• http://www.trendyescapes.comLe livre de Nell Leyshon s’inscrit délibérément dans une tradition : celle d’un certain roman anglo-saxon et campagnard, qui, de Jane Austen avec ses presbytères à Edna O’Brien et ses Filles de la campagne, traverse tout le XIXe siècle et étend quelques prolongements jusqu’au XXe. On pense aux Brontë, à George Eliot, à Thomas Hardy, surtout à Mary Webb. Car si Mary, l’héroïne de La Couleur du lait, n’a pas, comme Sarn, un bec-de-lièvre, elle est affligée d’une « patte folle » et cette malformation fait d’elle un être un peu à part, sorte d’elfe claudiquant, obstinément optimiste, dont les cheveux « ont la couleur du lait ».

     

    Un usage imprévu du fil à fromage

     

    Mais nous ne sommes plus au XIXe siècle, ni même au XXe, le féminisme a pris des tons plus résolus et si l’écrivaine britannique, dont c’est le premier roman traduit en français, revisite le passé, c’est pour l’examiner au crible d’une radicalité qui est toute d’aujourd’hui. Elle dit sans détour la violence exercée par le père sur les cinq femmes de cette famille de fermiers en « l’an de grâce mille huit cent trente », le travail incessant pour Mary, ses trois sœurs et leur mère, l’exploitation systématique. Quand l’héroïne, qui n’a « jamais été plus loin que le champ de l’église où qu’on mène les bêtes », doit se rendre au presbytère pour y prendre soin de la femme cardiaque et fragile du révérend, une possibilité d’émancipation relative semble s’esquisser pour elle. Mais si des rapports chaleureux se tissent entre la jeune fille et la malade, l’époux, devenu veuf, n’apprendra à lire et à écrire à sa bonne qu’en lui vendant fort cher cet enseignement. Tout ça finira mal, on découvrira un usage imprévu et sans concession du fil à fromage.

     

    Une voix qui ne cache rien

     

    Cependant la radicalité que j’évoquais ne réside pas seulement dans la peinture brutale des rapports entre classes et sexes. Elle est aussi, et d’abord, dans l’écriture. C’est Mary, instruite par son employeur, qui nous parle, d’un lieu et d’un moment qu’on ne découvrira qu’in extremis : « ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main » dit-elle, sans majuscules – petite coquetterie dont on ne voit pas trop l’intérêt. D’autant que Nell Leyshon, pour faire entendre la voix de cette fille de quinze ans tout juste tirée de son ignorance, a su lui forger une langue très convaincante, absolument pas réaliste, qui oscille habilement entre les registres populaire et savant. La jeune narratrice ignore l’introspection. C’est à peine si elle risque : « mon esprit s’agitait et refusait de se calmer comme une abeille en été ». La plupart du temps elle est tout entière tournée vers le monde extérieur, ce qu’elle ressent ne s’exprime que par les gestes, minutieusement rapportés, et le rapport aux choses. Celles de la nature tiennent une grande place dans ce roman dont les quatre parties correspondent chacune à une des saisons de l’année 1830. « l’herbe était haute et jaune. les ombres s’allongeaient. les ronces étaient couvertes de baies et les pommes mûrissaient dans les arbres » écrit la narratrice. Ou encore : « il y avait des génisses qui broutaient bruyamment partout dans le champ, des corbeaux tournoyaient en criant autour des arbres, la lune montait dans le ciel et les étoiles s’allumaient les unes après les autres ». Et la force d’évocation de ce type de notations s’expliquera rétrospectivement par la situation où se trouve, comme on l’apprendra au dénouement, celle qui parle.

     

    En attendant, l’écriture brute et subtile de Nell Leyshon suscite et fait indéniablement exister un personnage : on se glisse avec une facilité surprenante dans la tête de cette drôle de fille dont la « voix », elle le dit elle-même, ne « cache rien ». Exemple : « le père, il est dehors ?/oui./donc il est toujours vivant./eh oui./dommage ». Cette franchise explosive, ou mieux cette inaptitude congénitale à l’opacité, fait éclater à chaque page la réalité des rapports d’exploitation. Mais elle n’est que l’autre aspect d’une transparence essentielle, qui ouvre la petite sauvageonne au monde et à la jubilation de s’y trouver. « quand je suis triste », dit Mary, « je dois faire un effort pour me souvenir pourquoi. sinon je redeviens heureuse ».

     

    P. A.


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  • http-_soocurious.comJ’ai déjà mentionné à deux reprises ce roman publié en autoédition (chez iggybook) par Gilles Pétel, avec qui j’ai partagé, il y a maintenant quelques années, un premier blog. Ménageant savamment mes effets, j’y reviens à présent pour en dire un peu plus…

     

    Tout se passe dans le milieu de l’art contemporain, dont le livre mêle la description au récit de la passion violemment érotique qui lie l’héroïne à un célèbre plasticien. Si on peut ne pas être totalement convaincu par ce dernier aspect, Gilles Pétel révèle dans le premier un vrai talent de satiriste et des dons évidents pour le comique. Une mention spéciale au récit d’une performance reconstituant Le Radeau de la Méduse sous forme de tableau vivant dans un hangar d’usine. On est au mois de janvier, le chauffage laisse à désirer, le ton monte parmi les figurants. Ambiance…

     

    À l’arrière-plan de tout cela, il y a, bien sûr, une réflexion sur l’art et le regard — n’oublions pas que l’auteur est aussi philosophe. Mais on sent surtout chez lui la jubilation de multiplier les situations et les personnages, en un bel hommage au romanesque pur.

     

    P. A.


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  • http-_www.bookine.netÀ l’heure où j’écrivais cet article il était encore très possible qu’elle ait le Goncourt. Pour finir, elle n’a eu que le Médicis. Un prix, quoi qu’il en soit, à la fois significatif et paradoxal. Pour une part, bien dans l’air d’un temps étrangement fasciné par les grands classiques et, à travers eux, qu’on le veuille on non, par l’institution scolaire. Représentatif, aussi, de ce souci obsédant d’inscrire sa vie dans d’autres vies, fameuses, si possible, qui s’exprime à travers tant d’œuvres dont des gens connus sont les héros. Et, en même temps, n’y a-t-il pas quelque anachronisme à couronner un livre qui, sur des pages entières, fait hésiter ses personnages quant à la traduction d’un vers latin, à l’heure où la langue de Virgile s’apprête à disparaître de l’enseignement secondaire ? Le ministère de l’Éducation nationale serait en droit de protester. Sans compter que consacrer un roman au plus notoire auteur d’alexandrins tient de la gageure à une époque où pratiquement plus personne ne sait en dire un correctement.

     

    Masculin/féminin

     

    C’est déjà quelque chose, ces contradictions et ces paradoxes. Quel que dût être le verdict final de nos jurys, ça encourageait à y aller voir de plus près. On m’avait décrit Titus n’aimait pas Bérénice comme un entrelacement de la vie de Racine et du récit d’un amour malheureux vécu par un personnage contemporain, probablement la narratrice. Au début, j’attendais en m’impatientant cette alternance. Puis, quand elle a eu lieu, je me suis réjoui qu’elle ne soit que ponctuelle. « Titus ne peut pas quitter Roma » et ses enfants, la pauvre Bérénice s’accroche en vain à son portable… Oublions. Retenons seulement l’idée justifiant que l’auteur de Bérénice (la tragédie) prenne toute la place : « Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée. C’est absurde, illogique, mais elle devine en Racine l’endroit où le masculin s’approche au plus près du féminin, rocher de Gibraltar entre les sexes ».

     

    Le verbe plaire

     

    Donc, un roman biographique, comme on dit à présent, dont le héros est Jean Racine. Très documenté, très précis, notamment sur les débuts jansénistes. On suit pas à pas la vie du grand homme, sans noms de famille, snobisme charmant de normalienne (Boileau est tout simplement Nicolas, ainsi de suite). L’existence de Jean progresse par cercles concentriques depuis le « rond » de Port Royal. On le voit passer du latin au français, puis aux vers, découvrir sa propre ambition (« Le verbe plaire entre dans son vocabulaire »), les femmes, les actrices, Du Parc et Champmeslé. On suit les échelons de la carrière et enfin la mue du poète en historiographe du roi. Tout cela serait linéaire, un peu répétitif, scolaire, pour le dire d’un mot, si le livre tout entier n’était pas habité par deux grands thèmes qui en font toute la force et l’originalité.

     

    Le premier, c’est la langue. Nathalie Azoulai a l’immense mérite de ne mettre au cœur des préoccupations de son héros ni l’amour ni, le Ciel nous en préserve, l’émotion, mais la passion du français, qui a « ce que les autres [langues] n’ont pas, ce lit de voyelles rocailleuses que les hiatus révèlent dans les vers comme l’été dans le fond des rivières ». Comparaison bancale, mais passion dévorante, qui va jusqu’à l’identification complète : « De cette nation, il sera la langue ». D’où la seconde idée, laquelle donne leur intensité aux moments où le plus grand poète de son temps rencontre le plus grand des rois : celle d’une complicité, voire d’une complémentarité entre le pouvoir absolu du monarque et la pureté extrême de la langue forgée par celui qui cherche par là à « donner à son règne l’éclat du diamant ».

     

    Monuments nationaux

     

    On n’est donc, une fois n’est pas coutume, ni dans le fantasme romantique de l’expressivité ni dans le mythe du poète artisan. Nathalie Azoulai attribue à son Racine la volonté pleinement assumée de dire l’inouï. Elle le montre tournant obsessionnellement autour de ce qu’il sent être sa propre vérité et qui lui échappe, « cette tonalité qui commence à gagner ses vers », ce « troisième niveau » qu’il ne parvient pas lui-même à définir, « comme privé de toute parole articulée », cette « violence dont il est capable » et qui a rapport, comme l’auteure le suggérait au début, avec la différence des sexes. Pour avoir montré notre dramaturge national poursuivant avec acharnement ce vide toujours dérobé, Nathalie Azoulai, malgré ses maladresses, aurait bien mérité notre prix national.

     

    P. A.


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  • a141.idata.over-blog.comSon premier livre traduit (Tanta Vita, Belfond, 2014) m’était tombé des mains. Mais parfois les livres se présentent au mauvais moment, et on fait si grand cas de cet auteur né en 1983, tout à la fois romancier, homme de théâtre et journaliste… Antonio Tabucchi va jusqu’à le sacrer « jeune prodige des lettres italiennes » : un tel parrainage valait bien que je me penche sur cet Où étiez-vous tous, qui nous arrive, sans point d’interrogation, déjà tout couvert de lauriers.

     

    Comment ne pas comprendre cet homme ?

     

    D’ailleurs, il se lit jusqu’au bout, ce roman-ci, et même avec un peu d’amusement de temps à autre. Le père du jeune narrateur est un enseignant retraité depuis peu, qui, passant en voiture devant son ancien établissement, quelle idée, se voit interpellé et moqué par le pire de ses ex-élèves. Dans un mouvement d’humeur bien compréhensible, il le renverse d’un coup de pare-chocs. Ce n’est sûrement par moi qui lui jetterais la pierre. Et le récit de ses démêlés avec les parents du cancre comme la description des bouleversements que provoque l’incident dans la vie familiale (fugue de la mère à Berlin, réminiscences et perplexités du fils devant la figure paternelle…) n’est pas toujours privé d’humour ni de justesse. S’il n’y avait que cela, ça irait.

     

    Du danger d’avoir des idées

     

    Mais, hélas, Paolo Di Paolo a une grande idée, dont son héros, étudiant en histoire et subtilement prénommé Italo, peine à faire un sujet de master : « Dans le mémoire (…) que j’écrirai un jour, j’ai l’intention », dit-il, « de faire un travail à la fois d’historien et d’écrivain (…). C’est-à-dire de comprendre comment l’Histoire et les vies privées s’entrecroisent ». Car elles s’entrecroisent, figurez-vous, et, tout en déroulant paresseusement le fil de son intrigue à base d’adolescents, de profs, de pères et de fils, l’auteur du roman s’efforce de faire œuvre d’écrivain et d’historien. C’est-à-dire qu’il s’interrompt à tout bout de champ pour se livrer à des considérations navrées sur le temps qui passe et les années Berlusconi, ponctuées de pensées profondes et de questions originales : « Ce n’est pas pour toujours, rien ne l’est » ; « Est-il possible d’interroger son père ? » ; « Où se situe la vérité sur quelqu’un ? ». Puis, délaissant pour un temps la haute philosophie, il revient aux individus et à leurs déboires sentimentaux, adoptant aussitôt un style poétique digne des chansons de variété les mieux venues : « Connaître quelqu’un ! Lui demander son numéro de téléphone, son adresse… Commencer à imaginer les espaces qu’on n’a jamais vus… ».

     

    C’est, paraît-il, ce qu’on appelle « un roman générationnel ». La génération dont il s’agit est celle de l’auteur, qui a donc grandi sous le règne de Berlusconi. D’où la seconde grande idée du livre : pour dire ces années de confusion, placées sous le signe de la superficialité et du zapping, seul serait adéquat un roman-puzzle, fait de ruptures, de fragments, d’alternances entre les époques, les fils conducteurs et les types de discours. C’est à un tel roman que s’applique visiblement Paolo Di Paolo. Il a réussi : l’ouvrage mime si bien ce qu’il dénonce qu’il en viendrait presque à y ressembler.

     

    P. A.


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  • http-_files1.structurae.de_filesDéjà dans On ne tue pas les gens (Flammarion, 2011), les lieux jouaient un rôle essentiel, au point qu'on aurait presque pu considérer comme le personnage principal du roman la petite ville bretonne qui lui servait de décor. Ici, tout se passe à Paris, plus précisément dans le XIXe arrondissement, avec ses rues « laides, hétéroclites, si insignifiantes qu'elles pourraient ne pas exister, qu'elles se laissent rêver ». La première originalité d'Alain Defossé est peut-être là, dans la manière dont il fait naître une atmosphère quasi onirique de la description la plus minutieuse du quotidien. Ce mystère du quotidien réside aussi dans les objets, dans les gestes, que l'écriture précise et toute en vibrations restitue avec une exactitude frôlant l'inquiétante étrangeté. Et le récit de ressusciter, non sans humour, certaines reliques qui joueront le rôle de madeleines de Proust, tel le « porte-clefs Esso, un petit bonhomme en caoutchouc dont la tête figure une goutte d'huile » et que l'héroïne revoit « se balanc[er] en souriant entre les branches beiges du volant de la Dauphine ».

     

    « Des verres qui s'entrechoquent et des drames qui se dénouent… »

     

    Car, comme toujours chez Defossé, le temps et la mémoire tiennent aussi une place centrale. À soixante-dix ans, Anne Rivière, qui porte un nom limpide, a tout effacé de sa jeunesse. Mais un cambriolage, l' « effraction » du titre, sera l'élément déclencheur qui va la tirer de cette amnésie peut-être volontaire et faire progressivement ressurgir le passé. « On ne sait pas pourquoi ». « Peut-être est-ce un simple accroc dans une vie très lisse, qui dévoile, comme une déchirure sur un canapé montre au-dessous quel tissu le recouvrait avant, qu'il était rouge et doré avant d'être beige et neutre ». Dans le passé de cette femme vieillissante et « pleine de rituels » il y a donc des couleurs, « des verres qui s'entrechoquent et des drames qui se dénouent ». Prise d'une fascination irraisonnée pour son voleur, elle se lance sur ses traces entre canal de l'Ourcq et avenue Jean-Jaurès. À la suivre dans cette parodie d'enquête policière on s'approche très progressivement, jusqu'à l'accélération finale, d'un secret fait de passion, de souffrance et d'exotisme, tout comme dans les vrais romans. Seulement, Alain Defossé n'étant pas tout à fait un romancier comme les autres, ce secret ne nous sera livré que par fragments, dérobé en même temps que dit. La rivière, c'est aussi le courant et la fuite. Vouloir saisir le passé, c'est étreindre l'absence : comme l'ancien amant, le jeune cambrioleur et l'héroïne elle-même s'évanouissent, peut-être pour d'autres cieux, dans ce roman de la disparition dont la dernière phrase se clôt sur l'image d' « une vitre brisée sur du vide ».

     

    Du passé : quoi d’autre ?...

     

    « Je pourrais être une héroïne de roman (…). Quelqu'un vous prend, un écrivain, ou il vous invente, et fait de vous, de moi, une héroïne de roman. Ça s'appellerait "Anne Rivière", ou juste "Rivière", c'est pas mal ». Ainsi parle Anne. Une solitaire, comme l'était le narrateur d'On ne tue pas les gens, dont le prénom aussi commençait par un A. Et si Alain Defossé, dans ce roman-ci, oscille savamment entre première et troisième personne, monologue intérieur et propos rapportés, c'est peut-être que cette « héroïne » qui passe son temps à observer les autres, à s'observer elle-même et à rêver sa vie ou la leur, est aussi bien, à sa façon, une romancière. Devant son ordinateur, on la voit qui « se concentre, se demande quelle musique va apparaître sur l'écran, quelle musique du passé, car elle le sait à présent, c'est du passé qui va apparaître sous ses doigts : quoi d'autre ? » À reconstituer non seulement un peu de la matière fragile et lacunaire dont est fait le temps, mais aussi le travail toujours inachevé de qui s'efforce de le recomposer, l'auteur d'Effraction réussit, en plus du reste, une belle méditation sur l'écriture.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 août 2015 sur le site du Salon littéraire

     


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