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    L'Enfant grec, Vassilis Alexakis (Stock)Il y a des livres à propos desquels vient à l’esprit tout de suite le mot quelque peu indéfinissable de charme. On a beau faire, on est charmé, quelque chose s’impose, une grâce un peu fragile car les livres dont je parle semblent ne prétendre à rien de plus et justement, tout le charme est là.

     

    Ce livre-ci séduit d’abord à la manière de certains textes de Calet ou de Dabit qui font du quotidien le plus anodin une œuvre d’art. Il partage avec eux l’absence de romanesque, le goût de la promenade et des émotions minuscules. Ainsi d’une dernière feuille morte : « Elle me fait penser, je ne sais trop pourquoi, à une vieille photo de famille. Je me dis que l’arbre l’a conservée pour se souvenir de la saison passée. Je continue de la fixer pendant que je déjeune (…), comme si mon regard pouvait l’encourager à résister au vent ».

     

    Celui qui parle ici, et qui ressemble beaucoup à Vassilis Alexakis, a tout loisir de s’occuper des feuilles mortes. Opéré d’un anévrysme à la jambe, il a été contraint de déserter son cinquième étage sans ascenseur pour une chambre d’hôtel proche du Luxembourg et d’apprendre à se déplacer avec des béquilles. Changement de décor et de rythme qui suscite une autre manière de voir le monde : « Mon handicap m’oblige à regarder bien plus attentivement que je ne le faisais par le passé les vitrines des magasins et les façades des immeubles. Je suis devenu une sorte d’inspecteur des rues ». Et c’est aussi ce handicap qui fait surgir, comme par association d’idées, le premier d’une longue série de héros venus du monde de l’enfance : « Long John Silver, le méchant pirate de L’Île au trésor, qui est amputé d’une jambe ».

     

    Dès lors, au rythme de la claudication, c’est tout un va-et-vient qui se met en place : entre l’hôtel et le Jardin du Luxembourg, entre les souvenirs et le présent, Paris et la Grèce, la vie réelle et les lectures, le quotidien et le fantasme. On croise des personnages historiques comme chez Dumas. Comme chez Hugo, on tombe dans de longues parenthèses documentaires, qui ont ici le ton attendrissant et désuet des vieux guides touristiques : Guignol des origines à nos jours, les catacombes…

     

    Pendant tout ce temps on reste au bord du romanesque, sans y tomber : chaque fois qu’une possibilité s’esquisse, le narrateur, porté plus loin par le cours apparemment capricieux de sa rêverie, l’évite avec une désinvolture paresseuse et pleine d’élégance.

     

    Mais petit à petit quelque chose s’élabore et on se rend compte que ce livre nonchalant est plus compliqué qu’il n’en a l’air. « Je ne me sens plus aussi libre que lorsque j’ai commencé ce texte », constate celui qui nous parle. « Il a établi peu à peu sa propre règle, qui m’impose certains sujets et m’en interdit d’autres, qui me recommande un ordre plutôt qu’un autre. Le trajet parcouru m’indique le chemin à suivre ». Comme lui-même, semble-t-il, on regrette un peu de le voir obéir à « la dictée de [son] texte », mais seulement un peu, parce qu’en même temps on se dit que ça n’est quand même pas mal la façon dont ce texte rassemble progressivement tous les indices semés en cours de route l’air de rien pour les faire servir à un brillant final teinté de fantastique. La limite entre le réel et l’imaginaire, franchie à tout bout de champ, finit par disparaître, les personnages de roman se répandent dans le monde réel, tandis que le facétieux handicapé, porté à travers les égouts sur le dos d’un monsieur dont la ressemblance avec Jean Valjean l’avait frappé dès le début, se transforme enfin lui-même en personnage.

     

    Seulement tout cela bien sûr signifie que rien en fin de compte ne sera arrivé pour de bon. Du roman évité on est insensiblement passé au roman en trompe-l’œil, et Alexakis se révèle un montreur aussi habile que ceux du théâtre d’ombres de son enfance grecque. Après nous avoir laissé entrapercevoir toutes les histoires qu’il aurait pu raconter s’il avait voulu, il nous tend pour finir le miroir aux alouettes du roman romanesque avec mystères, retrouvailles et fuite souterraines, pour nous le retirer aussitôt. Beau travail d’illusionniste. Travail d’artiste.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 26 novembre 2012 sur le site du Salon littéraire : link

     


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  • Après avoir travaillé dix ans dans le monde de l’art, Pierre Astier a créé en 1988 la revue littéraire Le Serpent à plumes et dirigé à partir de 1993 les éditions Le Serpent à plumes. En 2004, Le Serpent est vendu au groupe du Rocher. Pierre Astier, qui ne se reconnaît pas dans l’esprit de cette dernière maison, fonde alors l’agence littéraire Pierre Astier et associés.

     

    Très implantée dans d’autres pays, la profession d’agent s’installe peu à peu dans le paysage littéraire français. Elle reste cependant encore mal connue. C’est pourquoi il m’a paru intéressant de m’entretenir avec un agent littéraire, qui, de plus, s’efforce d’inscrire à son catalogue non seulement le talent mais aussi la diversité.

     

    Pierre Astier Août 2009

     

    Comment êtes-vous devenu agent littéraire ?

     

    Il y avait trois raisons.

     

    Tout d’abord, en tant qu’éditeur j’ai toujours bien travaillé avec les agents, et je me demandais : pourquoi ce rejet des agents littéraires par beaucoup d’éditeurs français ?

     

    Ensuite, quand Le Serpent à plumes a été racheté, les multiples difficultés qui ont résulté de ce rachat ont mis en évidence le problème des droits des auteurs sur leurs propres textes. Ce qui est apparu, c’est que les auteurs étrangers, qui avaient des agents, étaient mieux protégés, si bien qu’ils ont eu beaucoup plus de facilité à se dégager, alors que pour les auteurs français qui ne voulaient pas travailler avec le Rocher c’était beaucoup plus difficile. Pendant cette période j’ai beaucoup réfléchi, je me suis beaucoup interrogé. J’étais très sensible aux reproches qui m’étaient faits, en tant qu’éditeur moi-même, par certains auteurs qui estimaient que je les avais liés par des contrats dont ils n’arrivaient plus à se « dépêtrer ». Je me suis rendu compte que le statut de l’auteur tel que le stipule le contrat standard est très contraignant. Tout cela m’a donné envie d’agir pour essayer d’améliorer cette situation.

     

    De façon générale, et c’est la troisième raison, quand on est mis à la porte comme je l’ai été, passé le premier choc vient une période de réflexion et l’envie de faire autre chose. D’autant que je ne me sentais pas la force de monter seul une nouvelle maison d’édition, et que j’ai été mené en bateau par des éditeurs qui m’avaient demandé de construire un projet et qui n’y ont jamais donné suite.

     

    Le public français n’est pas encore habitué à ce personnage de l’agent littéraire, qu’il connaît mal. Comment définiriez-vous son rôle en quelques mots ?

     

    Je suis d’abord un conseiller sur le plan de l’écriture. De ce point de vue comme à beaucoup d’égards, il n’y a pas tant de différences que ça entre l’agent et l’éditeur. Ensuite, si j’ai envie de m’occuper davantage d’un auteur, je deviens un accompagnateur de sa carrière. Je cherche alors à trouver des producteurs de livres (je tiens à cette expression, il ne faut pas avoir peur des mots), en France et à l’étranger, et si possible des producteurs d’images (cinéma, télévision). S’engagent alors des négociations financières et juridiques. Enfin, j’assure le suivi du contrat (qui est une feuille de route), je veille, au nom de l’auteur, à ce qu’il soit bel et bien appliqué.

     

    Quels sont vos rapports avec les éditeurs ?

     

    Ils sont excellents, qu’il s’agisse d’éditeurs français ou étrangers. Le marché français ne représente en fait que vingt-cinq pour cent de notre chiffre d’affaires.

     

    Avec les éditeurs étrangers il n’y a jamais eu de difficultés : ils ont tous l’habitude de travailler avec des agents.

     

    Les éditeurs français, il a fallu les apprivoiser. Dans la négociation, ils se placent souvent en position de décider (question d’habitude). Nous avons appris à être patients quand il s’agit d’obtenir des choses qui ne sont pas dans le contrat standard, en termes de durée, de minimum garanti en fait de ventes, de cession des droits à l’étranger... Mais nous finissons par les obtenir. A présent nous avons vendu un ou plusieurs titres à la plupart des grands éditeurs français.

     

    Vous avez été éditeur vous-même. Regrettez-vous cette époque ?

     

    Mais je suis toujours éditeur ! Je dirige chez Magellan & Cie une collection de nouvelles, « Miniatures », qui présente des recueils de textes de plusieurs auteurs appartenant à la même aire géographique ou culturelle. J’ai publié ainsi vingt-trois recueils, dont le dernier est un volume de nouvelles ukrainiennes. J’ai beaucoup de plaisir à publier quatre livres par an sans avoir à m’occuper des questions économiques. Je suis très attaché à l’objet-livre.

     

    N’avez-vous que des romanciers à votre catalogue, ou accueillez-vous d’autres genres littéraires ou d’autres types de livres ?

     

    Le Serpent à plumes avait commencé avec de la fiction, mais j’étais un peu frustré de ne pas publier aussi des ouvrages de réflexion. En 2000, nous avions lancé une collection « Essais/Documents », qui a démarré avec 9/11 de Noam Chomsky dont on a vendu vingt-cinq mille exemplaires. Tout cela s’est interrompu en 2003-2004... Mais quand j’ai créé l’agence, j’ai voulu à nouveau m’occuper de « non-fiction », d’essais/documents. En fait, dans ce domaine, nous représentons surtout des éditeurs. Par exemple un éditeur de Calcutta, Seagull Books,  qui, il y a trois ans, avait commandé à huit auteurs internationaux un texte sur « ce qu’était le communisme ». Parmi ces auteurs il se trouve que figurait Mo Yan, le Prix Nobel de littérature 2012… Nous avons vendu ce récit dans trente-cinq pays en six semaines.

     

    Au Serpent à plumes, vous avez longtemps cherché à promouvoir la richesse et la diversité des littératures francophones. Continuez-vous cet effort en tant qu’agent ?

     

    J’ai deux aires de travail. D’une part, l’espace francophone : je m’efforce de travailler avec des auteurs et des éditeurs de langue française, de toucher le lectorat francophone, dans la continuité du Serpent à plumes. D’autre part, l’Europe, de l’Ukraine et des Balkans à la pointe de la péninsule Ibérique. Il y a de petits pays, de petites langues, qui produisent des œuvres très intéressantes et auxquelles j’essaie de donner leur place. Je pense aux éditeurs et aux auteurs macédoniens, croates, lituaniens… qui sont très dynamiques et souvent trop peu traduits et publiés en France et dans le monde. Tenter de faire coexister des auteurs français, des francophones venus d’ailleurs, et des Européens de toute provenance, cela m’intéresse.

     

    De façon générale, vous sentez-vous plus libre de défendre les livres que vous aimez en tant qu’agent que vous ne l’étiez en tant qu’éditeur, ou est-ce l’inverse ?

     

    Nous ne dépendons pas que d’un seul « marché » : nous travaillons dans le monde entier ; c’est une liberté énorme. Le métier d’agent a plus de souplesse que celui d’éditeur, et il n’y a pas (en tout cas pas encore) la nécessité de coordonner le travail de toute une équipe.

     

     Quand il s’agit d’accepter ou non de vous occuper d’un auteur, quels sont vos critères ?

     

    Il faut que nous sentions un potentiel pour le marché français, pour les marchés étrangers, et éventuellement des possibilités d’adaptation audiovisuelles. Le temps que nous consacrons à un texte doit impérativement déboucher sur des résultats. La commission d’agence est de 15 % à 20 %. Il nous faut donc multiplier les contrats pour un texte. C’est pourquoi il y a des textes dont nous ne pouvons pas nous occuper. La poésie est pour moi l’essence de la littérature, mais nous ne pouvons pas nous en occuper.

     

    Certains de nos lecteurs seraient peut-être désireux de vous contacter : comment doivent-ils s’y prendre ?

     

    Tout est indiqué sur le site de l’agence (link). Nous n’acceptons que des envois numériques en pdf.

     

    Nous recevons actuellement de cinq à dix textes par jours. L’écriture est importante, mais aussi la structure, la forme. Avec Laure Pécher, qui anime par ailleurs des ateliers d’écriture, nous vérifions systématiquement la forme et l’écriture d’un texte que nous allons proposer. Ce travail peut, le cas échéant, être poursuivi par l’éditeur français qui en fera l’acquisition.

     

    Je doute perpétuellement de mes capacités de lecteur. Mais en même temps je me rends compte que dans ma vie d’éditeur puis d’agent, j’ai repéré certains auteurs qui ont fait leur chemin. Le métier d’éditeur est difficile ; celui d’agent est difficile ; mais c’est une grande satisfaction de choisir des textes et d’essayer d’en faire quelque chose pour le plus grand nombre. Je suis content de me dire qu’à peu près tous les dix jours un livre passé par notre agence sort quelque part dans le monde.

     


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    http-_nsm05.casimages.com.jpg Riefensthal, Fassbinder, l’Allemagne et le cinéma font décidément écrire, cet automne. Pour une raison ou pour une autre les cinéastes allemands semblent constituer un matériau particulièrement adapté pour ce sous-genre si prisé de nos jours : le roman-qui-raconte-la-vie-d’une-personne-célèbre.

     

    À part ça il n’y a pas grand rapport évidemment entre Leni Riefensthal et Rainer Werner Fassbinder. Le livre d’Alban Lefranc et celui de Lilian Auzas n’ont pas grand-chose à voir non plus l’un avec l’autre. J’ai dit ailleurs que Riefensthal était à mon avis un roman raté et en plus pas un roman du tout, on ne peut pas faire ce dernier reproche à Fassbinder. La mort en fanfare. Ni même le premier sans réserve.

     

    « On entre dans un mort comme dans un moulin » , ainsi débute, en fanfare, le roman d’Alban Lefranc. Car on est bien dans le roman : il ne s’agit pas de nous raconter la vie de Fassbinder ni même sa mort, mais de s’installer en lui avec nous comme dans un personnage. Le court chapitre introductif qui constitue une manière de programme place de ce point de vue la barre, comme on dit, plutôt haut, puisqu’il faut prendre ce « dans un mort » à la lettre : on ne se mettra pas simplement au point de vue de Fassbinder, on se glissera à l’intérieur de son corps.

     

    Une écriture du corps : fragments brutaux, phrases qui perdent le souffle, accélérés soudains et formules qui claquent. « Le 26 août 1970, entre deux prises de vues du Soldat américain, il épouse Ingrid Caven à l’heure du déjeuner et couche avec son témoin (Günther Kaufmann) la nuit même, par souci de clarification ». Au rebours de la vie sociale où « chacun reste dans sa peau » il s’agit ici de plonger dans les « synapses » et les « caillots » d’un corps « patiemment » enlaidi « en suivant un régime très strict d’alcools et de drogues, accompagnés d’une nourriture très grasse et d’une absence rigoureuse de sport ». Viser le lecteur lui-même sous la peau et produire ainsi sur lui le même effet que le cinéma : « Nous voulons des livres, des films qui agissent sur nous comme des corps, mille fois mieux que des corps, comme des corps vivants qui nous font souffrir (…). Nous voulons passionnément être massacrés (…). Voilà ce que nous réclamons à grand cri quand nous  entrons dans une salle obscure ». Rien de moins.

     

    On verra donc aussi le cinéma de Fassbinder par ses propres yeux (« Il faudra que le spectateur soit exaspéré par la victime, par Maman Küsters, Ali ou Fox, qu’il ait envie de les rouer de coups pour les réveiller un tout petit peu ».) On éprouvera cette « colère [qui] était sa signature inimitable ». Et ça, de la colère, il y en a, dans le livre d’Alban Lefranc. RWF et à ce qu’il semble le narrateur lui-même sont vraiment très très irrités. Comme les membres de la Fraction armée rouge, ils en veulent à tout le monde : aux conservateurs, aux sociaux-démocrates, mais aussi aux « anus sages » et aux « courbes féminines ».

     

    Ça finit par être un peu lassant toute cette fureur. Pourquoi ? On ne se lasse pas de Genet, lui aussi en guerre avec la terre entière, et que Lefranc cite à la fin dans une page de rermerciements. On ne se lasse pas du cinéma de Fassbinder.

     

    Risquons une hypothèse : si le roman de Lefranc est en partie réussi c’est parce qu’il ne nous raconte pas la vie de Fassbinder ; s’il est en partie raté, c’est pour la même raison. Car en nous épargnant le récit de vie il nous prive aussi de la distance et du jeu qui permettrait au lecteur de trouver sa place. On est sommé de plonger dans un corps-à-corps fasciné. Du coup, assez vite, on lâche prise. On regarde Alban Lefranc se colleter tout seul avec Fassbinder, on le regarde, pas très concernés, jouer à être Fassbinder.

     

    Fassbinder est fasciné par le roman de Döblin Berlin Alexanderplatz. Lefranc est fasciné par Fassbinder. Nous autres, nous suivons d’un œil un peu distrait ces fascinations qui s’imbriquent. Fassbinder « est à la fois Franz Biberkopf, et son bourreau Reinhold, et Mieze », les trois personnages principaux du roman de Döblin. Lefranc essaie d’être Fassbinder. Mais Fassbinder a fait du roman de Döblin une longue et fameuse adaptation télévisée. La fascination, selon toute apparence, fait faire de bons films. Et de bons livres ? C’est moins sûr.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 11 novembre 2012 sur le site du Salon littéraire: link

     


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    http-_img.zelink.com.jpg La lecture s’apparente de plus en plus à la natation. Pour peu que la masse d’eau soit assez importante on passe, c’est bien connu, à travers des zones alternativement glacées ou quasi tièdes. Or les livres ont tendance, je ne sais pas si vous avez remarqué, à se faire toujours plus longs. Si bien qu’à leur lecture on s’expose de plus en plus souvent à éprouver successivement des impressions autant dire antithétiques.

     

    Le plaisir qu’on ressent d’abord à lire le roman de Christian Authier s’apparente à celui qu’on prend quand on voit certains films français contemporains. Le cinéma national paraît en effet se vouer à présent de façon presque exclusive à ce qu’on appelait jadis la comédie douce-amère sur fond de réalisme social. Tout ça avec en général de bons acteurs, bien dirigés, bien filmés, de sorte qu’on se dit à part soi dans l’ombre de la salle cette fête de fin d’année, ce dialogue dans la cuisine entre adolescents et parents, cette scène d’hôpital, comme c’est juste, bien tapé, bien vu. Et alors, songe-t-on aussi, une fois revenue la lumière. On se tient un peu les mêmes propos lorsque entre deux chapitres d’Une certaine fatigue on fait une pause. Mais on s’attaque vite au chapitre suivant, happé par ce que Barthes nommait « la lecture de plaisir » et qu’il rattachait, si mes souvenirs sont bons, précisément au réalisme.

     

    Cependant le livre change tout à coup de registre quand on atteint le double virage qui est son vrai point de départ : le narrateur apprend qu’il a une leucémie et ne vivra pas plus de six mois (« La perspective de ma mort ne me troubla guère »), puis, quelque temps après, que le diagnostic était faux et qu’il ne meurt plus (« Ma dignité de condamné s’était évanouie, me laissant telle une marionnette sans maître qui attendait qu’une main se glisse à nouveau en elle pour la ranimer »). Là, ça devient vraiment intéressant. Car ce héros soustrait au tissu de sa propre vie, si conforme au modèle courant, se trouve transplanté dans un espace vierge où toutes les possibilités narratives pourraient se déployer. Mais, second coup de force tout en douceur, Christian Authier résiste fermement à la tentation de lui faire arriver quoi que ce soit. La vague histoire d’amour qui paraît un temps s’esquisser tourne court, et l’existence suspendue du narrateur se poursuit de chambres d’hôtel en cafés, de visites au pressing en bains, le tout fortement enfumé et baigné d’alcool.

     

    Il est vrai qu’on aurait pu s’y attendre : assez tôt il nous avait nommé ses auteurs préférés, « Flaubert, Fitzgerald et Toulet » plutôt que « Rimbaud, Rilke, Joyce et Bataille ». D’un homme qui avoue, fût-ce par personnage interposé, son affection pour un auteur aussi délicat et méconnu que Toulet on ne pouvait attendre que de bonnes surprises. Et on nage longtemps avec entrain à travers ces pages d’une tiédeur jubilatoire.

     

    Seulement voilà, le livre est long. Et la température baisse. Car ce n’est pas facile de préserver et de faire exister jusqu’au bout le vide. S’il évite de le combler avec des événements, Christian Authier ne peut pas s’empêcher d’y déverser, ce qui peut être le pire dans un roman, des discours. Il y a évidemment quelque chose de réjouissant dans les ruminations de ce narrateur misanthrope, dans sa détestation de l’humanité en général et des jeunes en particulier (« mes enfants en pire »), dans son mépris du monde moderne, dans sa façon de prendre systématiquement le contrepied de l’opinion courante, d’aimer les Serbes pendant la guerre de Yougoslavie, d’avoir horreur des fêtes... Mais on s’en lasse. Quand on en arrive à : « une guerre avait lieu, là, devant nous. Elle opposait la morgue d’un présent conquérant, sûr de lui et narcissique, à la générosité, la rêverie, la fragilité, la fraternité… », etc., on trouve que ça fait beaucoup. Et puis ce retour final dans le sein de la famille, même s’il est teinté d’une ironie probable… Tout ça pour ça, se murmure-t-on.

     

    Et on regagne le bord avec regret et en songeant à cette phrase d’un des auteurs que le héros d’Authier classait parmi ses favoris : « Livre : toujours trop long ». Les idées reçues ne sont pas toujours fausses.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 24 octobre sur le site du Salon littéraire : link

     


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  • p5.storage.canalblog.com.jpg Le roman français contemporain a produit un curieux sous-genre qu’on pourrait appeler « roman de la province perdue ». Une province toujours rurale et presque à tous les coups centrale : pas de filets bretons ni de mas provençaux mais de hauts plateaux sans pittoresque, loin de la mer. L’auteur vient de là, il évoque, directement ou par personnages interposés, un monde qu’il a quitté sans parvenir à s’en déprendre, cieux chagrins, terre ingrate, générations entières d’ascendants taciturnes, il s’interroge sur l’effet que ça fait d’être en bout de chaîne et de se retourner vers ce qui a déjà disparu. Des écrivains comme Michon, Millet (celui de La Gloire des Pythre ou de L’Amour des trois sœurs Piale), et surtout bien sûr Bergounioux, ont su porter ces thèmes, au-delà de l’histoire personnelle et collective, de la famille, de la mémoire, jusqu’à la question même de l’être.

     

    Marie-Hélène Lafon se réclame de ces trois auteurs et c’est donc avec un préjugé très favorable qu’on aborde la lecture de son roman, Les Pays. D’autant qu’elle a tout pour séduire : fille de paysans venue à Paris faire des études de lettres classiques, discrète, pas maquillée, ne parlant que de soi, je ne ris pas, j’aurais quant à moi naturellement tendance à faire bien plus confiance en matière de littérature à un personnage de ce genre qu’à un noctambule excité vivant dans un loft et écrivant des romans d’une main tout en tournant des films de l’autre.

     

    D’ailleurs ça commence bien, le roman de Marie-Hélène Lafon : longues phrases qui ont le grain d’une voix et suivent le rythme capricieux du souvenir, détails nets et claquants, comme ces « deux tracteurs, à cabine et sans cabine, rouges et patients, garés sous les frênes jeunes à la montée de la grange ».

     

    Puis on se surprend à attendre. Attendre que quelque chose de plus advienne. Car on a le sentiment d’avoir bien compris : oui, d’accord, la narratrice vient du Cantal, Paris et la Sorbonne ont été pour elle un autre monde, ils le sont encore un peu parfois quoiqu’elle ne fasse plus partie du premier, Marie-Hélène Lafon nous l’a dit et nous le répète, à pleines pages, de mille façons, soulignant et insistant bien pour ceux qui n’auraient pas saisi. Xavier Houssin, qui lui consacre toute une page dans « Le Monde des livres », a bien raison de parler de « douce obstination ». On dirait qu’elle attend que de son insistance une vérité vaguement fulgurante finisse par jaillir et par nous atteindre. Mais rien ne perce entre les mots : on reste à leur surface, loin de ce qui serait le cœur du sujet, ce cœur où descendaient les auteurs favoris de madame Lafon. Ça manque de profondeur à tous les sens du terme : les perspectives sont bouchées.

     

    Pour masquer l’absence d’arrière-plan il faut bien meubler. Est-ce cette nécessité qui explique l’étonnant changement de régime du livre et le passage, après quelques dizaines de pages, à ce style ironiquement (?) ampoulé dont l’usage, par contraste avec la simplicité affichée des gens et des choses dont il est question, devient l’unique procédé du lassant récit, pour parler comme l’auteure elle-même ?

     

    Car elle ne lésine pas sur l’adjectif, l’agrégée de lettres classiques, qu’il s’agisse d’évoquer des « enfants de paysans… que des autobus vaillants extrayaient chaque lundi matin d[e] hameaux infimes », d’une « inamovible caissière… d’un naturel ombrageux renforcé par les ordinaires avanies du monde » et dont les fils préparent « d’évanescents diplômes dont leur mère peinait à énoncer l’intitulé ronflant » ou d’un jeune homme « fluet, la poitrine étroite, l’œil vert et dur… emplissant un espace considérable taillé à la proportion inverse des mensurations mesquines dont l’avait affligé une nature parcimonieuse ».

     

    Quand on en arrive à : « Marie-Christine, la voix saturée d’interférences hormonales et le téton turgescent sous le corsage estival, concluait à ses meilleures heures par un carpe diem tonitruant puisé aux congruentes sources des pages roses du Larousse et des magazines féminins dont elle était friande », on commence à ressentir les symptômes de l’indigestion. Et le texte produit un effet certainement inverse de celui que cherchait son auteure : Marie-Hélène Lafon se moquerait de ses personnages ? elle serait gênée de parler d’eux ? ou de n’avoir rien de plus à en dire ?

     

    À moins que l’ancienne bonne élève ne soit toujours captive de l’enchantement où la plongeait cette langue littéraire qui fut longtemps pour elle une langue étrangère. Si elle avait trouvé dans ce quasi-pastiche de « beau style » un moyen détourné de signifier le décalage originel qui, dit-elle, est le sien, ce serait évidemment un procédé subtil. Aussi délicat et minutieux que le crochet, la broderie, la dentelle, tous ces ouvrages dignes d’estime auxquels on se livrait jadis au coin du feu…

     

    P. A.

     


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