• www.musees-alsace.org.jpgIl y a des livres dont on ne sait pas quoi dire, et en général c’est bon signe. Moins on aime, plus on sait pourquoi : il y a tant de romans que l’on voit venir de loin, distinguant tout de suite les cases où ils essaient laborieusement de s’engouffrer. À la limite on n’aurait pas besoin de les lire, on pourrait en parler tout de suite. Tandis que la singularité, surtout extrême, laisse coi. Ce pourrait être un bon critère pour juger de la force d’un texte : l’évaluer au poids du silence qu’il suscite.

     

    Résumons-nous, quand même… Le roman de Claudie Hunzinger commence par deux catastrophes : l’incendie (imaginaire) du musée d’Unterlinden à Colmar, et la faillite qui chasse de chez eux deux libraires de soixante ans. Avec une chienne, une ânesse et des cartons de livres, ils vont trouver refuge dans une maison en ruine perchée sur un sommet des Vosges : la Survivance. Jenny fera connaissance avec une harde de cerfs, Sils partira à la recherche des couleurs perdues de Grünewald, dont le rétable a disparu dans l’incendie. À part ça, rien. Les fanatiques de l’intrigue romanesque s’abstiendront.

     

    Ça vous a plutôt des allures de fable, bien sûr, mais on voit aussi dès l’abord tout ce qu’un tel livre pourrait encore être : un roman sur la vieillesse et sur le couple, un tableau réaliste de la vie dans nos marches de l’Est, un récit initiatique, un plaidoyer écolo, j’en oublie. La force de La Survivance est de n’être rien de tout ça. Se situant dans l’espace délimité par ces diverses possibilités, le livre les écarte toutes. Ce qui le dessine, ce sont leurs bords.

     

    Cet art de l’équilibre entre des options divergentes, on le retrouve d’une certaine manière dans l’apparent oxymore sur lequel se fonde l’aventure de nos deux Robinson : dans la nature, avec des livres. Après avoir vendu ses derniers trésors (une édition des Contes du chat perché et un exemplaire de Sagesse de Verlaine), Jenny achète « un kit solaire de quoi alimenter le Mac, un téléphone » et « deux oies » ainsi qu’un « sac de cinquante kilos de riz basmati ». Où l’on constatera que Claudie Hunzinger ne manque pas d’humour, et refuse tranquillement l’utopie anti-moderniste.

     

    Mais il ne faudrait pas voir dans sa manière d’installer son livre dans les marges de ceux qu’on aurait pu attendre le simple refus des clichés. Il y va, plus profondément, de l’entreprise même de Claudie Hunzinger. « Tu es très bien comme ça » dit sa narratrice, « sans sexe et sans Schweppes. Le monde (…) se montre enfin à toi ». Et, plus loin : « Si nous voulions nous en sortir, il fallait sortir de nous (…) se transformer en une boule de présence au monde prête à jaillir ». Tout est peut-être dans ce « prête à ». Car il n’y a chez l’auteur de La Survivance aucune naïveté post-hippie ni aucune outrecuidance « poétique » : elle ne prétend pas nous immerger dans un rapport au monde placé sous le signe de la fusion. Là aussi, on reste à la limite, dans cet entre-deux où « la toute-puissance de l’imaginaire contamin[e] la réalité. Et l’inverse ». « Les choses, il faudrait les voir en passant, d’un point de vue nomade, telles qu’elles sont, elles, simples, indifférentes, énigmatiques, posées là dans leur dialogue avec l’éternité. Elle n’est pas pour nous, leur essence, leur tranquillité ». Ce n’est donc pas des choses que nous parle La Survivance, mais du face-à-face toujours un peu distant qui est sans doute notre seule manière d’exister parmi elles.

     

    L’écriture de Claudie Hunzinger cherche à faire exister cet espace intermédiaire entre le réel et nous. Pas étonnant qu’elle soit, elle aussi, difficile à cerner. Ni réaliste ni lyrique, toute en phrases rapides et nerveuses semées de notations d’une force évocatrice quelquefois bouleversante, qu’il s’agisse d’évoquer le passage des cerfs « sous leur parure cosmique » ou une variété de légumes.

     

    « Que peuvent les livres ? » demande quelque part la narratrice. D’une certaine façon, rien, répond ce livre-ci, qui, s’arrêtant au bord d’un malheur annoncé mais imprécis, ne mène nulle part, se contentant de dessiner, avec modestie, sensualité, et d’une main légère, l’espace d’une rencontre impossible. Ouvrir et désigner cet espace, cependant, c’est déjà pas mal pour un livre. Ce peut même très bien être tout.

     

    P.A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 13 octobre 2012 sur le site du Salon littéraire: link

     


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  • Alain Wagneur a publié six romans pour la jeunesse (La classe connaît la musique, Embrouilles à ma façon, Gallimard, « Folio junior », 2000 et 2005…), ce qui peut sembler cohérent avec son activité de directeur d’école à Paris. Il est aussi l’auteur de six romans policiers assez noirs (Hécatombe-les-Bains, Djoliba, fleuve de sang, Actes Sud 2008 et 2010…), ce qui, à première vue, est plus contradictoire. Cette « contradiction » même, le contraste apparent entre deux inspirations aussi différentes, m’a donné envie de lui poser quelques questions, auxquelles il a bien voulu répondre.

     

    Ajoutons à cela que je ne suis pas un grand lecteur de « polars », les habitués de ce blog l’auront remarqué. Outre l’efficacité redoutable que j’ai trouvée à ceux d’Alain Wagneur, j’ai été curieux d’écouter et de faire entendre la voix d’un auteur pratiquant un genre aussi prisé de bien des lecteurs, et travaillant non sans succès à faire oublier que ledit genre échappe quelquefois à la littérature.

     

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    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    … On peut y revenir ?

    C’est une question si complexe,  embrouillée ! Se la poser revient à s’interroger sur son passé, sa formation, sa façon d’être dans le monde et se demander : « Qu’est-ce que je fais de tout ça ? »…

     

    Comment écrivez-vous ?

    De préférence, sur des temps très limités, parce que j’ai besoin d’une contrainte. Une heure avant d’aller travailler c’est parfait : on a le dos au mur, la paresse n’a pas le loisir de s’exprimer. La BNF c’est très bien aussi, car on ne peut rien faire d’autre.

     

    Par ailleurs, j’écris en lisant. Un projet de roman c’est un prétexte à lectures. Et, en même temps, lire présente alors un intérêt supplémentaire à cause de l’écriture qui va suivre.

     

    Quand quelqu’un, en général c’est un homme, vient à moi dans un Salon du livre et me dit : « Moi aussi je voudrais écrire un polar, pouvez-vous me donner des conseils ? », je lui demande toujours : « Que lisez-vous ? ». La plupart du temps il me répond : « Rien », ce qui laisse mal augurer de ses velléités d’écriture. Écrire, pour moi, c’est avoir l’humble prétention de dire aux plus grands parmi les écrivains : je vous rejoins un peu.

     

    Est-ce pour vous un travail ?

    Oui. Un travail pas très drôle. En fait je dirais plutôt une pratique. Quelque chose de l’ordre du sport ou de la religion. C’est-à-dire, encore une fois, rien de très drôle en soi, mais on se sent plutôt mieux quand on l’a fait que quand on ne l’a pas fait et de temps en temps on éprouve une certaine exaltation. Décidément il y a là quelque chose de religieux, au sens aussi où l’entend Pascal, qui dit qu’il n’y a pas besoin de croire pour prier, qu’il faut commencer par prier et que la foi vient ensuite.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentiez proche ?

    Plutôt des livres que des auteurs. Je ne suis pas un consommateur d’œuvres complètes. C’est pareil au cinéma ou pour la musique.

     

    Le récit de Modiano Dora Bruder me parle beaucoup. De même que certains livres de Nerval. Je crois que l’écriture est une expérience spectrale. Je suis très sensible aussi au thème de la déambulation, à l’importance des lieux. Dans mes romans, situer l’intrigue à Blainville (ville portuaire où se déroulent plusieurs des romans d’Alain Wagneur, dont Hécatombe-les-bains et Terminus Plage, Actes Sud 2005, ndlr), c’est-à-dire à Royan, c’est avoir une occasion de parler des lieux et de faire remonter les souvenirs.

     

    J’ai aussi eu envie de parler de l’Afrique (dans Djoliba, fleuve de sang, ndlr), peut-être à cause d’une photo. Mon grand-père maternel, qui travaillait aux halles de Paris, a dû se rendre à Konakri en 1946 ou 1947, pour y acheter des bananes. J’ai une petite photo de lui habillé en Tartarin, short, casque colonial, fusil, en compagnie d’un boy, devant un Juva 4… Cette photo m’a donné envie d’interroger ce qu’était l’Afrique dans mon imaginaire, dans notre imaginaire collectif, le colonialisme, mais aussi, pour les gens de ma génération, la coopération, l’aide au développement, les actions humanitaires…

     

    Pour en revenir aux livres et aux auteurs, il y a quand même tout Jean-Patrick Manchette. Et Hugues Pagan, qui publie chez Rivages : un des rares ex-flics qui soit devenu un très bon auteur de polars.

     

    Les Américains ? James Lee Burke, Ellroy… Mais à la longue on se fatigue un peu de la perfection américaine, du savoir-faire extraordinaire des écrivains américains.

     

    Tout oppose apparemment les deux versants de votre travail : les policiers et les romans pour la jeunesse. S’agit-il de deux inspirations complètement différentes ou y a-t-il malgré tout un rapport entre les deux ?

    Raconter des histoires. Voilà ce qui est commun.

     

    Qu’est-ce qui se passe quand un adulte feint d’être un enfant pour raconter à un enfant des histoires que ce dernier ne pourrait pas écrire ? Qu’est-ce que je dis quand je fais semblant d’être un flic ou un voyou, que je ne suis pas et que je n’ai jamais été ? À la question « pourquoi écrivez-vous ? », je crois que je répondrais : pour retrouver quelque chose de cette époque où on jouait aux cow-boys. Ces dimanches des années soixante,  une seule chaîne de télé, elle donne par exemple Rio Bravo… et le lendemain à l’école avec les copains on rejoue ce qu’on a vu la veille à la télé.

     

    Le « polar » exige un grand réalisme des détails : il faut connaître ceux de la routine policière et judiciaire, mais aussi pouvoir décrire les usages de tel ou tel métier, les lieux où ces métiers s’exercent… Cela vous demande-t-il un gros travail de recherche ?

    L’idée selon laquelle le polar est réaliste est erronée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les vrais flics sont rarement de bons auteurs. Dans une véritable enquête policière il n’y a la plupart du temps rien de romanesque : on connaît presque toujours le coupable et il s’agit simplement de monter la procédure. L’impression de réalité dans les romans policiers est donc un artifice, un effet de l’art, un mentir-vrai. L’auteur a plutôt intérêt à ignorer les détails réels pour donner la priorité au style. La littérature est un jeu de bonneteau : quand on se pose la question de la vraisemblance, quand on se dit : « Là, l’auteur exagère », c’est le signe que c’est mal fait.

     

    Le héros de votre roman Comment L. A. ? (La Branche, « Suite noire », 2010), ancien cinéaste tombé dans le porno, puis détective privé spécialisé dans les photos à la sauvette de couples adultères, se projette en permanence un film mental dans lequel il vit à Los Angeles. Faut-il voir en lui une métaphore de l’écrivain auteur de romans policiers ?

    Non. Plutôt de l’écrivain français jaloux de l’écrivain américain ! Dans la culture américaine il y a cette tradition de la mise en scène de gens ordinaires, dans des lieux ordinaires, tout cela restant pourtant fascinant. Le livre dont vous parlez est à la limite du pastiche. C’est un clin d’œil à Brautigan et à son Privé à Babylone.

     

    Je pensais aussi au thème du voyeurisme…

    Avec la référence au porno on est plutôt dans le domaine de la sous-culture. Notre génération a eu accès à deux cultures, mais de façon très différenciée, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au lycée on nous parlait de Flaubert mais il y avait toujours un jeune prof pour nous dire : allez aussi voir du côté de San-Antonio. La série B, le cinéma érotique… tout cela fait partie de nos références.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Il s’agit encore d’enquêter, pourtant ce ne sera pas un polar. Je cherche à retrouver dans les documents administratifs des traces de la vie quotidienne des écoles sous l’Occupation. Je me demande en particulier comment les directeurs d’école, notamment dans le vingtième arrondissement de Paris, où j’habite comme vous, ont réagi à la disparition de parfois plusieurs dizaines de leurs élèves juifs qui avaient été raflés.

     

    C’est l’occasion d’explorer le monde des archives, mais le roman n’est jamais loin. Par exemple, à quoi ressemble une sortie d’école sous l’Occupation, en hiver, avec le black-out ? Des images me reviennent, vues au cinéma : pèlerines, bérets, temps nécessairement gris… Écrire, c’est aussi retrouver ainsi certaines images mentales. Cela devrait déboucher sur un récit dans lequel je raconterais mes recherches elles-mêmes et ce qu’elle m’évoquent.

     

    Vous avez donné, chemin faisant, certains éléments de réponse à la première question que je vous avais posée…

    Oui, en répondant directement à cette question, j’aurais peur de tomber dans la prétention ou la grandiloquence. Autant s’en tenir là.

     

     


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  • echappee-belle.net.jpgLa guerre : beau sujet. Peut-être même le sujet par excellence, comme je l’ai suggéré ici à propos d’un livre de William Styron. Jean Échenoz pense sûrement comme moi. Au moment de chercher l’idée de son roman bisannuel il a dû se dire tiens la guerre, voilà ce qui s’appelle un sujet en or.

     

    C’est un artiste. On identifie tout de suite, à l’oreille, sa façon d’avoir l’air de conter des histoires pour parler en fait d’autre chose — sans en parler. D’où l’impression que ses livres sont de vastes allusions pleines d’élégance. Et parmi les mille manières de définir la littérature, on pourrait sûrement dire qu’elle est un art de la vaste allusion.

     

    On ouvre donc 14 tout content que l’auteur de Ravel ait voulu parler, après Céline, Aragon, Dorgelès, Barbusse, Dabit, Genevoix et quelques autres, de la Guerre des guerres. Dès les premières pages on est conforté dans l’idée qu’il a bien fait, par le magnifique épisode dans lequel un personnage, le jour de l’entrée dans le conflit, voit du haut d’une colline toutes les églises de la région sonner le tocsin avant de comprendre que le « mouvement minuscule mais régulier » qu’il distingue dans chaque clocher est celui des cloches que couvrait le bruit du vent. Le narrateur semble croire qu’on sonne aussi le tocsin aux enterrements, c’est bizarre, mais c’est un détail.

     

    On continue donc, et on découvre bien des choses à propos de la Guerre de 14. Par exemple, il y avait des rats. Et des poux. Et beaucoup de morts. On se battait dans des tranchées, où le sol était fort boueux. Pas de doute, se dit-on, il s’est documenté. Cependant nous aussi nous sommes documentés. Enfin, comme tout le monde. Certes Échenoz en sait un peu plus, sur la forme des casques, l’allure des brodequins… Et à part ça ?

     

    « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-ce pas la peine de s’attarder sur cet opéra sordide et puant », dit le narrateur. On est bien d’accord avec lui. Et on se demande pourquoi, lui qui n’aime pas l’opéra, il est allé faire donner le grand orchestre pour jouer les variations de sa gracieuse musique de chambre. Car il nous raconte son histoire à la Échenoz, une affaire de ménage à trois jamais bien claire (les zones d’ombre c’est parfois commode, ça permet de ne pas se fatiguer), mais sur fond de guerre mondiale, et voilà tout. Sans doute qu’il a pensé que c’était un bon sujet. Porteur. Vendeur ?

     

    Ne soyons pas mesquins. Ce qui est intéressant dans le livre de Jean Échenoz c’est peut-être précisément qu’il amène à se poser cette question du fond. Ce qui revient à faire surgir inévitablement l’autre duettiste : la forme. On s’en veut de se surprendre constamment à les distinguer, en lisant 14, et à se dire à chaque page si seulement cette prose admirable disait des choses un peu plus nouvelles ou au moins profondes que ça sur ce sujet. Susciter cette illusion d’une forme qui pourrait venir se poser indifféremment sur n’importe quoi, voilà peut-être la vraie trouvaille de 14.

     

    Mais c’est une illusion, bien sûr. Le fond n’étant qu’une autre forme de la forme, quand il manque de fond elle faiblit. Et on s’agace des arabesques qui d’habitude nous ravissent, de ces « mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire », de ces désinvoltures qui paraissent tout à coup vraiment désinvoltes.

     

    À quand le prochain Échenoz ?

     

    P. A.

     


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  • www.trekkings.org.jpgIl n’y a pas que les mères dans la vie, il y a aussi les pères. Je serais mal placé pour le nier. Quand on a connu des situations extrêmes, guerre, torture, camp de concentration, on n’écrit plus que sur cela, même quand on a l’air de parler d’autre chose, mais nous avec nos petites vies de quoi parlerions-nous si ce n’est de nos familles. La famille, l’enfance, voilà nos guerres et nos camps. Et cet automne les pères semblent plus particulièrement à l’honneur.

     

    Félicité Herzog a de la chance, en matière de père elle a été servie : alpiniste, vainqueur de l’Annapurna, séducteur, ministre, madame de Gaulle envoyait de la layette aux naissances… Tout un roman. Ce père cependant est vite expédié dans Un héros, promptement liquidé, un petit chapitre pour dire qu’il n’a sûrement pas atteint le sommet mythique, après quoi il ne fera plus que de rares apparitions.

     

    On nous dit d’ailleurs que le héros du titre n’est pas le père mais le frère, aimé, détesté, mort fou. Seulement on reste extérieur à cette histoire-là aussi, dont Félicité Herzog semble se rappeler de temps en temps qu’il faut qu’elle la raconte. Elle nous redit alors à quel point Laurent était violent dès son enfance, elle nous parle de ses lèvres tuméfiées, de son cuir chevelu entamé, mais rien à faire, ça ne marque pas. On reste de marbre.

     

    Le véritable sujet du livre est peut-être plutôt l’univers aristocratique des grands-parents, qui demandaient à la petite Félicité quand elle se déciderait à devenir « une femme du monde ». Ou plutôt serait-ce son enfance et son adolescence en tant que telles, 16e arrondissement, maisons, château où le maître d’hôtel annonce « Madame la duchesse est servie » comme dans les livres ?… Symptomatiquement c’est sur ce château que se clôt le sien. Le frère n’y rôde plus qu’au titre de fantôme hypothétique, comme un remords.

     

    Résumons-nous : un père qui cache un frère qui cache un grand-père dans un château, au-delà duquel se dissimule peut-être, toute petite au bout d’une allée, la petite Félicité contemplant d’un œil admiratif et quelque peu éberlué sa propre histoire. Avouons que tout cela est assez sinueux, contourné, en un mot, tordu.

     

    De ce point de vue-là peut-être le curieux charabia dans lequel l’auteur s’exprime est-il en fin de compte adapté. Au début on s’étonne de ces longues phrases bancales où il est question de « désert affectif et brûlant », d’une « carrure véhiculant des sonorités de morse » ou de « mettre fin à sa relation au terme d’une décision outragée ». Il n’y a donc plus de correcteurs chez Grasset, s’interroge-t-on. Puis on comprend qu’il aurait fallu tout réécrire et qu’ils ont plutôt décidé que c’était un effet de style. Et on en vient à penser soi-même que ce volapuk, pour parler comme le Général qu’admire Félicité Herzog, n’est pas sans conférer au livre un certain charme baroque.

     

    Pauvre Félicité, pauvre petite fille riche mal prénommée avec les amants célèbres de sa mère, les conquêtes de son père et les chasses de son aïeul. C’est son Annapurna à elle ce gros sujet qu’elle essaie d’escalader courageusement à coups de phrases titubantes, et où elle se perd malgré tout, empêtrée dans sa propre fascination. Elle s’efface, il n’en reste qu’une silhouette évanescente et gracieuse, comme sur les clichés de David Hamilton qui a failli la photographier adolescente, nous dit-elle.

     

    Son père la photographie pour de bon, lui, nue, à la fin d’un chapitre qui commençait par une descente à ski vertigineuse derrière le frère ambivalent. Ce chapitre-là on le retient, comme on retient celui où Félicité Herzog, enfin débarrassée de sa famille, nous parle de son expérience d’analyste financière dans une grande banque new-yorkaise. Ce sont sans doute des chapitres de roman. Car par ailleurs, inutile de le dire, le livre est un pur récit autobiographique sans rien même d’autofictionnel. Seulement il fallait le mot roman sur la couverture, bien sûr. Le nom d’Herzog aussi.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 27 septembre 2012 sur le site du Salon Littéraire : link

     


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  • Photo0088.jpgN’en déplaise à ceux qu’elle agace, Christine Angot n’est pas ridicule. Évidemment elle agace beaucoup de monde, c’est normal, elle est agaçante. Mais pas autant que l’hystérie médiatique qui se déchaîne dès qu’elle paraît, Dieu sait pourquoi.

     

    D’accord Angot aussi est agaçante quand elle se prend par exemple pour Rimbaud, mais dans cette naïveté il y a aussi quelque chose de touchant, d’attendrissant. Sans cette naïveté, sans sa candeur brutale, elle n’aurait sans doute jamais pu écrire certains de ses livres. Elle n’aurait pas écrit les livres complaisants où elle raconte les moindres détails de son existence avec l’air d’être convaincue qu’ils ne peuvent que passionner, mais elle n’aurait pas écrit non plus ceux de ses livres (Sujet Angot, Les Autres…) qui tirent leur force de la rigueur et de la simplicité d’un dispositif.

     

    Parmi ces derniers textes il y a cette Semaine de vacances qui fait tant de bruit. La simplicité est ici poussée à un point de radicalité systématique assez proche de la perfection. Limpide, voilà le mot qui vient à l’esprit, paradoxal s’agissant d’un livre aussi plein.

     

    Car Une semaine de vacances n’est que la longue description minutieuse de gestes, de postures et d’objets grossis jusqu’à l’obscène. Gestes et postures des actes sexuels, bien sûr, qui deviennent une gymnastique maniaque et vaguement désincarnée : « Elle rapproche ses deux jambes l’une de l’autre, la cuisse posée sur le couvre-lit se serre contre celle, tendue vers le sol, dont le pied marche sur la descente de lit, elle met le pied qui pendait dans le vide sur le tapis, à côté du premier, celui de la jambe qui… » etc. Mais aussi détails et objets anodins, quotidiens, obscènes au sens strict à leur tour, d’être considérés avec la même exactitude et la même attention, ni plus ni moins, que les muqueuses ou les organes : « Les grosses lunettes en écaille sont posées sur la table de nuit. À travers l’épaisseur impressionnante des verres, le marbre apparaît déformé, en décalage, comme coupé du reste de la table, comme un morceau cassé, les marbrures zigzaguent. Il glisse une main sous ses fesses, et introduit le pouce dans son anus. »

     

    L’étrange efficacité du dispositif choisi ici par Christine Angot réside en ce que cette impression de trop-plein qui confine au malaise va de pair avec un sentiment tout aussi intense de vide, de creux, de vacance. Tout est en trop dans ce livre, et tout manque : le fin mot (inceste), les noms des deux personnages, l’émotion, les explications, les commentaires. Pas d’état d’âme, plutôt des éclats de conscience, qui ne vont pas sans humour : « …elle pense qu’il va de toute façon vite revenir vers la partie pleine des seins, pour les reprendre à pleines mains, et que ce n’est donc pas la peine d’arrêter de le sucer pour recommencer quelques secondes après, en ayant fait ralentir le processus général, et peut-être compromis la finalité… »

     

    Tout dire, donc ne rien dire. La technique permet d’abord d’installer la violence, assez insoutenable, il faut le reconnaître, de ces quelques jours de vacances en tête à tête d’un père et de sa fille dans l’Isère. Mais elle met aussi en lumière quelque chose du sexe en général, cette gesticulation quelque peu frénétique pour saisir et embrasser le vide. Et, au-delà, le livre d’Angot, placé sous ce principe du tout et du rien, parle aussi de la littérature. Bien sûr il y est question, sexe ou pas, du voyeurisme du lecteur, qui lui revient ici au visage hypertrophié et grimaçant. Mais il s’agit aussi de l’éternelle question : comment dire le réel, comment appréhender ce qui refuse d’être dit. La solution de Christine Angot, en son innocence paradoxale : tout décrire, tout simplement. Et faire surgir, dans une éprouvante impression de satiété, ce qui échappe à la description.

     

    À propos de littérature, Christine Angot a aussi un rythme : sécheresse, accumulation, musique syncopée, on la reconnaît tout de suite. Ça n’est pas si fréquent. Et ce pourrait suffire, en dépit qu’on en ait, à faire aimer ses livres malgré elle et les autres.

     

    P. A.

     


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