• http-_ic.pics.livejournal.com.jpgOn devrait se réjouir. À côté des histoires vraies (gens célèbres, parents auxquels on rend un pieux hommage), à côté des récits qui se soucient du monde et de ses problèmes (guerres, ponts à construire et plaies sociales diverses), il y a encore de bons vieux romans comme autrefois, ou au moins comme dans les années 1950. Romans pour ainsi dire faits à la main et, prétendraient sans doute méchamment bien des gens, « à la française ».

    Philippe Besson, qui publie en ce mois de janvier un Vivre vite mettant en scène James Dean, n’ignore donc rien des tendances les plus furieusement actuelles. Cependant, avec cette Maison atlantique parue en 2014 chez Juillard (cet homme écrit vite) et ressortie en poche au début de l’année 2015, il prouvait que les traditions les mieux établies ne lui étaient pas étrangères non plus. Il y a là la mer, l’été et ses plaisirs, « la sensation de vent de temps en temps, des éclaboussures de sable, le léger ruissellement de la crème solaire au creux du torse ». Il y a une famille : mère morte, fils révolté, père grand avocat et séducteur professionnel. Enfin, il y a les intrus : lui architecte, elle prof de lettres. Tout est donc en place pour que se rejoue un agréable remake de Bonjour tristesse mêlé d’un peu de Blé en herbe. Et on se fait à l’avance une fête d’entendre cette petite musique, qui aura, pense-t-on, le charme et les grincements des désormais antiques 45-tours.

    Prétendre, comme le laisse espérer la quatrième de couverture, qu’on « tourne les pages fébrilement », ce serait cependant un peu exagéré. L’ardeur qu’on met à les tourner pâtit en effet, il faut le reconnaître, des multiples balises, annonces et panneaux indicateurs de belle taille qui les parsèment et interdisent vite d’avoir des doutes sérieux quant au déroulement d’une histoire déjà du reste en grande partie connue (voir plus haut). Mais tant mieux : on prendra son temps, un peu de paresse estivale va bien avec le paysage, et puis comme ça on peut se concentrer sur la psychologie. Dans ce domaine, Besson montre qu’il sait aussi être radical. Pas de concessions : à part la mère, qui ne peut plus nuire, toutes les femmes, à peu de chose près, sont, risquons le mot, des chiennes ; d’ailleurs le fils et narrateur, ayant sans doute compris cette vérité fondamentale (c’est un roman d’éducation), abandonne au milieu du livre sa petite amie pour un garçon sans qu’on discerne d’autres motifs à ce petit coup de théâtre. Mais il y a pire que la femme : c’est le père. Celui de La Maison atlantique, avec toutes ses maîtresses, est d’une malignité si intégrale et systématique qu’on reste impressionné devant l’audace d’un auteur qui envoie aussi franchement promener nuances et autres mièvreries.

    Et pourquoi pas. La détestation de l’hétérosexualité pourrait constituer un thème comme un autre. Et puis l’ouvrage a tant de qualités d’autre part : morale omniprésente et sourcilleuse (« Ce n’est pas la faute qui l’a embarrassée, ce sont les conséquences »), acmés dramatiques (« Cette fois, Cécile n’a pas crié. Elle ne devait plus avoir assez de douleur en réserve »), lyrisme (« Les gens qui habitent des villes désertées à la morte saison s’en vont toujours sur la pointe de pieds »). Peut-être pourrait-on se sentir de temps en temps un tout petit peu agacé par les formules dont le narrateur, qui affirme au demeurant « détester » les « expressions toutes faites », jonche son propos : tous les « mais bon », les « ces deux-là », et autres « comme un boomerang » ou « les chiens ne font pas des chats » (c’est un roman sur la filiation). Oui, mais bon, c’est un jeune qui parle. Et par ailleurs, le grand souci de Besson reste la phrase. « Son style dépouillé est fortement inspiré de l’écrivain Marguerite Duras », lit-on quelque part. Duras, personnellement, je n’y aurais pas pensé. Mais dépouillé, ça il faut en convenir. Le moins qu’on puisse dire est qu’on n’est pas chez Proust. La preuve : « À l’adolescence, d’ordinaire, on ne contient pas ses fureurs. On les exprime. Même dans le désordre, même en se montrant injuste. On est dans la véhémence. Sans se soucier de renverser les tables. De causer des dégâts ».

    Et c’est comme ça sur 175 pages. Mais je m’arrête : j’ai fait assez de réclame comme ça pour les plaies sociales et les vraies gens.

     

    P. A.

     


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  • L’Homme au complet gris, Sloan Wilson, traduit de l’anglais par Jean Rosenthal (Belfond [vintage]) Je le connais depuis que j’étais tout petit. Dans la pièce où, assis sur une chaise et triturant un bout de ficelle, je me faisais de longs récits pleins de combats furieux ainsi que je l’ai raconté en maint endroit (voir par exemple ici ), il y avait une petite bibliothèque où mes parents remisaient les livres de poche, indignes de figurer sur les rayonnages du salon. Parfois, entre deux massacres emplis de crânes fracassés et d’intestins lentement répandus, je m’accroupissais le temps de reprendre un peu haleine devant le meuble bas d’où je tirais au hasard un titre ou l’autre, contemplant longuement leurs couvertures sans oser franchir l’interdit qui pesait sur leur contenu — car ces livres n’étaient pas pour moi. C’est ainsi que L’Homme au complet gris est entré dans ma vie, tel que figuré en couleur sur le volume de l’édition « J’ai lu » (1958). On ne voyait pas grand-chose de son complet car il était montré en gros plan, cravaté, l’air tendu, un combiné téléphonique au poing (à l’époque, il y avait des combinés téléphoniques). Évidemment ça ne valait pas un glaive un colt ou un browning mais il était clair malgré tout que ce téléphone était une manière d’arme et ce complet — le peu qu’on en apercevait — une version moderne de l’armure : il n’est pas exclu que cet homme en gris dont on ne voyait que la tête se soit parfois insinué, complété, dans mes rêveries sauvages d’alors, entre les hoplites, les mousquetaires et les privés vêtus de mackintosh.

    Aussi, quand j’ai découvert que la collection Belfond [vintage] allait ajouter le roman de Sloan Wilson, paru en 1955, puis, en français, en 1956, aux autres trésors qu’elle exhume régulièrement du passé, n’ai-je fait qu’un bond : j’allais pouvoir lire ce livre devenu, avec le temps, enfin pour moi. Et, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, je n’ai pas été vraiment déçu. Il y a là tout le charme étrange qu’on peut trouver aujourd’hui à l’évocation des années 1950 — une période qui pourtant devait être assez sinistre. Attendrissement devant ce monde où le téléphone, donc, surtout intérieur, l’avion, une cabine de douche à « robinet chromé » pourvu d’ « un cadran compliqué » sont la quintessence du moderne. Et où on ingurgite au moindre déjeuner d’affaires des quantités d’alcool fort qui mettraient aujourd’hui totalement hors d’état de nuire le cadre sup le moins tempérant.

    Par moments bien sûr l’attrait du rétro s’estompe et on en vient à trouver tout ça un peu daté. La narration, dans l’ensemble nerveuse, efficace, sans temps mort, « à l’américaine », laisse quand même parfois place à des réflexions sur la vie qui pour être à l’évidence d’une sincérité totale n’en demeurent pas moins légèrement répétitives.

    Cependant tout, et de loin, n’est pas vieillot dans ce roman qui a connu à sa parution un succès assez considérable pour se retrouver, fût-ce en « J’ai lu » et loin du salon où trônaient Malraux et Gide, dans la bibliothèque parentale. Je connais mal le monde de l’entreprise, Dieu merci, mais je doute que la façon dont se déroule un entretien d’embauche ait tant changé, à cela près que les candidats ont cessé d’attendre en « fum[ant] nerveusement des cigarettes ». La maxime selon laquelle « Votre travail devrait toujours vous obliger à déployer à leurs limites vos capacités » ne serait sûrement pas déplacée dans la bouche d’un actuel DRH. Et l’homme en complet d’aujourd’hui, même si le gris n’est plus très tendance et la flanelle, que mentionne le titre anglais, passée de mode, peut sans doute toujours « se résumer à quelques chiffres ». Pourtant parmi ceux qu’énumère Tom, le héros de Sloan Wilson, (« sept mille dollars par an », « une Ford 1939 », « une maison de six pièces », etc), il y en a un qui détonne et « qu’il serait ridiculement dramatique de mentionner pour obtenir une situation à l’United Broadcasting Corporation » : pendant la Seconde Guerre mondiale, parachutiste, il a tué dix-sept hommes. Fait « qui pouvait sembler étrange, qui n’avait probablement aucun intérêt, mais qui n’en était pas moins exact ».

    Ce chiffre incongru surgi en queue de liste ouvre le roman de Wilson à ce qui est peut-être, au-delà de l’exactitude sociologique, son vrai sujet : non pas tant la vie après et avec l’expérience de la guerre que la difficulté de mener l’existence faite d’ « univers rigoureusement séparés » à laquelle la société condamne peut-être l’individu d’aujourd’hui comme elle faisait déjà de celui des années 1950. Pour Tom, il y a l’enfance, la guerre et ses souvenirs « que mieux [vaut] oublier », « l’univers prosaïque et compartimenté par des cloisons de briques de verre » où il travaille, la vie de famille. Entre ces mondes distincts, il flotte : debout devant la fenêtre du gratte-ciel où se trouve son bureau il a le sentiment « étrange d’être suspendu immobile », et c’est « presque comme si son parachute s’était bloqué entre ciel et terre ».

    Il y a peut-être du Meursault chez tous les héros de ce temps-là. Même s’il éprouve un peu, comme tout le monde, « la fièvre du dollar », Tommy, coincé dans le vide qui sépare ses identités contradictoires, les observe de l’extérieur, comme il regarde ce « monde de fous » où « une foule de brillants jeunes hommes, en complets de flanelle grise, parcou[rt] fiévreusement New-York, en une espèce de défilé qui ne mène nulle part ». Bien sûr, dans un happy end un peu laborieux, il finira par trouver l’équilibre (lequel suppose, comme de juste, une vie de famille harmonieuse). Mais ce sera tout de même à l’issue d’un long vertige. Entre des injonctions sociales divergentes et des mensonges antithétiques, qui, dans le monde moderne, est celui qui dit je ? Y a-t-il quelqu’un sous sa grise enveloppe anonyme ? Dans sa naïveté brutale, L’Homme… de Sloan Wilson mettait indéniablement un doigt robuste sur la question.

     

    P. A.

     

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  • Petits oiseaux, Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Actes Sud) La langue des oiseaux est dans l'air… J'ai fait ailleurs l'éloge du beau roman de Claudie Hunzinger, où pour finir il n'est pas tant que ça question d'oiseaux, mais qui parle du Japon et d'une Japonaise. Dans le livre de la Japonaise Yôko Ogawa, au contraire, les oiseaux tiennent une grande place. Ce livre met en scène deux frères, « l'aîné » et « le cadet », plus tard surnommé « le monsieur aux petits oiseaux ». Pas d'autres noms. Le premier ne parlera jamais d'autre langue que cette langue « pawpaw » qui est peut-être le « langage oublié de tous que représent[e] le gazouillis des oiseaux ». « Dans l'enchaînement des syllabes, il y avait des modulations et des blancs originaux que personne ne pouvait imiter. Et même quand le frère aîné se contentait de simples monologues, il semblait chanter pour quelqu'un qu'il était le seul à voir ». Cette langue, le cadet la comprend mais ne la parle pas, ce qui est significatif de sa position intermédiaire, entre l'univers de son frère et celui des autres humains. Le roman ne raconte rien d'autre que le trajet de ce personnage qui ne cessera de s'éloigner de la réalité généralement admise pour rejoindre et égaler enfin après la mort de son aîné le modèle que celui-ci incarnait.

    C'est-à-dire ? Le monde des deux frères est-il celui de l'enfance ? Le titre japonais, « Kotori », peut, paraît-il, signifier aussi bien « petits oiseaux » que quelque chose comme « ravisseur d'enfants » — mystères de cette langue… Oiseaux et oiseleurs, en somme. C'est à tort que le héros sera un temps soupçonné d'avoir violé une fillette mais il finira par recueillir et élever un oisillon. Il est vrai qu'il y a plus d'un point commun entre les oiseaux et les enfants, dont les « pieds miniatures » sont « plus fragiles que les ongles des pattes des perruches d'Australie », et les mollets « plus vulnérables que le ventre des moineaux de Java ». Par ailleurs, notre personnage anonyme, sommé le jour de son départ à la retraite de faire un discours, répondra par le chant de l'oiseau à lunettes, que son frère lui avait appris…

    En tout cas, ce monde, que Yôko Ogawa reconstruit minutieusement sous nos yeux, est un monde plat. Je ne dis pas un monde pauvre. S'il est sans profondeur, c'est que le sens y est tout entier , dans une sorte de matérialité derrière laquelle rien ne se cache : « Les oiseaux à lunettes avaient un chant encore plus pur que celui de l'eau, du cristal ou de toute autre chose au monde, ils élaboraient une dentelle de voix cristalline, dont en se concentrant on aurait presque pu voir se détacher les motifs dans la lumière ». L'étrangeté de cet univers tient à sa transparence. Et la force singulière du texte de l'écrivaine japonaise est dans la radicalité tranquille avec laquelle elle nous confronte à une énigme dont il serait vain de chercher le mot ailleurs qu'en elle-même.

    D'où le caractère minutieusement factuel du récit : évocations de sons, bien sûr, d'instants et d'éclairages (« La lumière se déversait équitablement sur les roses »), gestes, surtout, de la vie quotidienne, qui se cantonne à un espace étroit, les deux frères se contentant de prévoir et de mettre au point dans le moindre détail des voyages qu'ils n'accomplissent jamais — faire soigneusement les bagages constituant l'aboutissement de l'entreprise. Il est vrai que « la cage n'enferme pas l'oiseau. Elle lui offre la part de liberté qui lui convient ».

    Chaque mercredi on achète une sucette, qu'on ne consommera pas avant le mardi soir. On nettoie tous les jours, avec un soin maniaque, la volière du jardin d'enfants. On écoute un grillon enfermé dans une « boîte à insectes » qu'il convient de graisser avec « le sébum qui brille sur un visage », de préférence « celui des petites filles ». La vie est une suite de rituels, apparemment absurdes mais prenant toute leur importance dans un quotidien qui, tour de force de Yôko Ogawa, finit par nous sembler plus naturel que le nôtre. Les épisodes se succèdent sans construire vraiment une intrigue : le frère, la jeune femme de la bibliothèque, le vieillard au grillon, l'oiseau blessé, il en va de ces figures comme des personnages de conte croisés sur le chemin mystérieux qui mène cependant à un dénouement nécessaire. Et c'est bien sur le ton du conte que Yôko Ogawa mène ce récit qu'imprègne une magie discrète, où, si les bengalis agitent leurs ailes, c'est qu'ils sont « tout fiers devant la directrice du jardin d'enfants », où même une abeille va « se poser discrètement sur le rebord de l'assiette de chocolats ». Pas de frontière ici entre monde animal et monde humain, les hommes comme les oiseaux et les insectes participant d'une même réalité donnée dans sa calme évidence. Et ce sont aussi du même coup les différences entre les genres littéraires qui se brouillent, dans l'opération paisiblement subversive à laquelle Yôko Ogawa se livre sans éclats ni bruits parasites, à l'image de ses héros au chant limpide.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 29 octobre 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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  • Rien que la vie, Alice Munro (traduit de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, L’Olivier), et Alaska, Melinda Moustakis (traduit de l’anglais par Laura Derajinski, Gallmeister)Longtemps, je n’ai pas beaucoup aimé les textes brefs. Il me fallait des romans, denses, copieux, dans lesquels plonger. Mais plus ça va plus mes goûts changent, et je me rends compte que certains des livres que j’ai préférés parmi ceux de l’automne 2014 étaient des recueils de nouvelles (Kawabata, Keegan) ou de faux romans faits de chapitres autonomes (Don Carpenter). J’en conclus que je suis à l’image de la majorité des lecteurs français, qui, paraît-il, en viennent à apprécier la forme brève, traditionnellement chère aux Anglo-Saxons. Soulagement d’être comme tout le monde. Enfin, presque : si j’en juge par l’épaisseur moyenne des vrais romans qui paraissent, nos compatriotes n’aiment pas seulement le court. En quoi je me distingue, car on a sa fierté : au-delà de trois cents pages il faut vraiment qu’une réputation de chef-d’œuvre absolu s’attache à l’ouvrage pour que je m’y risque.

    Tout cela pour dire que tout m’attirait chez Alice Munro et plus particulièrement dans Rien que la vie : l’auteure est réputée spécialiste de la nouvelle ; le jury Nobel couronne rarement des écrivains de seconde zone, nous venons encore d’en avoir la preuve, quoi qu’on dise ; et puis Alice Munro, qui est âgée, a annoncé que ce serait là son dernier recueil ; sans compter que les quatre derniers récits, regroupés en un « Finale », se réclament explicitement de l’autobiographie, fait rarissime dans l’œuvre, paraît-il.

     

    De quoi s’agit-il ? C’est difficile à dire, du moins si l’on se réfère aux sujets : on aurait du mal à résumer les intrigues, complexes, recouvrant parfois plusieurs années, et parsemées de virages brutaux ou de blancs (les célèbres « gaps » dont la Canadienne, dit-on, s’est fait une spécialité). La narration est sans cesse décalée vers les choses, les obsessions quotidiennes ou des notations psychologiques minuscules — « Il n’a pas l’air d’être d’une compagnie facile. Il semble de ceux qui s’enorgueillissent probablement de cela même » ; « Tragique, trancha Belle, et Jackson ne sut pas si c’était de son père qu’elle parlait ou des gens dans le livre que ce dernier n’avait pas terminé ». Comme ces citations le laissent voir, une certaine forme d’ironie est au cœur de cette façon de parler toujours un peu à côté de ce qu’on sent pourtant être le plus important. Et les personnages, boiteuse, bec de lièvre, fille en fugue, femmes mal mariées, tous habitant de petites villes, loin des centres, sont à l’image du léger mais systématique déplacement où Alice Munro installe ses récits.

     

    Tout cela paraît bien séduisant. D’où vient alors la déception et, au bout d’un moment, le malaise qu’on éprouve à lire Rien que la vie ? Eh bien, justement… D’accord, la vie, son épaisseur, sa complexité, l’essentiel n’apparaissant que fugitivement et après coup. Mais quel essentiel ? L’impression qu’on a de se cogner sans cesse aux faits, si elle participe du décalage dont je parlais à l’instant, est aussi symptomatique, de même que l’étonnante absence, en dépit des multiples fermes, lacs et rivières, d’une nature toujours subordonnée aux nécessités de la narration, qu’elle n’excède jamais. Rien n’excède, dans les récits d’Alice Munro. Du moins dans ceux-ci, où on a à tout moment l’étrange sentiment de rencontrer une limite, dont on n’ose penser qu’elle est celle de l’œuvre. La vie des gens, et voilà tout : on n’en sort pas. On ne croit jamais entrevoir ce qui dépasse les individus, jamais on ne se sent confronté à un au-delà du sujet et du langage. Dommage, quand on mise tout sur le non-dit. Car une telle option ne fait alors que souligner le manque d’un silence plus profond.

     

    Puisqu’on aime les nouvelles et qu’on est dans le nord du continent américain, tournons-nous vers Alaska, de Melinda Moustakis. Une jeunesse, elle, au contraire. La quatrième de couverture le souligne, qui en fait beaucoup : l’aimable Melinda, dont on voit la photo, est « née en Alaska » ; « âgée d’à peine trente ans », c’est « son premier ouvrage », mais « elle fait partie des "5 auteurs de moins de 35 ans" sélectionnés par le jury du National Book Award ». Enfin et, dirait-on, surtout, elle est « nièce d’un pêcheur de truites ». Alors là, comment résister ? La nièce d’un pêcheur de truites ne peut qu’avoir des choses à dire.

     

    Hélas, Melinda Moustakis semble croire comme son éditeur que son oncle, son âge et son lieu de naissance suffiront à assurer le lecteur de la nécessité de ce qu’elle écrit. Erreur. Au début, on croit qu’on va se laisser prendre à une narration heurtée dont les loopings rapides semblent mimer ceux des saumons, qui, dans Alaska, grouillent. On espère aussi beaucoup des forêts, des rivières, de « l’odeur des galets », de la « nuance maussade de poussière » qu’offrent les eaux. Mais bientôt on n’en peut plus de tous ces poissons qu’on écaille, et de la conviction déclinée à longueur de pages par l’auteure qu’elle est née dans un endroit fascinant où elle a eu une enfance extraordinaire au sein d’une famille d’un pittoresque achevé. On la croit, mais on s’en balance. Dans la vie, quand on tombe sur un bavard qui raconte la sienne, il est rare de pouvoir lui échapper facilement. L’avantage du livre, un de plus, c’est qu’après quelques dizaines de pages on peut le fermer.

     

     

     P. A.

     

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  • La Maison-Guerre, Marie Sizun (Arléa)Le grand sujet de Marie Sizun, c’est l’enfance. Même ceux de ses livres qui semblent d’abord s’en éloigner, comme Plage (Arléa, 2010) ou Un léger déplacement (Arléa, 2012), finissent toujours par se tourner vers elle avec le naturel et l’inéluctabilité des héliotropes. D’ailleurs, elle le dit bien, dans La Maison-Guerre : « Quand je jette un regard rétrospectif sur mon existence, c’est l’importance disproportionnée occupée dans ma mémoire par les années d’enfance (…) qui me frappe, comme si elles avaient pris toute la place, comme si le reste, cette longue suite de jours, était de moindre durée, de moindre couleur… »

    Ces enfances dont parle Marie Sizun on les sent toujours plus ou moins vécues, même quand leur évocation ne prend pas la forme explicitement autobiographique qu’elle adopte dans Éclats d’enfance (Arléa, 2009), dont le titre pourrait convenir à toute l’œuvre. Certes, dans La Maison-Guerre, le romanesque est bien là. Il y a la maison du titre, ses recoins obscurs, son jardin, d’où on ne peut pas sortir parce que « c’est la guerre », il y a le mystère entourant cette nécessité, digne de celui de Jane Eyre, qui figure avec Mark Twain et Jules Verne dans la grande bibliothèque. Il y a une petite fille qui se prénomme Marie et, comme toujours chez Marie Sizun, une mère séduisante, adorée, mais absente, lointaine et toujours de passage, nimbée elle aussi d’un mystère qui ne s’éclaircira qu’en partie, faisant d’elle « jusqu’au bout l’insaisissable ». On a même droit à un rebondissement final, alors qu’on n’en attendait plus.

    Mais pour l’essentiel on se doute un peu depuis le début du secret qui paraissait tellement opaque à la jeune héroïne : tout le charme est de la voir s’en approcher petit à petit. Et on regrette que la seconde partie, un peu inutilement explicative, confrontant l’enfant de la première aux questions et aux commentaires de l’adolescence puis de l’âge adulte, vienne rompre ce qu’on peut par ailleurs à tous égards appeler un enchantement.

    Car la magie des premières années remémorées, les sons, les odeurs des moments révolus, Marie Sizun s’y entend pour les faire renaître. Elle nous parle d’« une voix qui sentait la lavande et les cigarettes blondes », du « bruit de la plaque retombant sur le trou béant [de la cuisinière à charbon] pour l’obturer », des « bouteilles de lait si belles avec leur capuchon d’aluminium », et ces notations, subtilement agencées, construisent, avec une force d’évocation étonnante, tout un passé rêvé ou à moitié connu. Si le rapport à la mère chez Marie Sizun fait souvent penser, moins la violence, je l’ai déjà dit, à Luc Dietrich, ici on songe inévitablement, peut-être pas à Proust, mais au moins à Boylesve, ce qui n’est déjà pas si mal.

    Car tout le roman n’est en fin de compte qu’une quête de la mémoire. Et il culmine, des années après, dans ce moment où la narratrice retrouve « l’odeur des roses jaunes, l’extravagante odeur des roses jaunes, gorgées de soleil » lors d’une visite à la maison : « Dans un déferlement de sensations et de sentiments, le passé m’est revenu entier et le souvenir violent de ma mère ». Est-ce la mémoire, en fait, le grand sujet de Marie Sizun ? Et ne parle-t-elle de l’enfance que parce que la mémoire, inévitablement, y mène ?

    Enfance, mémoire, écriture, cet entrelacement est en tout cas au cœur de l’œuvre, et ce roman-ci l’expose dans une mise en abyme dont la discrétion fait l’élégance. La petite fille joue à se raconter des histoires (« Le jeu, c’est ça, être une autre, mais un peu toi tout de même »), et la narratrice, « invisible, surgie d’un autre temps », revient dans le passé observer l’enfant qu’elle était et à qui elle s’adresse à la deuxième personne (« C’est un jeu, délicieux et cruel : les véritables jeux ne le sont-ils pas ? »). Ce jeu, c’est celui de l’écriture, bien sûr : celle de Marie Sizun, faussement tâtonnante et toujours précise, travaille sans esbroufe ni mièvrerie, de livre en livre, dirait-on, à cerner au plus près une origine sans fin perdue et retrouvée. C’est ce souci inlassable, hors de toute mode, qui fait la force de son œuvre et l’indéniable émotion qu’on éprouve à lire sa Maison-Guerre.

     

     P. A.

     

    photo Pierre Ahnne


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