le cas avec le roman (semble-t-il), qui est un espace de liberté (même si c'est une illusion).

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

     Patrick Modiano, bien sûr. Et puis j'ai beaucoup lu, à une certaine époque, les écrivains du nouveau roman. Le Michel Butor de L'Emploi du temps et de La Modification, Marguerite Duras, avant qu'elle ne fasse du Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, le premier Robbe-Grillet… sont des auteurs qui m'ont marqué. Philippe Roth aussi, celui du début, de Portnoy… J'aime aussi Philippe Sollers. Et Montherlant, qu'on ne lit plus guère, je crois, mais qui est un styliste étonnant. J'apprécie également l'univers singulier d'un auteur peu connu, mais qui gagnerait vraiment à l'être davantage : Marie Le Drian.

     

    De façon générale je commence beaucoup de livres, et je ne les termine pas toujours…

     

     Les lieux, les objets, les atmosphères jouent un rôle essentiel dans vos romans. Diriez-vous que l'intrigue y est secondaire ?

      

    Elle se construit d'elle-même. Je ne cherche pas à raconter des histoires. Elles émergent peu à peu au fil de l'écriture. Pour que le roman tienne, il faut une intrigue qui fasse l'unité en amalgamant des éléments épars. Mais l'intrigue n'est jamais pour moi le moteur.

     

     D'où vous vient ce goût pour les années 50 et 60, pour les lieux un peu désuets et de façon générale pour bien des choses qui pourraient apparaître comme étant de l'ordre de l'inactuel ?

     

     Je me méfie de «la modernité», qui demain, par définition, sera de l'antiquité. À mes yeux c'est un piège. Il n'y a pas de téléphones portables dans mes romans, c'est vrai. Mais si on parle aujourd'hui de l'I-phone 5, dans un an, ou même la semaine prochaine, on fera figure d'homme de Néandertal… J'essaie de façonner des personnages et des situations qui soient de l'ordre de l'intemporel. Pourquoi les années 60 (plutôt que 50) ?... Je crois que c'est un peu dans ma tête une époque idéale. Celle d'avant que les choses ne commencent à se dégrader complètement.

     

     La nostalgie du passé, l'évanescence du présent, l'absence, en un mot, semblent au cœur de votre travail. Cela fait-il de vous un poète ?

     

     Pas au sens technique du terme. J'attache une grande importance au rythme, mais la poésie engage des compétences auxquelles la prose ne fait pas appel.

     

    Cela dit, c'est vrai que je recherche des ambiances, des situations, plutôt qu'une trame narrative. Ce qui me donne le plus de mal, c'est, ensuite, de rassembler et de raccorder ces morceaux, d'accrocher les wagons.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     Oh, je vais avoir du mal à en parler ! Il y a bien un projet, mais il est encore flou. Et puis, tant que ce n'est pas fait…

     


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  • Pierrette Fleutiaux a publié de nombreux livres dans des genres divers : nouvelles (Métamorphoses de la reine, Gallimard, 1985, Goncourt de la nouvelle), romans (Nous sommes éternels, Gallimard, 1990, prix Femina, Des phrases courtes, ma chérie, Actes Sud, 2001), des récits (Bonjour, Anne, Actes Sud, 2010)…

     

    L'enfance, le rapport au monde ici et maintenant ou dans des civilisations lointaines, (voir L’Expédition, Gallimard, 1999), et plus récemment la transmission au féminin, les relations familiales, le couple, sont parmi les thèmes essentiels de son œuvre. Sa prose précise et nerveuse les explore dans un souci obsédant de lucidité.

     

    Son dernier livre, Loli le temps venu, est paru en octobre 2013 aux éditions Odile Jacob. Il explore le lien grand-mère/petite-fille et les rapports que ce lien engage avec l’espace et le temps.

     

    Entretien avec Pierrette Fleutiaux

     

      

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

     

     Je suis née dans la Creuse, où j’ai grandi dans les années 40. Peu de distractions, éducation austère. Mais dans ma famille la lecture était totalement libre. Mon père était directeur de l’École normale, où il y avait une vaste bibliothèque dans laquelle je pouvais puiser à ma guise. J’ai alors contracté la passion de la lecture. Et quand on aime lire, il y a un moment où on a envie d’écrire… Mon premier roman, je l’ai écrit à six ans. Il faisait une demi-page. Mais j’en étais très fière ! Ensuite, j’ai continué.

     

     Comment écrivez-vous ?

     

     On pourrait dire que j’ai parcouru les grandes étapes de l’histoire de l’humanité : j’ai commencé à la main, puis, dès que j’ai pu, je me suis acheté une petite machine à écrire ; enfin, mon premier Mac reste un souvenir éblouissant. Il y avait une publicité qui montrait de beaux jeunes gens à vélo sur des campus américains, avec leur Mac dans leur sacoche, c’était tout ce qui me séduisait à l’époque !...

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Non. J’essaye de temps en temps de m’en convaincre, car ça fait plus sérieux. Mais j’écris depuis des années et je gagne moins, à l’heure de travail, qu’une femme de ménage. À l’école, à l’université, en France de façon générale, on a entretenu l’idée que la littérature était une activité gratuite.  Il a fallu que j’aille aux Etats-Unis pour commencer à penser qu’on pouvait gagner sa vie avec ses livres.

     

    Par ailleurs, si par « travail » vous entendez quelque chose de contraignant ou qui demande un effort, je dirais qu’il s’agit d’un travail d’artisan : fignoler une phrase, un personnage… Même si ça représente beaucoup de boulot c’est une activité plaisante. Mais pour accéder à ce plaisir d’artisan, il faut que le roman soit déjà bien installé dans sa tête, et là on touche à quelque chose d’étrange, de mystérieux, qui n’a rien à voir avec rien.

     

    Le plus pénible, c’est tout ce qu’il y a autour de l’écriture. Le livre sort. Aura-t-il de la presse ? Les salons du livre sont intéressants parce qu’on y rencontre les autres, mais quand il faut attendre le chaland derrière sa pile de livres... !

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

     Oh, plein ! Je ne me lasse jamais de lire les autres. Je suis une lectrice très enthousiaste. Comme je fais partie du comité d’administration de la Société des gens de lettres, qui attribue des prix, on m’envoie des livres. Et je constate qu’il y a beaucoup de très beaux livres. Récemment, Sanderling (d’Anne Delaflotte, chez Gaïa, ndlr) m’a transportée. Arden (de Frédéric Verger, chez Gallimard, ndlr) aussi.

     

    Pour ce qui est des écrivains plus anciens, j’ai longtemps considéré qu’en dehors de Beckett, Michaud et Kafka il n’y avait rien. Ça m’est passé, sauf pour ce qui est de Michaud, qui continue à être pour moi un auteur essentiel. Mais il y en a beaucoup d’autres. Je ne suis pas une grande lectrice de poésie mais William Butler Yeats, par exemple, a beaucoup compté pour moi. Je pourrais d’ailleurs aussi bien citer Les Quatre Filles du docteur March (de Louisa May Alcott, ndlr), qui ont enchanté mon enfance, peut-être à cause du personnage de Jo, la plus indépendante, celle qui veut écrire. Tout cela pour moi est à égalité.

     

    Deleuze n’est pas un romancier mais il a été très important aussi. Il disait que la lecture de Sartre avait été, pour lui et les gens de sa génération, « un vent d’air frais » : c’est ce que lui-même a représenté pour moi. De plus j’ai eu la chance de le connaître personnellement. Françoise Héritier aujourd’hui joue un peu le même rôle pour moi. Quelqu’un qui est devant, sur le chemin…

     

     Dans Bonjour, Anne, vous adressant à Anne Philipe par-delà la mort, vous lui dites : « Vous n’auriez pas aimé ces livres où s’épanche le moi ». Exprimez-vous là votre propre réprobation, vous qui semblez pourtant souvent puiser dans votre expérience et dans vos souvenirs ?

     

     Anne était quelqu’un de très pudique. En ce qui me concerne je n’éprouve pas ce besoin de distance. Pourtant je suis fille d’instituteur et petite-fille de paysans, un milieu dans lequel il ne fallait pas se livrer. Ils ont d’ailleurs été très gênés par mes premiers livres. Mais je me suis débarrassée de cette obligation de réserve. Et j’ai le sentiment que ce que je connais le mieux, c’est ce que je perçois par moi-même. Sans pour autant tomber dans la divulgation de ce qui est privé. Mais récemment je me sens moins portée à écrire des romans. Dans le récit, ce qui m’intéresse (mais pas seulement, bien sûr), c’est de sentir la présence de l’auteur.

     

    Encore une fois, il ne s’agit pas pour autant de livrer son expérience brute. Dans un livre comme Des phrases courtes, ma chérie, je parle de la vieillesse d’une femme en maison de retraite. J’ai puisé dans ma propre expérience avec ma mère, mais dans l’écriture comme dans le rêve, il y a un travail de condensation, de déplacement. L’écriture crée un cadre, un espace, dans lequel on ne peut pas tout mettre… C’est ce travail de réorganisation, ce mensonge, en somme, qui fait que c’est accessible à tous. Sans cela on serait dans le domaine du pur témoignage.

     

     Qu’il s’agisse de parents et d’enfants ou de relations d’un autre type, le thème de la transmission joue un rôle central dans votre œuvre : pour vous, un écrivain est-il avant tout un passeur, quelqu’un qui transmet ?

     

     C’est vrai que la transmission au féminin est très lacunaire. Je n’ai pas été formée par la lecture d’auteurs féminins. Au lycée, on ne lisait pas de femmes. J’ai dû attendre d’être en fac, et de découvrir les romancières de langue anglaise. D’où l’idée qu’il y avait là quelque chose à faire. D’autant plus qu’avec Anne Philipe j’ai moi-même connu quelqu’un qui, à un carrefour de ma vie, m’a aidée, soutenue. Elle a été ma première éditrice. Mais ce thème de la transmission s’est imposé à partir du moment où j’ai rencontré de jeunes écrivaines. Pendant longtemps on est toujours soi-même une des plus jeunes, puis ça s’inverse, et on se trouve face à la demande de gens plus jeunes que soi. J’ai voulu répondre à cette demande. D’ailleurs comment écrire des livres si on n’a pas ce sens de la transmission ? Il suffit de penser à tous ces auteurs qui nous ont faits : Hugo, même si je ne le lis plus beaucoup, je n’imagine pas le retrancher de ma vie ; il est une espèce de grand-père. George Sand, j’ai besoin qu’elle ait existé…

     

     Vous avez aussi écrit « pour la jeunesse ». Faites-vous une différence entre la littérature tout court et celle qui s’adresse aux enfants et aux adolescents ?

     

     Non. C’est aussi difficile. La seule différence est qu’il y a des choses qu’on ne peut pas mettre dans un livre pour les enfants, parce qu’on ne veut pas les brutaliser. Mais Les Quatre Filles du docteur March dont je parlais tout à l’heure est un roman qui fait partie de mon patrimoine littéraire, tout comme Perlette goutte d’eau (de Marie Colmont, ndlr), cet admirable album du Père Castor. Perlette ne veut pas rester sur son nuage avec ses sœurs, elle se lance dans le vide pour découvrir le vaste monde. Elle manque d’être bue par une vache, travaille avec d’autres à pousser du bois  près d’une scierie, atteint la mer, finit par remonter à son point de départ. Il y a là un certain « féminisme » et en même temps on découvre tout le cycle de l’eau. Pour moi, enfant, il y avait aussi une possibilité d’identification, que la consonance des noms, Perlette / Pierrette, rendait encore plus marquée.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     Quand on a un livre qui vient de sortir on n’est pas capable de travailler sur autre chose. Ou alors il s’agit d’idées encore trop vagues pour en parler.

     

    Et puis, on ne sait jamais : peut-être qu’on n’écrira plus ?...

     


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  • Éric Faye est l’auteur de nombreux livres : recueils de nouvelles (Je suis le gardien du phare, José Corti 1997), romans (Croisière en mer des pluies, Stock 1999), récits de voyage (En descendant les fleuves, avec Christian Garcin, Stock 2011)… Il a aussi publié des essais, notamment sur Ismaïl Kadaré.

     

    Un fantastique retors, insidieux et métaphysique imprègne ses fictions, dans lesquelles des individus solitaires sont confrontés à l’esprit des lieux et à l’absurdité de la condition humaine. La prose précise et raffinée d’Éric Faye explore à merveille leurs vertiges discrètement teintés d’humour.

     

    Son prochain livre, Somnambule dans Istanbul (Stock), sera en librairie début octobre.

     

    Entretien avec Eric Faye

     

     Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    Ah, si je savais !...

     

    À dix-huit ans, j’avais envie d’être compositeur. J’avais fait du piano ; je me suis mis à la musique électronique. Mais au bout d’un an j’ai eu le sentiment d’une barrière : ça ne venait pas. J’ai donc arrêté et un an ou deux plus tard je me suis mis à écrire. Mon besoin de créer, de composer, s’était déplacé sur la littérature. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Pourtant, à l’époque, je ne lisais pas d’œuvres littéraires. J’ai donc écrit un roman historique, qui faisait environ 500 pages dactylographiées (à l’époque, pas d’ordinateur…). Il se déroulait pendant la Guerre civile en Grèce. J’ai toujours le manuscrit mais il n’y a rien à en sauver.

     

    En cherchant mieux, je me rappelle qu’à l’âge de huit ou dix ans j’avais déjà fait une tentative : il s’agissait de continuer une collection de romans d’aventures dont j’avais tout lu. Je m’efforçais de reproduire le style, d’imiter le mieux possible…

     

    Mais tout le monde a plus ou moins envie de se mettre à créer ; la vraie question, c’est plutôt : après avoir commencé à écrire, pourquoi continue-t-on ?

     

     Comment écrivez-vous ? 

     

    À la main, d’abord, sur de vieux cahiers de brouillon, qu’il devient difficile de trouver. Il y a trois ans j’ai dit cela lors d’une émission de télévision, en ajoutant par plaisanterie que je lançais un appel aux téléspectateurs. Eh bien, quelqu’un m’en a bel et bien envoyé environ cinq kilos. Je vis encore sur ce stock à l’heure actuelle.

     

    Après ce premier jet à la main je passe à l’ordinateur, j’imprime, puis je couvre cette version imprimée de corrections jusqu’à la rendre pratiquement illisible. Alors je la remets au propre à la main, puis je repasse à l’ordinateur. À chaque étape, de nouvelles modifications interviennent.

     

    L’avantage de ce mode opératoire un peu lent est qu’il m’évite l’angoisse de la phrase parfaite dès le départ. Je me dis : peu importe, avançons, toute cette matière sera sculptée peu à peu.

     

    Par ailleurs, j’écris surtout le matin.

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ? 

     

    Non, pas du tout. Cela fait partie d’une passion qui inclut aussi le goût des mots (j’adore chercher dans les dictionnaires) et de la lecture (je lis toujours deux ou trois livres à la fois). Il y a une discipline, bien sûr, mais qui, au contraire des contraintes qu’impose une profession, va de pair avec le plaisir. En fait, c’est une forme de vie. J’aime beaucoup cette phrase de Pessoa (je la cite de mémoire) : « La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas ».

     

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ? 

     

    Beaucoup… Avant d’être auteur, on est lecteur. Le problème est ensuite de s’éloigner des auteurs qu’on aime. La solution pour moi a été d’écrire des essais qui leur étaient consacrés. J’ai ainsi écrit sur Buzzati, Gracq, Kafka, et bien entendu sur Kadaré, dont le contact a été pour moi très formateur.

     

    Mais il y a aussi d’autres auteurs, plus contemporains, que j’aime énormément. Nicolas Bouvier est pour moi un maître. Parmi les écrivains voyageurs j’aime aussi beaucoup les deux Rolin, Patrick Deville…

     

     Parmi vos livres, on compte des récits teintés de fantastique mais aussi des carnets de voyage. N’y a-t-il pas une contradiction entre ces deux sources d’inspiration, l’une directement issue du réel, l’autre semblant au contraire s’en éloigner ? 

     

    À un certain moment, la fiction me décourageait. J’avais l’impression de ne plus avoir d’idées, de ne plus attirer de nouveaux lecteurs… Je me suis mis alors à écrire à partir des voyages en train que j’avais faits depuis l’enfance (cf. Mes trains de nuit, Stock 2005, ndr). Cela a été une seconde naissance en tant qu’écrivain. J’ai éprouvé une jubilation pareille à celle que l’on ressent pour un premier livre. Je me sentais porté plus loin dans l’écriture.

     

    J’ai donc persévéré, et un équilibre s’est créé, la fiction, que je pratique toujours, alternant avec les textes qui s’inspirent de mes voyages.

     

     Même dans ces récits de voyage, vous semblez à première vue vous situer aux antipodes de l’autofiction et de tout ce qu’on pourrait appeler « écriture de soi ». Vous arrive-t-il malgré tout d’utiliser des matériaux autobiographiques ? 

     

    Dans les récits de voyage mon ambition est de n’être qu’un regard, un filtre, qui propose au lecteur une vision personnelle du monde. J’ai eu au début du mal à dire « je » : mon éducation ne me prédisposait pas à parler de moi. Le problème s’est résolu quand j’ai compris que ce « je » était une caméra. Cela étant, les souvenirs des lieux que j’évoque sont, comme tous les souvenirs, reconstitués ; ils comportent donc déjà une part de fiction ; et cette incertitude, cette imprécision du souvenir me plaisent beaucoup.

     

    J’écris en ce moment un roman autour d’un personnage que j’ai bien connu, une femme qui, contrairement à moi, a eu une vie très aventureuse et d’une certaine manière « romanesque ». Il y a douze ans j’avais fait une première version de ce roman, dans laquelle cette femme était elle-même la narratrice. Je n’en étais pas très content. Et récemment j’ai repris le texte avec un narrateur qui est moi. Mais ce moi n’est qu’un outil, un regard critique. De même, l’an dernier, en résidence à Kyoto, j’ai tenu un journal mais ce journal est pour moi une pure matière littéraire. Je n’ai pas besoin d’épanchement, de soulagement par l’écriture. Il me semble que l’important est d’avoir une voix et un regard particuliers, de telle sorte qu’à la lecture on reconnaisse une vision du monde et pour ainsi dire une couleur. Qu’il s’agisse de récits de voyage ou de fiction.

     

     Les lieux jouent un rôle essentiel dans votre œuvre. L’individu seul dans un lieu, livré aux « spectres qui vont et viennent dans un espace qu’on présume désert » (Nagasaki), telle semble être la situation fondamentale de vos fictions. Faut-il y voir une métaphore de l’expérience de l’écrivain ? 

     

    Ce n’est pas à moi de répondre, c’est aux critiques. Quant à moi, je n’ai pas quand j’écris d’intentions précises dans ce domaine.

     

    L’écriture démarre si je suis porté par une atmosphère particulière, qui peut être créée par une situation absurde, par la mélancolie des lieux… Enfant, avant de vouloir être musicien, j’ai voulu être archéologue. J’ai toujours d’ailleurs le regret de cette profession qui, pour moi, a quelque chose à voir avec l’écriture, sans que je puisse expliquer quoi. L’an dernier, à Rome, j’étais émerveillé de me trouver sur le forum, là où Jules César avait posé ses pas… Ce genre de choses qui laissent beaucoup de gens indifférents me bouleversent et me font rêver.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? 

     

    Sur plusieurs choses, fictions et non fictions.

     

    Il y a ce journal japonais, qui va paraître chez Corti l’an prochain et dont je corrige les épreuves. Je travaille aussi au roman commencé il y a douze ans dont je parlais tout à l’heure. J’ai beaucoup de plaisir à reprendre cette matière qu’il s’agit maintenant simplement de mettre en mots et d’installer dans un climat qu’il faut créer. Ce sera une fiction, mais qui s’appuiera sur des faits réels. La femme dont je raconte l’histoire était vraiment un personnage très romanesque ou cinématographique. D’ailleurs, un jour, elle a été abordée dans un magasin de vêtements par un monsieur qu’elle a aussitôt éconduit en le prenant pour un vieillard libidineux. Il lui a quand même donné sa carte, qu’elle a montrée le soir à une amie. Celle-ci a dû alors lui apprendre qui était Éric Rohmer…

     

    J’écris aussi des nouvelles, quand il me vient des idées. Le plaisir avec cette forme courte est de pouvoir voir quelque chose d’abouti au bout de quelques jours.

     

    Enfin, je travaille à des conférences que je suis invité à faire au Japon en octobre.

     


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  • Depuis 1996, Christiane Tricoit dirige la revue Passage d'encres, qu'elle a fondée.

     

    "Art et Littérature", dit le sous-titre. Et en effet cette belle et copieuse revue de format 24 x 27,5 cm a édité une gravure ou une œuvre originales (Collector) avec chaque numéro  de sa série I (1996-2011). Trois numéros par an, maintenant deux (série II), dont la parution donne toujours lieu à un événement, plus une maison d'édition (voir détails à la fin de l’entretien). L'énergie et l'opiniâtreté qu'une telle entreprise exige en un temps de désaffection pour la lecture et pour la vie intellectuelle en général, voilà qui aurait suffi à justifier que je propose un entretien à Christiane Tricoit. Et le niveau d'exigence tant littéraire qu'artistique de sa revue représente un défi supplémentaire, qui augmentait mon envie de l'entendre.

     

    Avec son compagnon, elle a quitté Romainville (Seine-Saint-Denis) il y a près d’un an, après y avoir longtemps habité et mené des activités culturelles multiples, dont plusieurs « périphéries » du Marché de la poésie (lectures, rencontres). C'est donc par écrit qu'elle a bien voulu répondre à mes questions.

    Entretien avec Christiane Tricoit, revue Passage d'encres

     

    Marché de la poésie (peinture de Gaudaire-Thor, à droite)

     

     

     Comment en êtes-vous venue à diriger une revue littéraire ?

     

    C’est une très vieille idée, qui remonte à l’adolescence. J’aime l’écrit sous toutes ses formes, l’imprimerie et particulièrement l’objet revue, ainsi que la liberté de création qu’il permet. En ces temps d’information permanente et souvent creuse, la revue offre en effet un décalage, un temps, à la pensée et au regard. Un jour j’ai créé l’association loi 1901 « Passage d’encres » (1995), la revue et les éditions homonymes ont suivi. Quelqu’un du journal où je travaillais alors m’a demandé pourquoi je faisais cela. J’ai trouvé cette question absurde et lui ai simplement répondu que j’en avais envie.

     

    Jean-Claude Montel, écrivain, cofondateur du collectif Change, avec qui j’avais travaillé au service correction, et qui vient de disparaître à Nantes dans une très grande solitude semi-volontaire, a collaboré à Passage d’encres jusqu’en 2009. En dehors de ses textes parus dans la revue et que nous rééditerons, il a coordonné trois numéros importants : « L’autre barré » (n° 5, xylographie de Jean-Paul Héraud), « Politiques de l’écriture » (n° 21, eau-forte d’Arne Aullas d’Avignon) et « Nulles parts » (n° 26, avec Yves Boudier, lithographie de Robert Groborne). Il a aussi a animé plusieurs rencontres, dont une pour la BPI (tipi-piazza, Centre Pompidou, 1998), pour laquelle j’ai réalisé une affiche.

     

     

    Les tâches organisationnelles et la recherche de financements représentent sans doute une grande part de votre activité ?...

     

    Ce travail, qui ne se voit pas (administration, recherche ou relance d’abonnés, etc.), en plus du travail sur la revue proprement dit (sélection et lecture des textes, conception artistique, maquette), soit la partie immergée de l’iceberg et sans doute la plus ingrate,  est le propre de nombreux revuistes ou éditeurs indépendants.

     

     

    Pourquoi ce nom : Passage d’encres ?

     

    Il faut l’entendre au sens de passeur, puis dans son acception graphique – en imprimerie, il y a autant de passages que de couleurs. Même en ces temps de dématérialisation extrême, ce nom ne me paraît pas contradictoire. En ce qui concerne le virtuel, j’ai créé deux revues en ligne : King-Gong / Infos, arrêtée, puis inks (prononcé comme lynx sans le l), actuellement en refonte.

     

     

    « Revue d’art et de littérature », dites-vous. Est-ce que cependant la balance penche plus d’un côté ou de l’autre ?

     

    Non. Sauf pour le n° 1, « Seul dedans » (1996), où il n’y avait qu’un dessin, un plan d’appartement et l’estampe en taille-douce de Patrick Jannin-Oms, textes et images ont à peu près la même importance dans la revue – je ne me réfère pas ici à leur nombre mais au sens.

     

    Passage d’encres a repris une tradition des revues de la première moitié du XXe siècle où littérature et art étaient intimement liés. Il y a une quinzaine d’années, les images, dans la majorité les revues qui en comportaient, venaient généralement simplement illustrer le texte. Les Cahiers intempestifs, Calamar, Frank, Fusées, L’Œuf sauvage, Supplément d’âme… ont apporté un souffle nouveau. Passage d’encres a parfois été copiée, mais Ralentir travaux et Fusées aussi. Les Nouvelles de l’estampe (BnF) proposent depuis peu un abonnement de tête avec une estampe...

     

    Mais, en ce qui nous concerne, nous ne publions pas systématiquement des auteurs connus. Il y a eu aussi, par trois fois, une revue dans la revue – OX, de Philippe Clerc (nos 11 et # 02), et la revue berlinoise Herzattacke, de Thomas Günter et Maximilian Barck (n° 27), qui comportait par ailleurs des estampes originales d’artistes contemporains.

     

     

    Chaque numéro s’inscrit dans une thématique. Comment se fait le choix des thèmes ?

     

    Les thèmes retenus constituent des univers particuliers, la ligne éditoriale de la revue et son format assurant la continuité. Ils révèlent rétrospectivement un travail sur la mémoire, ainsi que, pour la plupart, une trajectoire  personnelle, la mienne. Le thème, dans la revue, est librement traité, avec des variations ; il se dédouble en textes et en images qui courent en parallèle ou se croisent ; une image récurrente sert parfois de lien à des textes très différents.

     

    De plus en plus de numéros sont maintenant coordonnés par des auteurs, dernièrement: Jordi Bonells (38-39, « Argentines »), Pascal Vimenet (41, « Cinéma, XXIe s. »), Jean-Pierre Faye (42, « Le grand danger »), Piero Salzarulo (Italie, 43, « Représentations du sommeil »), Piet Lincken (Belgique-Suède, 44, « Transversale scandinave) ; Raharimanana et Johary Ravaloson (Madagascar, n° # 02). Cela permet d’éviter la répétition et une trop grande personnalisation.

     

     

    Et le choix des artistes ?

     

    Ce sont des réactions en chaîne où prévalent les affinités électives. En ce qui concerne Evelyn Ortlieb, par exemple, deux personnes évoluant dans deux sphères différentes m’avaient parlé d’elle, de son travail de sculpteur et de photographe. Je l’ai rencontrée, une amitié s’est créée... Des abonnés de la première heure sont devenus eux-mêmes des passeurs… On publie un auteur ou un artiste qui nous a contactés, qui nous est recommandé ou que l’on  a rencontré, et cela fonctionne, en deçà et au-delà des frontières. Pour la collection Leporello, je travaille avec Claire Nicole, peintre graveur, Sofi Eicher, relieur, et Raymond Meyer, tous trois basés en Suisse.

     

     

    Recevez-vous beaucoup de textes ?

     

    Oui. Cela s’est accentué avec les courriels. J’en refuse beaucoup – pas de style, pas de surprise. Il faut qu’un texte accroche son lecteur. Je n’aime pas les auteurs qui se répandent, la littérature ou l’art qui se revendiquent comme « féminins ». Pour moi, il y a la création, point.

     

    Nous privilégions désormais les textes sollicités ou recommandés par des membres ou des proches de la rédaction. A quelques exceptions près, récemment : Katia Roessel, Philippe Jaffeux…

     

     

    Passage d’encres me semble appartenir à une certaine tradition de la revue littéraire qu’on pourrait dire « de haut niveau théorique ». Comment vous situez-vous dans cette tradition et dans les débats qui animent (ou ont longtemps animé ?) la scène littéraire ?

     

    La revue publie des textes de création courts et longs, peu de critiques, des essais, dont certains seront réédités par la suite : « Du sein de la fiction » (Pierre Drogi), « Ecrire sans sujet » (Mathias Lair, 2012)…, la « Lettre à Benoit Peeters », de Jean-Pierre Faye, parue chez Germina sous le titre Lettre à Derrida. Passage d’encres se situe plutôt à côté de la scène littéraire et où on ne l’attend pas. Ailleurs donc et en décalage volontaire, mais pas moins concernée par ce qui se passe ici et dans le monde, et sans déclarations tonitruantes pour autant. Quant à la critique institutionnelle, y compris télévisée, elle fait peu cas des revues, comme l’a souvent déploré André Chabin, directeur d’Entrevues. Avec Internet, les lignes bougent, et il y a quelques sites de critique littéraire et artistique excellents.

     

     

    Les revues sur papier ont-elles encore un rôle à jouer dans le paysage littéraire et artistique ?

     

    Oui, plus que jamais. D’ailleurs, il en naît tous les jours autant qu’il en meurt. Les mooks (magazineS-books), qui ne datent pas d’aujourd’hui, connaissent un succès grandissant, telle la revue XXI, dont les journaux copient maintenant le style BD reportage, originaire des Etats-Unis (comics/graphic  journalism).

     

    Nous avons été abonnés en son temps à L’Autre Journal. Saluons donc ici Michel Butel et  son Impossible.

     

     

    Comment voyez-vous l’évolution à venir de la revue et des éditions auxquelles elle a donné naissance ?

     

    Une édition papier de qualité est la condition sine qua non pour coexister ou survivre au temps du numérique. Tout le monde n’a pas envie de publier des livres-champignons sur n’importe quoi, et c’est tant mieux.

     

    Pour nous, cependant, le papier va de pair avec Internet (plus de visibilité, coûts moindres), à terme : mise en place d’un site de vente en ligne ; lancement de la collection Numériques ; mise en ligne de plus d’ouvrages sur Gallica 2 (BnF) ; numérisation des séries I et II ; projet de portail (avec le CNL et c/i/r/c/é [Marché de la poésie])…

     

    J’arrêterai la revue quand j’en aurai envie, ou simplement assez. Il y a un an, j’ai réduit sa périodicité à 2 numéros par an pour réduire les coûts et  avoir plus de temps. Le programme des publications est fixé jusqu’à la mi-2014, inks est en refonte, etc. Je ne fais pas de projets à très long terme.

     

     

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    RÉFÉRENCES (mai 2015)

    • Collections : Documents - Leporello (bibliophie) - Numériques - Trait court - Trace(s).

    • Revue Passage d’encres (séries I et II, 1996-2013)

    Yves Boudier - Françoise Lachkareff (livres) - Martine Monteau, Sylvie Reymond-Lépine (art, musique) - Frater Rodriguez - Pascal Vimenet (cinéma).

    Christiane Tricoit, direction et conception artistique

    Marc Orban, infographiste.



    www.inks-passagedencres.fr

    • Catalogue

    • Critique : « Petites chroniques italiennes » (Françoise Lachkareff) - « Lectures de Christophe Stolowicki » - « Vu/entendu » (Sylvie Reymond-Lépine).

    • Passage d’encres III : textes et articles publiés ou inédits dans la revue ou dans l’une des collections.

    • Rubriques : « Vu d’ici »  (éditos) - « Les mots, la langue » : Aude-Lucie Ayo, Jean-Baptiste Mercey (« Ainsi dit »), Christiane Tricoit.

    Christiane Tricoit, direction, contenu et conception artistique.

    Moulin de Quilio - 56310 Guern.

     

     

     

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    Le Bateau ivre, xylographie de Frank Eissner (All.) (PdE n° 36-37, 2009)

     

     


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