• Le Dernier Été d'un jeune homme, Salim Bachi (Flammarion)  Je l'avouerai tout de suite : je n'aime pas beaucoup Camus, sa gabardine, sa Peste et ses bons sentiments. Oui, je préfère Sartre, son strabisme, sa pipe et ses mauvaises manières. Et ce n'est pas seulement une question d'accessoires : je ne me risquerai pas sur le terrain philosophique mais j'ai du mal à concevoir que, d'un strict point de vue littéraire, on puisse à La Nausée préférer cette Chute qu'entraîne la seule loi de la pesanteur.

     

    Oh, je suis conscient de n'être pas dans le ton convenable et j'ai honte. Mais justement. S'il n'y avait que Camus… Hélas, il y a aussi l'enthousiasme dont il est l'objet et que la manie commémorative, en cette année où l'on célèbre le centenaire de sa naissance, pousse à une sorte de paroxysme. Comment échapper à ce concert désespérément consensuel où résonne surtout la certitude délectable d'avoir raison, ou, pire encore, la conviction, par un curieux phénomène de projection rétrospective, qu'on aurait eu raison si on avait été là au moment voulu ?

     

    Mais, contrairement à ce que vous pensez peut-être, je suis un garçon large d'idées et qui ne demande qu'à changer d'opinions. Aussi ai-je ouvert Le Dernier Été d'un jeune homme plein d'espoir : peut-être allait-on me faire aimer Camus malgré tout.

     

    Car c'est lui le héros, bien sûr. On est en 1949, il est déjà connu, il se rend au Brésil. Sur le bateau il a la complaisance de se remémorer, sans qu'on sache très bien pourquoi, toute sa vie. Et dans l'ordre chronologique. C'est bien commode. Cette vie défile, en alternance avec quelques conversations entre le commandant et l'écrivain, et les ébats amoureux auxquels celui-ci se livre dans sa cabine  en compagnie d'une jolie passagère.

     

    On constate alors que Salim Bachi a beaucoup lu : Le Dernier Homme (seul livre de Camus que j'admire vraiment, s'il y a des personnes que ça intéresse), tout le reste de l'œuvre, et sans doute une bonne partie de ce qu'on a écrit à propos de l'auteur. D'ailleurs à la fin du récit il reconnaît ses dettes sans manières et remercie beaucoup de monde. Bachi condense très bien toutes ces lectures, c'est un très bon résumé de la vie de Camus jusqu'en 1949. Tout y passe : l'enfance pauvre à Belcourt entre la grand-mère tyrannique et la mère muette, monsieur Germain, monsieur Grenier, la tuberculose, l'engagement… En somme, tout ce qu'on savait déjà, mais très clair, très bien expliqué. On peut recommander l'ouvrage sans réserve aux lycéens que leurs professeurs de français contraignent à étudier L'Étranger ou La Peste, ces valeurs sûres.

     

    D'autant plus qu'il n'est pas seulement question de l'homme. L'œuvre défile aussi, et son auteur n'échappant pas non plus à l'illusion rétrospective, on apprend avec intérêt qu'en enterrant son aïeule les yeux secs il a, adolescent, imaginé "un jeune homme qui, refusant la société et ses simagrées, ne verserait pas une larme à l'enterrement de sa mère" ; qu'au moment de la Guerre d'Espagne il y a vu, jeune homme, "les symptômes même d'une infection généralisée qui prendrait bientôt des proportions apocalyptiques. On l'appelait Peste dans l'Antiquité". L'auteur du roman lui-même en remet une couche, faisant dire en 49 à son héros : "Ne prenez jamais seul un pont la nuit", et "Les plongeons rentrés laissent parfois d'étranges courbatures" ; s'il le mène en voiture "sur les routes sombres et encombrées" de l'Exode, c'est surtout pour lui permettre de glisser : "Je n'ai jamais aimé la vitesse", subtile allusion post-prémonitoire à l'accident qui lui coûtera un jour la vie.

     

    Tout cela est émaillé de sentences philosophiques dignes de l'auteur de Sisyphe ("Chaque homme est condamné à mort, mais chaque homme vit dans l'ignorance") et de jugements sans appel portés par lui sur Sartre, bien sûr, mais aussi sur Céline qui n'a "pas de style"… Bref, tous les mal-pensants en prennent pour leur grade.

     

    Et en ce qui concerne le style, justement, Salim Bachi, c'est bien logique, prend exemple sur son modèle. L'écriture est lisse et correcte que c'en serait désespérant si elle n'était relevée de temps à autre par des élans de poésie : "L'herbe sombre s'accrochait à une terre ocre qui, soulevée par le bus, créait un halo opaque autour de nous, voilant le soleil qui écrasait la campagne rendue noire par cette averse de lumière" ; "Un soleil radieux illumine la mer. Celle-ci, apaisée, déroule à l'infini un tapis d'émeraudes"… C'est beau. Et on voit bien qu'Albert n'était pas un intellectuel constipé : "La caresse chaude du soleil sur mon corps", dit-il encore, "la lumière qui goutte entre les cyprès, les eucalyptus, le vent dans les lentisques et les parfums iodés de la mer me rappellent Christiane Galindo, qui, chaque nuit, me prend dans ses bras". Et Dieu sait qu'elle n'est pas la seule… Charme, succès, talent, amour du genre humain, cet homme avait tout ce qu'il convient d'avoir. On s'en doutait. Je n'ai pas changé d'avis.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 11 octobre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


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  • http-_images.fan-de-cinema.com Un spectre, semble-t-il, hante le roman français. C’est le spectre de l’Aventure. On m’a reproché récemment de prendre pour héros de mes modestes fictions sur ce blog un écrivain, et je suis bien conscient que par les temps qui courent l’effet produit est désastreux. La cérébralité, pire, le nombrilisme, voilà l’ennemi : tout auteur français qui se respecte aspire à tirer la littérature nationale de ces lamentables ornières. De l’espace, un peu de violence et de grands sentiments tout bruts, tels sont apparemment les ingrédients requis pour une cure de jouvence régénérante et bientôt obligatoire. Un traitement de cheval.

     

    Notez que je n’ai rien contre la littérature d’action, au contraire, je sais qu’elle peut mener à bien des choses et en dire mine de rien beaucoup plus long qu’elle-même. Aussi ai-je tout de suite eu envie de lire le roman de Céline Minard. D’abord bien sûr à cause de la trouvaille du titre, et puis comment résister à l’appel du western quand on a été il y a longtemps spectateur assidu du Caméo, du Rex, du Vox et du Capitole dans sa ville natale. Retrouver les origines, littéraires, paraît-il, du genre paraissait une belle idée. Car je crois que ce que j’aimais déjà un peu, sans le savoir, dans les films aux couleurs criardes de mon enfance, ce que comme bien des gens j’aime encore aujourd’hui dans le western, c’est ce qui excède en lui le simple échange de coups de feu. Appelons les choses par leur nom, la métaphysique y rôde toujours quelque part, même dans les productions les plus proches du navet.

     

    Donc, j’ai ouvert Faillir être flingué avec joie. Et le début m’a longtemps maintenu dans ce sentiment : on y trouve la nature sans grandiloquence mais avec le lyrisme que produit quelquefois l’exactitude du détail ; mêlés à elle, des personnages multiples, énigmatiques, jetés là on ne sait comment, dont l’identité et le passé ne se dévoilent que plus tard à coups de flash-back ; les Indiens et les pionniers dans la prairie, s’évitant, se croisant, s’observant avec curiosité. Puis on passe au motif de la ville naissante et à d’autres figures connues — le barbier, le saloon, les putes… Il y a là des colts qui crachent comme il se doit, des bagarres réglées comme des chorégraphies, dans un style précis et ramassé. Une virtuosité dans l’agencement du récit dont on s’enchante. Et dont l’auteure elle-même a l’air très satisfaite. On la comprend. Mais à mesure que les pages, nombreuses, se succèdent, on en vient à s’interroger : quand est-ce que ça va venir ? Ça, c’est-à-dire autre chose que l’art de conter et le plaisir du second degré ? On scrute l’horizon poudreux et plein de cactus, comme les héros de Céline Minard. Mais on ne voit rien s’y dessiner vraiment. Et on referme son roman, surpris que tant de talent et d’efforts accouchent pour finir de tant de vacuité.

     

     La Méthode Arbogast c’est autre chose. Celui-là j’étais obligé de le lire, après avoir découvert sur la couverture le nom de « mon ami Philippe Arbogast, qui », honte à lui, « est écrivain » (et narrateur de certaines de mes fictions). Le héros de Bertrand de la Peine, qui n’est pas l’Arbogast du titre, est « iconographe » ; on ne sait pas vraiment de quoi il s’agit mais on a un peu peur pour lui également. Et de fait la méthode annoncée est d’abord méthode d’écriture. Illustrée dès les premières pages par une cascade d’accidents qui s’enchaînent, avec une jubilation ostensible dans l’invention, pour mener à la chute du personnage principal depuis un arbre et au début du récit proprement dit, elle est formulée explicitement quand le même héros, plus loin, « commence à prendre goût à cette série de péripéties qui le pousse à improviser à tout instant ».

     

    À ces clins d’œil possibles à Diderot ou à Sterne peut-être faut-il ajouter une autre référence. Au milieu d’une obscure histoire de trafic de grenouilles hallucinogènes, un personnage constate : « Ici, grenouille rime avec magouille ». Le roman de Bertrand de la Peine serait-il composé grâce à une technique de jeux de mots comparable à celle d’un Raymond Roussel ? En tout cas les descriptions copieuses de machines et de bâtiments font bien penser à l’auteur de Locus solus, de même que les emprunts appuyés au récit populaire, qu’il soit ici littéraire, cinématographique ou dessiné (tout se passe, du moins au début, en Belgique). On visite des maisons qui ressemblent à celle de Spirou, des cargos suspects comme dans Tintin, on croise un savant fou (le fameux Arbogast, qui n’a donc rien à voir avec son homonyme), des malandrins et tous les lieux communs de l’aventure, tempêtes, courses-poursuites, débités avec une ironie qui n’empêche pas le sens du travail bien fait.

     

    Mais le héros est, répétons-le, iconographe. Aussi, dans une rue de Bruxelles, croit-il se retrouver « devant une réplique de L’Empire des lumières de Magritte » ; voyant tomber d’une falaise le méchant de l’histoire, il reconnaît « cette même figure d’effroi qu’a saisie Otto Dix dans certaines des ses toiles ». À la frénésie de l’intrigue, l’immobilité régulièrement invoquée de la peinture vient ainsi s’opposer, et faire de l’action elle-même, des rebondissements permanents et de l’invention exhibée un objet de contemplation, et en fin de compte le seul sujet, ainsi mis à distance, du livre. C’est un peu court peut-être mais au moins c’est clair, comme la ligne. Et on n’est pas déçu.

     

    P. A.

     

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  •  Les Renards pâles, Yannick Haenel (Gallimard, L’Infini)Ça commence plutôt bien. Raconter la vie quotidienne d’un chômeur qui ne peut plus payer son loyer et va vivre dans sa voiture ressemble à une bonne idée. Organisation matérielle (occulter les fenêtres), problèmes à résoudre (la douche), petits incidents (les contrôles de police), pourraient fournir la matière d’un récit triste et drôle où il ne se passerait pas grand-chose. On appellerait cela un roman, et beaucoup de vérités pourraient sûrement s’y dire, comme en passant, à propos des chômeurs qui ne peuvent plus payer leur loyer.

     

    Mais des signes qui ne trompent pas nous indiquent dès le début que Yannick Haenel ne compte pas s’en tenir là. Trop modeste ou léger pour lui. Quand « le souvenir de Guy Debord », lequel n’a jamais fait dans la légèreté ni dans la modestie, traverse le narrateur des Renards pâles « avec la fulgurance d’une comète en flammes », on commence à s’effrayer. Et on a raison. Le recours incessant au présent de généralité (« Le tumulte, à sa façon, est un vide. » ; « La solitude est politique. ») vient vite polluer le récit de Haenel. Et dire que son chômeur clame sans rire « J’ai cessé d’avoir des opinions, des idées »… Mais il n’a que ça ! Et il nous les assène, ces idées, de page en page, avec le sérieux désarmant d’un adolescent découvrant la philo en classe terminale : critique de la société marchande et du conditionnement des individus, proclamations révolutionnaires enflammées, viennent ponctuer régulièrement une visite en règle des lieux les plus branchés du XXe arrondissement de Paris. Car, économisant sans doute sur le logement, notre chômeur a de quoi boire force vodka, dîner au restaurant et prendre son café au Chantefable ou aux Bonobos (depuis la rédaction de l’ouvrage, le nom a changé). On oscille donc entre le tract et le guide touristique, c’est original et surtout instructif.

     

    Et puis, de temps en temps, parce qu’on est quand même en littérature, mince alors, Jean Deichel, c’est son nom, pique une petite crise d’Excès à la manière de Georges Bataille. Il se couche la nuit dans l’herbe auprès d’un chien dont il recueille le dernier souffle, après quoi il se barbouille de son sang (pensée : « Le sang versé vous soustrait à la logique, ceux qu’il attache ne disent plus moi »). Entré nuitamment au Père-Lachaise (ça, on le voyait venir), il s’y promène à son tour à quatre pattes, avec une dame de rencontre qui lui demande « de la baiser salement », comme dans Le Bleu du ciel. En réponse, il « lui me[t] un doigt dans le cul que la vodka [a] mouillé ». La vodka, décidément…

     

    Et encore, jusque-là tout se passe bien. C’est avec la seconde partie que les choses se gâtent pour de bon. Car ce qui précède était sans doute encore trop narratif pour le chômeur-narrateur et son auteur. D’ailleurs, ils nous avaient prévenus : « D’autres en feraient volontiers un roman ­— pas moi », dit quelque part Deichel-Haenel. Du coup, vers les deux tiers du livre, il quitte définitivement le domaine du récit, malgré une paresseuse évocation d’émeute, pour passer définitivement au discours hargneux. On saute alors du je au nous, et surtout au vous. Et vous, c’est nous, si je puis me permettre de vous faire partager mon triste sort, moi qui ne suis ni sans-papiers malien ni artiste en vogue — puisque ce sont apparemment ces deux catégories de population qui composent la confrérie révolutionnaire des Renards pâles (je me demande dans laquelle des deux Haenel se classe…). Nous en prenons donc pour notre grade, dans une longue invective dont l’auteur, qui « ne dit plus moi », hurle très fort entre les lignes sa satisfaction d’être lui. Tellement plus clairvoyant, plus indigné, plus radical… Heureusement, il ne nous oublie pas : il tient à nous ouvrir les yeux, d’où son livre. Pour ceux qui arriveront au bout.

     

    P. A.

     

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  •  Sofia s'habille toujours en noir, Paolo Cognetti (traduit de l'italien par Nathalie Bauer, Liana Levi)Dans le roman de Paolo Cognetti une activité revient avec insistance : trier, jeter. De vieux jouets, des tableaux…, le motif culminant au dernier chapitre dans le récit d’un montage cinématographique censé réduire vingt heures de rush à deux heures de film. Sans doute y a-t-il là une manière de mise en abyme, car ce que le livre nous offre est bien ce qui semble « rester » de l’histoire de Sofia après semblable travail d’élagage et de réduction. Soit dix fragments, pourvus chacun d'un titre. L'éditeur nous indique que Paolo Cognetti a joué « à merveille de son savoir-faire de nouvelliste » mais on aurait grand tort de considérer comme des nouvelles ces dix éclats d'une existence quelque peu chaotique. Tout l'intérêt est en effet dans les vides qui les relient.

     

    Ceux-ci sont d'autant plus sensibles que la disposition des séquences évite systématiquement et savamment l'ordre chronologique. S'adressant à son héroïne devenue actrice le narrateur lui dit : « Les acteurs ne sont que des voyageurs du temps. Comme tous les autres, peut-être, mais s'ils sont ballottés par un mystérieux chauffeur, toi, tu sais piloter ». Nous voilà prévenus. Et on s'abandonne avec une certaine jubilation à ces mouvements incessants en avant ou en arrière, dont le caractère imprévisible n'empêche en rien — et ce n'est pas le moindre mérite de l'auteur— de suivre parfaitement les aventures de Sofia depuis la naissance jusqu'au seuil de l'âge adulte. Pourtant ça déménage : on change à chaque fois non seulement de période et de lieu mais aussi de point de vue, voire de mode narratif, passant de la troisième personne à la deuxième ou à la première, et les rappels ou anticipations qui renvoient d'un chapitre à l'autre, non plus que les ruptures de ton ou d'angle à l'intérieur d'une même scène, ne contribuent pas à calmer le jeu.

     

    « Roman-mosaïque » si l'on veut, cependant la formule échoue à rendre compte d'une caractéristique frappante du livre de Paolo Cognetti : la vitesse. Ce n'est pas pour rien que le père de Sofia est ingénieur chez Alfa-Romeo. À l'image d'une « époque rapide », le récit procède par ellipses, accélérations et sommaires abrupts. Ce qui n'empêche pas, autre prouesse, une certaine profondeur, mais suppose une distance par rapport à des personnages toujours vus en surplomb, tels que les jeux de l'Histoire et de la biologie les façonnent à leur insu : « Chose incroyable, l'Union soviétique était au bord de la crise. Les républiques baltes la quittaient l'une après l'autre, proclamant leur indépendance sans que Moscou réagisse. Ce matin-là, mue par le même élan subversif, une cellule s'était rebellée dans la muqueuse interne de l'estomac de Roberto, (…) et elle résistait maintenant aux attaques du système immunitaire ».

     

    La vie de Sofia et de son entourage apparaît du coup en perspective cavalière, comme on aurait pu dire à des époques plus lentes. Mais autour d'elle les autres, même dessinés avec soin, n'occupent la scène qu'un temps. Dans cette suite de tableaux c'est elle la constante, si l'on peut ainsi parler d'un personnage dont le léger strabisme, le visage imperceptiblement dissymétrique et le métier font la métaphore du livre lui-même. « Tu promènes tes identités telles de petites sœurs bagarreuses », lui dit-on. Bagarreuse, elle l'est, avec un talent certain pour ce qui est de semer l'anarchie sur son passage, d'où le noir du titre. Et ce caractère instable, insaisissable, forcément révélateur fait d'elle un point de diffraction idéal par lequel tout passe : les instants, les villes, Milan, Rome et New York, sa propre histoire, celle des autres, et, encore une fois, l'Histoire majuscule, celle en particulier de l'Italie, des années de lutte et de plomb à nos jours.

     

    Tout cela aurait pu faire une saga laborieuse avec psychologie et considérations socio-historiques. Seulement Paolo Cognetti sait que les mots font perpétuellement signe vers d'autres mots en un jeu de glissements et de renvois incessants. En soumettant à cette propriété du langage son écriture et la conception même de son roman, il colle au portrait d'une époque décentrée et rapide autant que d'un personnage qui en est lui-même le reflet. Résultat, au lieu de la saga, on a un jeu de piste nerveux, drôle, d'une modernité sans tics. Ce qui vaut quand même nettement mieux.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 12 septembre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


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  •  Volt, Alan Heathcock, traduit de l’anglais par Olivier Colette (Albin Michel)La nouvelle, ça ne pardonne pas. Ce genre modeste ne peut se pratiquer par défaut. Le roman avale tout, de la poésie à l’essai en passant pas le roman lui-même, mais la nouvelle ne supporte d’autre propos qu’en adéquation parfaite à sa brièveté. Si on n’imagine pas Carver écrire autre chose c’est que les histoires qu’il raconte sont du temps d’après les histoires, et que les vies de ses héros dérisoires ne sauraient tenir qu’en peu de lignes. Les récits d’Alan Heathcock, au contraire, louchent sans arrêt vers le roman. Une jeune fille disparaît. Helen, l’unique policière de la ville, dont on comprend qu’avant d’enfiler l’uniforme elle a vécu, mène l’enquête, trouve le corps et le meurtrier, cache l’un, tue l’autre, sauve un an plus tard les victimes d’une inondation dont elle craint qu’elle ne ramène les cadavres, mais ce ne sera pas le cas, ce qu’elle déplore d’une certaine façon car les parents de la victime lui en veulent en croyant qu’elle n’a rien découvert… Combien de pistes esquissées dans ce texte d’autant plus confus que construit en alternance, et qui piétine à la limite du romanesque comme un enfant présomptueux au bord du grand bain ? L’ellipse et le non-dit, qui devraient être principes de construction, sont pratiqués ici, à ce qu’on dirait, par manque de place.

     

    Évidemment les huit récits qui composent Volt ne sont pas tous comme ça. Et voilà justement le second problème avec les nouvelles, dans un recueil il y en a forcément de bonnes et de moins bonnes. Les meilleures dans le livre d’Alan Heathcock sont les contes de fées énigmatiques et celles où il ne se passe à peu près rien. Dans la première catégorie, l’histoire de cet homme qui tue son fils par accident, manque de faire dérailler un train, s’enfuit, tombe dans les griffes d’un éleveur de dindes qui l’exhibe dans un bar où les clients s’efforcent en vain de lui couper le souffle à coups de poing dans l’estomac, puis un jour retourne chez lui. Dans la seconde, ce récit d’une soirée au cours de laquelle des jeunes gens désœuvrés vont au cinéma, pillent des magasins, et se rendent compte qu’ils ne réussiront jamais à quitter leur petite ville et leur destin sans avenir. Mais à côté de ça il y a celles où on ne comprend pas vraiment de quoi il s’agit (telle la filandreuse histoire de cette femme qui a perdu sa mère, ce qui l’amène, sans qu’on voie très bien le rapport, à tuer son petit voisin d’un coup de tuyau de plomb) ou qui fleurent la bondieuserie anglo-saxonne (la femme du pasteur le quitte parce que leur fils est mort en Irak, mais il garde l’espoir et la foi).

     

    Car le diable et le bon Dieu sont des intervenants inévitables dans ce livre dont on reconnaît tout de suite les personnages et le décor : l’inévitable petite ville censée donner au recueil son unité de lieu, la communauté chaleureuse mais travaillée par les forces du mal, la violence, la culpabilité (« Est-ce que ça changerait quelque chose, si ce n’était pas de ma faute ? »). On reconnaît les granges attendues, les caravanes, les sempiternels « pick-up ». Et la nature. Évoquer les paysages, les lumières, les lieux abîmés par les hommes et à demi abandonnés, c’est sans conteste ce que Heathcock fait le mieux. Il tire une véritable et sombre poésie d’une « prairie alanguie, où l’étendue de laîche n’[est­] interrompue que par la tache d’un vieux dépôt télégraphique en ruine », ou d’un pylône électrique « dont les traverses, qui oscill[ent] très légèrement, se détach[ent] contre le ciel tourneboulé ». Et l’inondation (coup de colère du Seigneur, sans doute) est l’occasion de quelques pages assez superbes.

     

    Bref, quand Donald Ray Pollock ( ?) dit dans sa préface que « Volt est la preuve galvanisante de [l’] incroyable talent » d’Alan Heathcock, il abuse des adjectifs mais n’a pas complètement tort. Volt révèle un talent singulier — et ses limites. Car il n’est pas sûr que le « premier roman » auquel, comment s’en étonner, l’auteur « travaille », soit à la hauteur des espoirs un peu délirants que la presse de son pays paraît mettre en lui. Ce qu’il y a de mieux dans Volt, ce sont les brefs lamentos presque sans intrigue qui laissent toute la place à l’atmosphère — et sont, à leur manière, de vraies nouvelles.

     

    P. A.

     


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