• http-_www.tabletmag.comQuoi qu’on pense de l’état d’Israël, de son armée ou de la politique menée par son gouvernement, qui, visitant le pays, n’est resté saisi à la vue de ces très jeunes femmes déambulant en uniforme, fusil-mitrailleur à l’épaule ? Dans cette rencontre entre la beauté féminine et les armes, il y a pour l’Européen moyen, même éclairé, quelque chose de fascinant. La fascination, on le sait, n’est pas toujours bonne conseillère en matière de littérature, et peut-être est-ce en partie pour de mauvaises raisons qu’on ouvrira le roman de Shani Boianjiu. On risque alors d’être déçu, car l’œuvre de cette écrivaine née en 1987 en Galilée, où elle est retournée vivre après, notamment, un passage par Harvard, se garde d’exploiter une séduction née pourtant du contraste sur quoi elle se fonde.

     

    Des filles et des fusils

     

    C’est en effet bien de jeunes filles en uniforme qu’il s’agit ici. Soit trois copines : Léa, cérébrale et autoritaire, Avishag, secrète et dépressive, Yaël, énergique et curieuse du monde. Elles ont l’âge qu’avait sans doute l’auteure quand elle a effectué, comme elles, deux ans de service militaire dans son pays. Elles ont peut-être aussi les préoccupations qui étaient alors les siennes, celles, en tout cas, de bien des gamines à cette période de leur vie : amitiés, parfums, maquillage, feuilletons télévisés et sexe — « "Quand je lui ai demandé ce qu'il aimait en moi, pourquoi il avait envie de devenir mon mec, tu sais ce qu'il a répondu ?" Assises sur la banquette à deux places en face de nous, Dana et Tamara parlaient du fiancé de Dana (…). Le pick-up les avait ramassées à la pompe à essence, à côté de l’armurerie où elles venaient de nettoyer leurs fusils M4 ».

     

    Des filles et des fusils, donc… Mais, pour ce qui est de la guerre, elle ne sera jamais vue ici que de biais, depuis les bases arrière où on apprend à tirer, les check-points où on en vient à oublier les risques d’attentat, les salles où on guette pendant des heures, sur un écran de contrôle, les clandestins susceptibles d’essayer de franchir la frontière avec l’Égypte. « Si vous êtes un jeune homme et que vous partez à l’armée, vous risquez de mourir. Ou de vivre. Si vous êtes une jeune fille, il est peu probable que vous mouriez. Vous enverrez peut-être des réservistes se faire tuer dans une guerre, réprimerez une manifestation à un poste de contrôle, mais vous courrez peu de risques de mourir ». Dans ce monde de soldats sans ennemis visibles, l’ennui règne. On « passe [son] temps à le tuer », et le lecteur songe à Beaufort (Seuil, 2008), de Ron Leshem, ce récit du quotidien dans un fort de la frontière libanaise, digne du Désert des Tartares, dont le roman de Shani Boianjiu pourrait être le pendant féminin.

     

    Jeunesses en morceaux

     

    Pourtant, la guerre, dans laquelle on ne se trouve jamais directement plongé, est omniprésente. Les plus anciens souvenirs y renvoient : « J’ouvre les yeux et je vois la petite pièce à travers le hublot de plastique. Mon père porte son masque, ma petite sœur est sur le tapis, à l’intérieur de sa couveuse anti-gaz ». Aucun jugement, aucune prise de position explicite, même si les choix politiques de l’auteure affleurent dans le titre original ironique (The people of forever are not afraid1) ou au détour d’une page (« Israël avait de nouveau besoin des ouvriers palestiniens. Nous avions besoin d’eux, mais nous avions aussi un peu peur qu’ils nous tuent ou, pire, qu’ils s’installent chez nous définitivement »). Mais pour l’essentiel, et là réside la force du livre, c’est l’écriture elle-même qui est ici une réflexion, et la construction d’ensemble en tant que telle qui tient lieu de discours. L’histoire de Léa, Avishag et Yaël nous est racontée en fragments séparés par des ellipses abruptes, où le je et le elle alternent, le point de vue ou la parole passant incessamment de l’une à l’autre, si bien qu’on se demande si les trois filles ne sont pas les facettes désaccordées d’une seule et même personnalité. Comment, mieux que par cette narration éclatée, dire des jeunesses en morceaux dans un pays toujours au bord de l’explosion ? Le temps passe habilement et insensiblement dans ce roman de formation un peu spécial, et les derniers chapitres voient nos héroïnes parvenues à l’âge adulte : « Léa (…) habitait à Tel-Aviv, passait une partie de son temps dans les cafés à fumer, et écrivait des romans pornos où il était question de nazis baisant des Juifs dans les douches, de petites filles de sept ans violées, avec inceste et double pénétration. (…) Avishag avait quitté sa mère à Jérusalem et vivait désormais avec son oncle dans une petite colonie implantée dans le désert du Néguev (…). Pendant ses loisirs, elle créait des fanfics2 de bandes dessinées inspirés d’Emily the Strange, rebaptisée Emily the Sad (…). Yaël était bien trop occupée à parcourir le monde ».

     

    Ces destins tourmentés sont-ils la conséquence du passage par l’armée, de la menace permanente, du souvenir des garçons morts au combat ?... Dès le départ, mêlé à une curieuse joie de vivre, une sorte de malheur intrinsèque semblait peser sur les protagonistes de ce roman étrange et violent. Malheur jamais expliqué, comme si être jeune et femme dans un Moyen-Orient en feu constituait en soi une tragédie suffisante. Shani Boianjiu sait le rappeler, sans commentaires.

     

    P. A.

     

    1 Le peuple éternel n'a pas peur (d'un long chemin), slogan politique israélien, utilisé notamment par Benjamin Netanyahu.

    2 «  Fanfiction » : histoire dessinée ou écrite par le fan d'une bande dessinée, d'une série télévisée, etc., dont elle reprend les personnages originaux.


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  • photo Pierre AhnneTout commence par une figure de style, ce qui devrait nous avertir… Eva, la narratrice, et Samuel, écrivain de science-fiction, habitent Barcelone. Ils vont passer une journée de flâne à Blanès, petite station balnéaire peu éloignée. Au retour, Samuel pose « le livre qu'il avait à la main », puis, nous dit Eva, « il s'est retourné vers moi (…), il a fait un pas dans ma direction et il est mort ». Sauf que, comme elle le précise aussitôt : il « n'[est] pas totalement mort, en tout cas comme on meurt normalement ». « C'est une figure de style », ajoute-t-elle. En réalité (?), Samuel est « juste parti ». Le ton est donné.

     

    Sous le signe du baroque…

     

    On est sous le signe de la rhétorique et du baroque, d'un baroque, dira-t-on, très appuyé. Qu'on en juge… À Blanès, Samuel, écrivain, comme on l'a dit, lit à Eva le Discours de Blanès que l'écrivain chilien Roberto Bolaño, mort dans la petite ville en 2003, y prononça. Il y mentionnait certains personnages qui se révéleront figurer dans le roman de Hedwige Jeanmart, ainsi qu'un roman de Juan Marsè, auteur catalan, La Maison de Teresa ; laquelle maison est justement censée se trouver à Blanès, et Bolaño d'expliquer qu'à peine installé dans la ville il n'a eu de cesse qu'il n'y trouve cette demeure fictive. Vous suivez ? Dans ce livre qui parle donc d'un écrivain qui cite un écrivain qui parle d'un écrivain, Eva, installée à son tour à Blanès, où elle prétend essayer de comprendre ce qui est arrivé à Samuel, prend des notes : « Si j'avais accepté l'invitation de Luis au Cosmos, c'était pour le voir, (…) mais aussi à cause de mon calepin et de cette nouvelle manie de tout y consigner… ». Mais, de dédoublements en fausses pistes et autres erreurs sur la personne, elle ne trouvera pour finir rien, évidemment ­— ni la trace de Samuel ni la maison de Teresa, qu'elle s'est à son tour mise à chercher. Ce qui pourrait achever de nous ouvrir les yeux.

     

    Car tout cela est trop insistant pour ne pas constituer, en soi, un piège englobant tous ceux que recèle ce curieux et assez captivant petit livre. Qu'Eva proclame n'avoir jamais lu Bolaño, lui-même expert en chausse-trappes, est éloquent. « Pèlerinage littéraire », « un livre peut changer une vie », etc., la critique, pour parler de ce premier et pour l'instant seul roman de l'écrivaine belge, publié chez Gallimard en 2014, semble dans l'ensemble avoir emprunté un tel boulevard. L'auteure elle-même, à l'occasion, a pu paraître l'indiquer. Mais les personnages « pittoresques » et « hauts en couleur » qu'on nous annonce se révèlent systématiquement peu consistants, Toni, « le gardien [de camping] transparent » étant à cet égard emblématique. Les lieux, petits hôtels, restaus de second ordre, zones limitrophes, sont tout aussi délibérément déceptifs : « Dans l'herbe sèche tachée d'ordures, se dressaient çà et là de vieilles bornes de raccordement électrique — on aurait dit des stèles ou des tombes oubliées — au milieu desquelles déambulait un chien à trois pattes ». Dérision, chemins sans issue, secte burlesque, complots qui n'en sont pas… C'est un faux labyrinthe que nous ouvre Hedwige Jeanmart, un jeu de miroirs pour rire : son baroque est en trompe-l'œil.

     

    Des cannellonis aux épinards

     

    Comme tous les baroques, si l'on veut… Celui-ci en tout cas va au bout du vide qu'il agence. Car que faire seule dans une station balnéaire ? Y déambuler, y manger (« des cannellonis aux épinards, raisins de Corinthe et pignons de pin »), y boire (beaucoup de vin blanc), y observer avec une attention obstinée des spectacles auxquels d'habitude on se serait dispensé de prendre garde. Je le sais bien, je m'y connais, Eva m'a souvent fait penser à tel de mes propres personnages — pardon pour l'autopromotion. À force d'errer dans l'absurde Blanès, la narratrice de Hedwige Jeanmart devient une « étrangère » à tous les sens du mot. Sa voix précise, distante, faussement innocente et froidement humoristique, n'en finit pas de mesurer l'écart qui la sépare du monde : « Ma tête résonnait de ce brouhaha, des voix entremêlées de tous ces gens qui étaient ensemble sur leurs bancs, qui se connaissaient et n'étaient donc pas seuls et, sans réaliser que je m'étais arrêtée devant la vitrine d'un magasin de chaussures, mon regard se porta sur une paire de bottines montantes rouge foncé, assez jolies, avec un petit talon ».

     

    La solitude d'Eva est plus que celle de l'abandon : le vide qui l'entoure est celui de l'absence de sens, que la disparition initiale fait surgir. « Je ne faisais que penser que je devais absolument forcer cette porte factice et invisible derrière laquelle je serais à nouveau là et pourrais me dire bonjour, Eva, mais je n'arrivais à rien du tout. Ce constat m'angoissait à juste titre, il aurait angoissé n'importe qui ». Certes. Et comment mieux dire une telle angoisse que par le biais d'une écriture qui ne fasse rien d'autre que désigner, ironiquement, le geste au moyen duquel elle s'efforce en vain de la conjurer ?

     

     P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 4 avril 2016 sur le site du Salon littéraire .

     


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  • photo Pierre AhnneLe titre français indique, avec un peu d’insistance, ce que le roman d’Ida Simons ne dit jamais en toutes lettres. Car celle qui, pianiste internationale à dix-neuf ans, se retrouve déportée à Terezin et devra au retour renoncer à sa carrière évoque dans ce texte publié en 1959 une adolescence sinon insouciante, du moins inconsciente de menaces encore imprécises en ces années 1920. Dans une unique notation rétrospective, la narratrice mentionne comme en passant les chambres à gaz et pointe ainsi la dimension secrètement tragique du livre. Lequel restera, malgré le succès rencontré, l’unique publication de l’écrivaine néerlandaise : Ida Simons meurt un an après sa parution, en 1960.

     

    « Comme les vierges folles… »

     

    Qui ne saurait rien de tout cela pourrait peut-être se laisser prendre à l’apparente légèreté qui saute tout d’abord aux yeux. Le charme de la littérature adolescente quand elle est à son meilleur niveau… C’est Gittel, douze ans et future pianiste comme l’auteure, qui nous parle, brodant avec un humour souvent irrésistible sur le thème de la famille juive apocalyptique : père convaincu lui-même d’être « un bon à rien », mère toujours prête à faire sa valise et à quitter La Haye pour rejoindre avec sa fille, à Anvers, une grand-mère un brin tyrannique, flopée d’oncles et de tantes à l’avenant… Il y aussi l’amitié passionnée pour Lucie, la fille plus âgée du riche et raffiné monsieur Mardell. Et l’île déserte (« Excepté Blimbo et Juana, un couple de Noirs qui s’occup[ent] du jardin ») où la jeune fille se réfugie en imagination.

     

    Mais nous ne sommes plus des ados. Et si on se laisse happer si facilement par ce récit gracieux, c’est sans doute qu’il y a là autre chose que la grâce et une écriture primesautière (citrons changés en « lutins jaunes et farceurs (…) qui, chacun à son rythme, dégringol[ent] les marches en sautillant » ; affreux compagnons de jeu aux « cheveux gris souris » ; baronne faisant penser « à un pékinois poudré »…). À en croire le sage monsieur Mardell, la jeune héroïne doit prendre garde à ne pas devenir cette « vierge folle » que mentionne le titre néerlandais : « D’après lui », dit-elle, « j’avais connu trop jeune une grande douleur que j’avais cherché à fuir en me réfugiant dans la musique et, si on n’y veillait pas dès à présent, je serais incapable plus tard d’accueillir avec courage les malheurs et le bonheur, je me retrouverais les mains vides, comme les vierges folles, qui avaient utilisé toute leur huile ».

     

    Un dessin dans le tapis

     

    Tout n’est donc pas fondamentalement gai dans le monde joyeux d’Ida Simons. Il y a décidément des choses qu’on ne dit pas, ou alors à demi-mot. Gittel, qui rougit « jusqu’aux oreilles » chaque fois qu’on le mentionne, serait-elle, elle aussi, amoureuse de Gabriel, le fiancé secret de son amie Lucie ? Est-ce pour cela qu’elle joue avec tant d’enthousiasme le rôle de confidente et de complice ? Entre deux êtres, entre deux villes, entre deux âges, c’est l’année des transitions et des découvertes. Souvent amères : « Être adulte, c’était : raconter des mensonges, médire d’autrui, avoir des soucis d’argent et mal au ventre ». Sous la gaieté, la cruauté ne demande qu’à poindre. Gittel comprendra après coup qu’elle a été manipulée du début à la fin par Lucie et Gabriel, et se rendra compte que si sa grand-mère a veillé avec tant de prétendue abnégation sa dame de compagnie, c’est en raison de « la profonde jubilation qu’elle [a] ressentie en assistant au combat contre la mort de son bourreau ». Nous aussi, au terme de cette allègre promenade au pays des faux-semblants, voyons une vérité désabusée se dessiner comme le motif inclus dès le début dans le tapis — l’autre grand secret de ce petit livre au charme insolemment trompeur. « Dorénavant, je me montrerais sage et prudente, comme les vierges sages », conclut Gittel. Et d’ajouter, mélancolique : « Je ne jouerais jamais une "Appassionata" convenablement ». À voir…

     

    P. A.

     

     


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  • www.lonelyplanet.comEncore l'Irlande… Et toujours des nouvelles, cette spécialité anglo-saxonne qui sied tout particulièrement aux écrivains du vert pays. Le recueil de Joseph O'Connor est paru en 2012 puis, pour la traduction française, en 2014. 10-18 le reprend aujourd'hui.

     

     

     

    Plainte ancestrale

     

    C'est pas gai : triste vie d'un pauvre pêcheur ; suicide d'un mari abandonné ; une femme apprend qu'elle n'en a plus pour longtemps ; un père se sent méprisé par son jeune fils… Le plus long des récits raconte les amours d'un homme souffrant de troubles mentaux depuis son divorce, et le seul à ne pas se situer à l'époque actuelle parle d'une famille du XIXe siècle, émigrée à New York, qui vit dans un taudis et perd une fillette en bas âge.

     

    C'est un pays en crise que dépeint O'Connor, à la crise économique toujours présente en arrière-plan s'ajoutant la crise morale où sombrent des individus pour la plupart au tournant de l'âge. Et on entend aussi la grande plainte ancestrale… Étonnant cette propension qu'ont les Irlandais à parler de l'Irlande, de ses chansons et de ses paysages, qu'une brève notation suffit parfois à faire surgir : « Dans un chêne sans feuilles, un trio d'oies sauvages » ; « L’air de la mer, croquant comme une pomme » ; le ciel « gris comme un œuf de mouette, traversé d’un arc de cumulonimbus fumés »… Les noms de lieux abondent, le gaélique affleure à la première occasion, la Grande Famine et l’IRA ne sont jamais loin.

     

    « La reine d’Angleterre peut bien se la garder »

     

    À quoi faut-il attribuer cette obsession des origines ? Aux siècles d’oppression et d’exil ? Au patrimoine culturel écrasant ? À l’insularité et à l’occidentalité extrême ?... Toujours est-il que bien peu y échappent, et sûrement pas le grand ancêtre auquel O’Connor répond dans une de ces nouvelles (Deux petits nuages) dont une bonne partie pourrait contribuer à une version actuelle de Gens de Dublin. Comme ceux de ce dernier recueil, les récits des Âmes égarées sont souvent des épiphanies, où, dans un moment de lucidité ou de grâce, le personnage croit entrevoir un sens qui reste cependant énigmatique.

     

    Mais tout cela sur fond d’âme irlandaise, c’est-à-dire de fondamentale et indéracinable nostalgie. Kerry ou Donegal, on sait toujours ici d’où viennent les gens. Ils regrettent les « drôles de petites boutiques » de leur enfance, « qui vendaient du bacon et des bouteilles de gaz », éprouvent, serait-ce pour s’en étonner, « cette proximité avec les morts qu’entretiennent les Irlandais » et, même pour la maudire et proclamer que « la reine d’Angleterre peut bien se la garder », n’en finissent pas de se souvenir d’une île originelle par définition évanouie. Le titre anglais, Where have you been ?, le dit bien : toutes ces histoires sont celles d’un retour, toujours problématique et souvent impossible.

     

    Magie irlandaise

     

    Les dialogues sont parfois longuets, surtout quand ils veulent être drôles. Et le français assez particulier de la traduction n’arrange rien : il est question de « chaînes » qu’on « évince », de souvenirs qui « s’entremêlent comme les rayons d’une roue » (dangereux), d’un soleil « rugissant à travers la fenêtre » (poétique ?)… Mais, malgré tout, le charme agit. Universel, en dépit de l’obsessionnel tropisme national. Ou à cause de cette obsession ? Car O’Connor, insidieusement, la met en scène en feignant parfois d’y céder. Ses personnages se débattent contre elle en même temps qu’avec leurs problèmes de cancer ou de couple brisé. Si bien que l’Irlande finit par se confondre avec la perte de toutes les origines et de toutes les jeunesses. Comment, dès lors, ne serait-elle pas pour chacun un pays natal ?

     

    P. A.

     


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  • photo Pierre AhnneStella a une fille, Ava, qu’elle conduit au jardin d’enfants et à qui elle raconte des histoires. Ava « aime les phrases simples, Stella sait que le mieux, pour [la] contenter, c'est une histoire où il ne se passe rien ». Judith Hermann a bien compris que nous sommes comme Ava : elle aussi écrit des phrases simples et le premier mérite de ce roman qui fait suite à plusieurs recueils de nouvelles est d'opter pour l'absence à peu près totale d'événements.

     

    Stella vit aux confins d'une ville et de la campagne, dans l'une des dernières maisons d'un lotissement bordant les prés et les forêts. Elle a un mari, Jason, le père d'Ava, qui est quelque chose comme architecte et s'absente souvent pour travailler sur des chantiers. Elle ne voit à peu près personne à part les vieillards qu'elle visite à domicile en tant qu'infirmière ­— Judith Hermann sait peindre avec une délicatesse sans mièvrerie les gens âgés de même que les jeunes enfants. Stella circule à vélo (« en vélo », écrit malencontreusement et obstinément la traductrice) entre sa maison et le supermarché, l'école, les domiciles de ses patients. Elle s'assied dans sa véranda, son jardin : « Il commence à faire chaud, l'heure de midi est très calme. Dans un des autres jardins, une tondeuse à gazon démarre, un cri d'enfant au loin. De la pelouse jaillissent des papillons, le ciel est gris »…

     

    Le parti pris des choses

     

    Évidemment, il y a Mister Pfister, qui habite quelques maisons plus loin, dans la même rue. Quand Jason n'est pas là, il vient sonner à la porte de Stella et demande s'il peut lui parler. Devant son refus, il insiste, passe tous les jours, dépose dans la boîte aux lettres des billets, des photos, de menus objets. Cela s'appelle le stalking, il s'agit d'une « forme obsessionnelle et anormalement prolongée de menace par harcèlement ».

     

    On voit la facilité avec laquelle tout cela aboutirait à un thriller (quel autre mot ?) et Judith Hermann indique négligemment au passage les multiples pistes qui y conduiraient et qu'elle se garde bien de prendre. Celles-ci écartées avec toutes leurs péripéties convenues, que reste-t-il ? Les choses. Celles de l'homme (« Une porte d'entrée avec des vitraux enchâssés, à gauche un banc de bois, à côté du banc un petit olivier dans un pot en terre… ») ou celles de la nature (« La lumière de mai frappe le pré de plein fouet, les arbres projettent des ombres dures, précises. Le lilas est passé, les grappes de fleurs sont marron »). Par la simple minutie de ses descriptions, Judith Hermann prête dès le début à leur présence silencieuse une inquiétante étrangeté qui ne fera que s'accentuer à mesure que le drôle de voisin persiste dans son harcèlement. Sa seule présence, dirait-on, suscite une atmosphère insidieusement angoissante, digne des films de Lynch. « Tout est trop lié, trop proche » dans ce micro-univers réduit à quelques rues, et les objets aussi, comme vus en gros plan, sortent du cadre rassurant où les cantonnait leur usage.

     

    Un imparable poids

     

    Mister Pfister, qui doit peut-être son titre ironiquement anglo-saxon à sa parenté avec tant de personnages de cinéma, passe et repasse sans jamais franchir la grille du jardin, avec une opiniâtreté qui finit par le rendre suspect : ce personnage dont on ne saura jamais rien de précis mais à qui « il est tout bonnement impossible (…) de passer devant chez [Stella] sans sonner » ne serait-il en fait que l'incarnation de ses regrets ou de sa mauvaise conscience ? Elle se rappelle avec nostalgie l'époque où elle partageait avec son amie Clara un appartement où il lui arrivait de ramener un inconnu ; son mariage vacille un peu, ses sentiments pour Jason deviennent contrastés ; elle constate à plusieurs reprises que Mister Pfister, malgré l'aversion qu'il lui inspire, est « beau ». Et le titre français ajoute à l'ambiguïté : ce « début de l'amour » désigne-t-il les origines, auxquelles elle revient sans cesse, de sa relation avec Jason, ou la possibilité (l'impossibilité ?) d'une relation nouvelle ?...

     

    Mais rien n'est dit et, dans ce récit où les choses et les gestes tiennent le rôle principal, les pensées elles-mêmes sont décrites comme des choses mentales, ayant la matité énigmatique que le récit prête aux objets palpables. Pourquoi Stella attend-elle si longtemps pour porter plainte ? Pourquoi faut-il que, tout à la fin, Pfister sorte enfin de sa réserve pour que Jason se décide à lui tomber dessus à coups de bâton ? Le dénouement qui s'ensuit ne répondra clairement à aucune question. Mais il conduit à une découverte : « Peut-être que c'est tout de même le présent qui compte, son poids léger, imparable ». Ce « poids imparable » du présent et de la présence, l'étonnant roman de l'écrivaine allemande nous l'aura admirablement donné à sentir.

     

     P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 17 mars 2016 sur le site du Salon littéraire.


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